vendredi
22
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Sergi Picazo et Roger Palà

Les attentats de Barcelone, qui sont encore proches, ont ému les Catalans. Nous avons vécu les dernières heures soumis à l’immense impact communicatif et psychologique que suppose toute action terroriste de ces proportions. Mais, au-delà des informations d’actualité qui se succèdent sur Twitter, Whatsapp ou Facebook, nous sommes convaincus que c’est en ces moments qu’il convient de prendre de la distance afin de penser. Nous vous proposons, dans cet article, une série de réflexions basiques suite à l’attaque de Barcelone.

Barcelone: marque touristique
et ville symbole

Le choix de La Rambla de Barcelone ainsi que la réplique avortée par les Mossos d’Esquadra à Cambrils montrent clairement que l’une des principales motivations des auteurs consistait à centrer l’attaque sur des centres de forte densité touristique afin de toucher des citoyens de plusieurs nationalités, amplifiant ainsi à l’échelle mondiale les répercussions de ces actes. Il s’agit d’une stratégie similaire à celle utilisée dans des villes comme Londres, Berlin, Nice ou Paris.

Nous ne devons toutefois pas oublier que la Barcelone d’aujourd’hui est bien plus qu’une marque touristique. Barcelone est le symbole d’une ville cosmopolite, ouverte, internationaliste et, politiquement, elle est considérée comme une urbs libérale, rebelle et de gauche. Au croisement de la Méditerranée. Accueillante de peuples. Solidaires avec les causes de plus loin. Toujours partisane du dialogue interculturel. Défenseuse des libertés sexuelles. Souhaitant accueillir les réfugiés qui fuient de la Syrie ou de l’Irak, poussés par l’action criminelle de ce qui se nomme Etat islamique [et par le régime, ses alliés et auxiliaires…], lequel nous a frappés désormais. Barcelone est probablement la ville d’Europe qui a abrité les plus nombreuses et les plus amples manifestations de masse en faveur de l’accueil de réfugiés et contre la fermeture des frontières de l’Union européenne. Et pas juste pour un jour. La capitale catalane avait déjà été le centre des grandes manifestations contre la guerre en Irak, ce qui a fait même dire à George Bush père lors d’un congrès d’entrepreneurs du pétrole en 2003: «la politique sécuritaire des Etats-Unis ne peut dépendre du fait que beaucoup ou peu de gens descendent dans les rues de Barcelone». 

Pour toutes ces raisons, il est particulièrement symbolique que le véhicule utilisé pour l’attaque ait, précisément, été arrêté sur le Mosaic del Pla de l’Os [1976]de Joan Miró, sur le sol même de La Rambla de Barcelone. Miró, un artiste engagé dans la lutte antifasciste, représentant de la culture catalane la plus engagée, envisagea cette œuvre, sur sol public, comme une mosaïque souhaitant la bienvenue à toutes les personnes qui arrivent dans la ville de Barcelone, peu importe leur origine. La contestation de ces valeurs fait partie de la stratégie sous-jacente à l’attentat de Barcelone. C’est pour cette raison qu’il faut les défendre avec la plus grande énergie. Sans crainte, sans renoncements. «Si nous renonçons, si nous vacillons, si nous abandonnons – si nous ne défendons pas l’idée que la paix, la coopération et la justice sont l’avenir – ils auront alors déjà gagné», affirme dans son dernier article pour le journal Ara (également reproduit sur VientoSur) l’ancien député de la CUP David Fernández. 

Eviter l’islamophobie et faire face à l’extrême droite

Nous ne sommes pas immunisés contre la barbarie. L’œuf du serpent incube dans deux directions opposées dans les quartiers, les seuils des maisons et les comptoirs de bar.

D’un côté, certains jeunes catalans et d’autres villes européennes, engagés sur le chemin de la radicalisation, ont décidé de partir se battre en Syrie et, comment nous venons de le voir, certains d’entre eux, une fraction minuscule, imperceptible, décide de réaliser des attentats dans leurs propres villes. La majorité des attentats en Europe sont commis par des citoyens européens d’origine arabe. La journaliste de TV3 Anna Teixidor, dans son ouvrage Combatents en nom d’Al· (Ara Llibres) sur les djihadistes catalans, explique que le rejet de ceux qui sont perçus comme des «ennemis», alimente la frustration et «l’inadaptation» des Européens musulmans.

Le journaliste Joan Roura, de la section internationale de TV3, expliquait il y a quelques mois dans un entretien accordé à Crític qu’une «bonne partie des musulmans qui vivent en Europe ont été discriminés une fois ou l’autre: il existe un problème d’intégration et de dialogue au sein de nos sociétés. Ici, ils ne sont rien, on ne leur offre pas de travail, ils sont sous-estimés alors que là-bas ils peuvent devenir des héros. Pour un petit nombre d’entre eux, très petit, cela peut être tentant. Il est évident qu’il y a ici un problème». Mais, selon Roura, «il s’agit d’un problème pour une infime minorité de musulmans. Il y a, en Europe, entre 7 et 8 millions de musulmans européens et, selon les polices européennes, il y a entre 2 et 3000 djihadistes européens en Syrie.» Dolors Bramon, islamologue et professeur de l’Université de Barcelone, assure, dans un entretien à Crític, que «terrorisme et islam sont deux mots qui ne peuvent marcher ensemble» et qu’«il est faux de dire qu’ils font le djihad car ce qu’ils font, c’est du terrorisme. Le djihad est une défense légitime, il ne s’agit pas de lancer des bombes contre des innocents».

D’autre part, s’incube le serpent de l’extrême droite, lequel profite de ces explosions de violence pour développer un discours contre les musulmans et contre une prétendue «islamisation de l’Europe» destiné souvent aux personnes qui travaillent et qui vivent une situation économique précaire. L’islamophobie croît, autant sous la forme d’agressions physique contre des musulmans que par des plaintes contre la construction de lieux de prière islamiques. Une grande partie des attaques organisées à Barcelone par l’extrême droite vont dans ce sens. Il s’agit d’un discours faible, qu’il faut remettre en cause avec des données, de la rigueur et une mise en contexte. Nous ne pouvons ignorer que la majorité des actions du prétendu Etat islamique et, auparavant, d’Al-Qaida et de ses franchises touchent des musulmans, provoquant plus de 63’000 victimes. Miriam Hatibi, porte-parole de l’association barcelonaise Ibn Batuta, expliquait que les musulmans catalans peuvent être tout aussi bien victimes de la violence d’une attaque comme celle de las Ramblas: «ils ont attaqué ma ville au nom de ma religion». 

Compromis historique de Junts pel Sí et de los Comunes

Les discours de Carles Puigdemont [président de la Generalitat de Catalogne] et d’Ada Colau [maire de Barcelone] au cours de l’après-midi et de la soirée des attentats ont fait la démonstration que les principaux «espaces politiques» du pays misaient en faveur d’un discours marquant ses distances avec les récits centrés sur les mesures sécuritaires ou militaristes typiques d’un grand nombre de partis et de gouvernements européens et des Etats-Unis lorsqu’il s’agit d’affronter le terrorisme. Les discours durs et vengeurs ont souvent été transversaux en ces situations: des droites populistes du hollandais Geert Wilders à la française Marine Le Pen jusqu’à l’administration de Donald Trump en passant par un gouvernement prétendument de gauche comme celui de Hollande ou de Manuel Valls, qui lancèrent des missiles inutiles [provoquant de nombreuses victimes…] en Syrie comme réponse aux attentats de Paris.

Ce récit a été clairement rejeté en Catalogne par les principaux espaces politiques du pays: l’indépendantisme et les Communes. Les réactions de Junts pel Sí (Puigdemont [PDeCAT, anciennement CDC, le parti historique de la droite catalane, de Jordi Pujol à Artur Mas] et Junqueras [Esquerra republicana de Catalanuya]) et de Barcelona en Comú (Ada Colau) sont éloignées des discours de la majorité des gouvernements européens. Les principaux dirigeants politiques catalans ont lancé un appel à l’ouverture, à l’interculturalité, à la liberté et à la tolérance de la société. Cette tendance ne devrait pas disparaître. Le récit de Puigdemont et de Colau a également marqué ses distances avec le discours de Rajoy [président du gouvernement de l’Etat espagnol, membre du PP], plus défensif et rempli de lieux communs ainsi que de l’habituel appel à l’unité contre le terrorisme. Le président espagnol a été relégué au second plan politique au cours des dernières heures.

Une des conséquences pratiques de l’attentat de Barcelone a donc été l’articulation, probablement informelle mais très adéquate en termes politiques, d’une vision catalane particulière du compromis historique italien [allusion à l’accord, à la fin des années 1970, entre le PCI et la démocratie chrétienne] entre les deux grands espaces politiques fondamentaux du pays. Dans un moment aussi dur pour la société catalane et, en particulier, pour les citoyens barcelonais, il est logique d’assisté dans les prochaines semaines à une trêve politique entre «comunes» et «independentistas» qui évite l’instrumentalisation politique des attentats et la démagogie de tout type, pour centrer l’attention sur les conséquences négatives possibles de l’attentat en termes de xénophobie et d’islamophobie ou encore des tentatives prévisibles de limiter les libertés au profit de discours sécurité plus fermés.

Il convient de valoriser le travail des Mossos, mais la police n’est pas suffisante

Il convient de valoriser la tâche antiterroriste réalisée par les Mossos d’Esquadra. Il est important que la gauche ainsi que les secteurs qui ont été souvent critiques vis-à-vis de certains agissements de la police le fassent. En l’absence de détails supplémentaires sur l’enquête, il est évident que la police catalane, sur le terrain, a agi au niveau de toute autre police européenne face à une menace de ce type. Cela a été une tâche fondamentale, qui a jeté le ridicule sur les discours manichéens qui souhaitent souvent présente los Mossos comme une police du dimanche face à la Garde Civile ou à la police espagnole.

Tous les responsables politiques et policiers ont parlé au cours des dernières heures de la coordination efficace et permanente entre les différentes forces et corps de sécurité. Mais cette collaboration… était-elle déjà une réalité, à tous les niveaux, auparavant? En ce sens, il convient de souligner qu’au cours du mois de juillet dernier, suite à la convocation de la junte de sécurité, pour la première fois en huit ans, que les Mossos ont intégré le Centre de renseignement contre le terrorisme et le crime organisé (CITCO) ainsi que le panel d’évaluation du risque terroriste, alors qu’ils y avaient assisté jusque-là qu’en tant qu’invités. Le ministère, selon les explications du quotidien El País, s’est également engagé en juillet à étudier l’intégration [des Mossos] aux forums européens d’échange d’information (Europol). Comment peut-on comprendre que los Mossos d’Esquadra, la police de Catalogne, n’ait pas encore été intégrée pleinement à ces espaces? Est-il possible que l’Etat espagnol ait traité les Mossos avec méfiance, comme s’il s’agissait d’une police secondaire? A la lumière de ce qui s’est passé, il est incompréhensible que la police catalane n’ait pas été intégrée depuis longtemps complètement dans ces espaces liés aux services de renseignement.

En parallèle à une reconnaissance du travail des Mossos, il est aussi évident de dire que la police à elle seule ne peut supprimer le risque d’attentats semblables à ceux de Barcelone. Les gouvernements occidentaux ont choisi de prendre de nouvelles mesures sécuritaires, d’augmenter les contrôles policiers et, pour ceux qui le peuvent, décidé d’attaquer les positions de l’Etat islamique en Syrie et en Irak comme solutions au terrorisme. Toutes ces mesures ont jusqu’ici fait la preuve de leur inefficacité: elles peuvent réduire les risques, mais non les éliminer totalement.

Les polices espagnole et catalane ont arrêté 186 personnes depuis l’élévation au niveau d’alerte 4, ce qui a fait croître de manière exponentielle les cas de ce type de terrorisme auprès de l’Audiencia Nacional [haut tribunal dont la juridiction s’étend à l’ensemble du territoire et dont l’une des chambres, la chambre pénale, est en charge de crimes comme le terrorisme, le crime organisé, etc.]. Tous les experts policiers et ceux du contre-terrorisme affirment souvent qu’il n’est pas possible d’atteindre un niveau de sécurité à 100% face aux attaques qui ont ces caractéristiques.

En ce sens, il est important qu’autant le conseiller à l’intérieur Joaquim Forn qu’Ada Colau et Barcelona en Comú se soient opposés au passage au niveau d’alerte antiterroriste 5 (sur 5), lequel prévoit le déploiement de l’armée espagnole dans les rues. Colau a lancé un appel explicite afin d’éviter une telle limitation des libertés au nom d’un discours sécuritaire, une déclaration peu habituelle de la bouche d’une dirigeante institutionnelle de ce niveau.

Analyser les causes de la terreur: observer plutôt les racines que les effets

Si tu n’élabores pas une stratégie différente, tu ne peux pas t’attendre à des résultats différents. Il est nécessaire de s’interroger sur d’autres formes de lutte contre le terrorisme. Mettre en lueur les racines et pas seulement les effets et les conséquences. Le nombre de politiciens qui ont osé parler des racines du problème est très faible. L’un des facteurs les plus directs de la montée du terrorisme de type islamiste de ces dernières années, est, selon la majorité des experts, l’invasion de l’Irak de Saddam Hussein en 2003 par les gouvernements Bush, Blair et Aznar. Mais selon un expert de la question comme Joan Roura, «pour bien l’expliquer, il faut aller plus loin». Sans cela, on ne peut rien comprendre de ce qui nous arrive aujourd’hui. Pour les Arabes musulmans, la répartition de la zone arabe entre Français et Britanniques, au travers des accords Sykes-Picot au cours de la Première Guerre mondiale fut chose très grave. «Les Européens n’ont aucune idée de ce que sont les accords Sykes-Picot, mais les Arabes qui sont allés à l’école le savent parfaitement» affirme le journaliste catalan. «Ils ont conscience d’avoir été humiliés par l’Europe». Le conflit arabo-israélien, la guerre au Liban, le soutien occidental aux dictatures arabes d’Egypte ou de Syrie et, finalement, les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak ont engendré ce nid de guêpe. Joan Roura conclut: «nous croyons ici qu’il s’agit d’un problème de sécurité ou de terrorisme. Mais c’est un problème politique de longue durée et dont les racines sont très profondes.»

Robert Fisk, correspondant de longue date au Proche Orient [dont les positions et l’attitude envers le régime syrien de Bachar al Assad sont très critiquables] alertait il y a peu dans un entretien accordé à Crític que «si l’on veut mettre un terme à la radicalisation et à l’Etat islamique, ce qui est nécessaire ce sont des universités, pas des bombes». Le reporter mythique qui vit à Beyrouth expliquait qu’en «beaucoup d’endroits du Proche Orient, il y a une absence totale de ce que j’appellerai une éducation humaniste. C’est très bien d’aller à l’université et d’apprendre au sujet de la religion et du Coran, mais je crois aussi qu’il faut apprendre la musique et la peinture. Il est aussi utile de jeter un œil à Karl Marx, bien que le Coran ne le cite pas». D’une manière générale, Fisk croit que l’un des problèmes à résoudre consiste à ce qu’en «Occident existe une absence complète de compréhension de ce qui se passe et il y a beaucoup de naïveté chez une partie des gens qui vivent au Proche-Orient». Des experts du CIDOB [Barcelona Centre for International Affairs], de l’IEMED [Institut européen de la Méditerranée], de l’Escola de Cultura de Pau ou de la Lliga dels Drets dels Pobles ainsi que des références sur l’islam comme Santiago Alba Rico, Ignácio Alvárez-Ossorio, Ferran Izquierdo, Leila Nachawati ou l’israélien Sergio Yahni expliquaient il y a quelques mois à Crític une dizaine de manières et d’instruments à utiliser pour mettre un terme au terrorisme de l’Etat islamique.

Doctrine du choc et limitation des libertés

Dans son ouvrage La stratégie du choc: la montée d’un capitalisme du désastre, la journaliste et économiste Naomi Klein parle des conséquences des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Elle dénonce le fait que les crises provoquées par des chocs traumatiques dans une société sont «des parenthèses dans l’activité politique habituelle au cours desquelles le consensus social ne semble pas nécessaire». La même stratégie est toujours mise en œuvre: attendre que se produise une crise ou un état de choc social et, ensuite, alors que les citoyens tentent de récupérer du trauma, vendre les services publics au secteur privé ou faire passer des lois qui restreignent les libertés. «C’est ce qui s’est produit, par exemple, aux Etats-Unis après le 11 septembre, dans le Sud-est asiatique à la suite du tsunami ou en Irak après l’invasion», explique Klein. Vont-ils profiter du stress post-traumatique auquel les Barcelonais sont soumis? Il faudra être attentifs à l’augmentation des budgets de la police et de l’armée ainsi que face aux tentatives de restreindre les libertés de la part du gouvernement espagnol ainsi que sur les conséquences d’un possible déploiement de l’armée dans les rues de Barcelone. (Article publié le 19 août 2017 par la revue Crític, traduction A l’Encontre)

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