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août 2017

A l'encontre

La Brèche

Suisse: les élections et la voie à droite

Publié par Alencontre le 5 - novembre - 2011

Par Bernard Bovay et Charles-André Udry

Les élections fédérales du 23 octobre 2011 ont connu un taux de participation aux élections du Conseil national de 49,1%. Soit le taux le plus élevé depuis 1979. Ce qui n’empêche pas, comme l’affirme le site de l’Assemblée fédérale (en date du 5 novembre 2011), de reconnaître qu’en «Suisse, la participation électorale est relativement basse par rapport à d’autres Etats européens».

Pour rappel, en 1971 et 1975, ce taux était respectivement de 56,9% et 52,4%. En 1995, il atteignait son plancher avec 42,2%. En 1999, 2003 et 2007, l’évolution des taux a été, respectivement, la suivante: 43,3%, 45,2%, 48,3%.

Ces taux de participation électorale ne se rapportent, certes, qu’à la population disposant du droit de vote. Cela «met entre parenthèses» une part significative de la population travaillant, souvent de manière stable, en Suisse: lesdits étrangers. Ils représentent 22,4% de la population résidente. Ce qui devrait attirer l’attention sur le sens effectif du terme «taux de participation électorale» et sur la césure entre «corps social» et «corps électoral».

Or, 85,2% de cette population résidente «étrangère» en Suisse est issue de pays européens, dont plus des deux tiers de pays membres de l’Union européenne ou de l’AELE. Les résidents d’origine italienne (16,3%), d’Allemagne (14,9%) et du Portugal (12%), ainsi que de la Serbie (6,9%) en constituent près de la moitié. La crise (chômage) frappant divers pays de l’UE va encore modifier ces «flux migratoires».

Pour faire exemple, si l’on prend en compte les migrant·e·s venant d’Allemagne, ils passent de 134’681 en 2003 à 263’271 en 2010. Une tendance analogue se constate pour les ressortissants portugais: le «contingent» passe de 150’448 en 2003 à 212’586 en 2010. Sur 1’766’277 résidents n’ayant pas la nationalité suisse (mais qui peuvent être issus de la deuxième ou de la troisième génération): 1’504’943 disposent d’une des nationalités européennes. Depuis 2003, le «contingent statistique» de l’ensemble des résidents non européens passe, lui, de  196’514 à 257’374.

Certes, une appréhension plus fine de cette réalité sociologique devrait prendre aussi en compte l’hétérogénéité des divers «contingents nationaux», la place et  la fonction économique d’une portion des sans-papiers (qui ne sont pas, par définition, des «résidents officialisés»). Devrait aussi être mentionnée la population de frontaliers, dont une fraction constitue une partie durable et en expansion du salariat propre à des «bassins d’emplois» transfrontaliers qui sont en extension.

Enfin, une autre étude sur les rapports entre le «corps social» et le «corps électoral» serait fort utile. Par exemple, actuellement, on compte 27 personnes de 65 ans et plus pour 100 personnes entre 20 et 64 ans. Au début du XXe siècle, on en comptait seulement 11. Or, la participation électorale des retraités est plus élevée que la moyenne. Mais, dans cette «masse» des plus de 65 ans, l’écart de participation de la fraction disposant de «revenus supérieurs» et d’un «niveau d’instruction supérieur» par rapport aux autres est comparativement plus grand en Suisse que dans de nombreux autres pays, comme le soulignait une étude comparative publiée par l’OCDE en 2006 (Panorama de société 2006. Les indicateurs sociaux de l’OCDE). La tendance au conservatisme électoral n’est certainement pas étrangère à cette configuration du «corps social», ce d’autant plus lorsque l’on prend en compte, aujourd’hui, le poids du patrimoine (mobilier et immobilier) et du système des trois piliers pour cette tranche du «corps électoral» de plus 65 ans.

Un programme menu

Les données sur la population résidente – avec des différences entre cantons – permettent donc de relativiser fortement «la mobilisation électorale» lors des élections nationales. Même si une courbe légèrement montante indique que l’abstentionnisme connaît un léger recul modéré.

Reste, donc, à mettre en relief des aspects nouveaux, plus accentués, de cette dernière campagne électorale. Le titre même de la brochure envoyée à tous les citoyens et citoyennes par la Chancellerie fédérale est instructif à ce propos: «Un menu épicé pour l’automne».

Pour filer la métaphore, la brochure présente les citoyens et citoyennes comme tous fondus et fusionnés dans un creuset pour en sortir avec un statut d’autant plus séduisant qu’il est fallacieux, selon les règles de la novlangue propre au marketing: «Le peuple suisse: un monarque absolu»! En arrière-fond de ce slogan à tonalité stalinienne, une photo: celle d’un chef cuisinier-restaurateur, avec sur sa tunique brodé en lettres d’or le titre: «Patron». Enfin «un patron», imposant, qui est censé être aux ordres du client-salarié!

Cette mise en scène est faite au moment où ne cesse de croître un sentiment populaire: les décisions de type monarchique absolutiste sont prises par les «rois de l’économie». Face à elles, les citoyens-salariés se «sentent impuissants». La concrétisation nous en est fournie, deux jours après les élections, par la suppression de 1100 postes en Suisse par Novartis, la transnationale de la pharma.

Puis, dans le guide fédéral de l’électeur-roi, cru 2011, un cul par-dessus tête est effectué par la chancelière Corina Casanova: chacun, individuellement, avec son bulletin de vote, va devenir un petit monarque. On passe du peuple à ses atomes individualisés. L’illustration doit, dès lors, tomber sous le sens: «De même que dans la restauration le client est roi, de même en politique, le dernier mot revient exclusivement aux plus de 5 millions de citoyens et de citoyennes ayant le droit de vote.»

On a ici la représentation du mythe du «consommateur roi», un strict individu qui échappe à l’ensemble des contraintes sociales en termes de revenus et de pouvoir d’achat, d’insertion professionnelle et de réseau social, de «capital culturel», etc.

En fait, c’est un décalque de «l’homo oeconomicus» qui ne connaît d’autres influences que celles auxquelles il consent. C’est un individu dont les rapports avec les autres sont de type contractuel, comme celui (biaisé) entre deux «acteurs» dits libres et égaux: l’employeur et l’employé. Autrement dit, l’entrepreneur et l’entrepris. Il est libre parce qu’il opère des «choix rationnels» adaptés aux fins poursuivies. La brochure électorale est une transposition d’un manuel d’économie néo-classique, avec la fonction normative que cela implique. Le citoyen-atome – seul dans son isoloir – doit savoir comment il doit agir pour se comporter comme «un sujet libre et rationnel».

Autrement dit, la Chancellerie fortifie la novlangue électorale qui travestit la réalité et doit coloniser les esprits. Au même titre où les impératifs de la «place compétitive suisse» dégagent des «lois naturelles» auxquelles il faut se conformer: en tant que chômeur qui effectue ses choix; en tant que salarié qui doit travailler deux heures de plus avec le même salaire; en tant qu’objet d’un système hiérarchique pesant qui doit, néanmoins, mobiliser ses qualités de pseudo-sujet afin qu’il participe de manière créative à «l’œuvre collective». La prétendue «efficacité économique» doit occulter le système de pouvoir propre à cette société et à sa dynamique de concentration dans les mains d’une minorité restreinte.

Voici, pour conclure, une autre figure de ce message électoral officiel qui relève de l’art du marketing. Sous le titre «Pour vous tirer du pétrin», la brochure énumère les possibles obstacles au vote: maladie, infirmité, etc. La réponse est claire et nette: «Pas de souci: votre commune est là pour vous aider.» A quoi? A voter.

Cela au moment où s’accentue la difficulté de trouver un logement conforme aux besoins, aux revenus et, y compris, à des handicaps divers. Cela au moment où l’assurance invalidité (AI) est réduite à l’état de peau de chagrin. Cela au moment où le chômage repart à la hausse. Cela au moment où les enquêtes officielles démontrent que les conditions de travail dégradent la santé…

Or, tous les partis – petits et grands – ont accepté, en silence, de cautionner cet archétype de la novlangue fédérale et ont participé à la mise en scène de ce théâtre d’ombres chinoises impériales.

Portraits et commentaires

Les portraits format mondial des candidats et des candidates résumaient, pour l’essentiel, le message électoral. Cette tendance existe depuis un certain temps. Mais elle s’est renforcée. La personnalisation photogénique est devenue la norme. Elle prolonge les méthodes de vente des produits dont l’identité est souvent liée au couple: produit X et star Y. Sauf qu’ici, le produit – le programme – est translucide et le casting de la star plus hypothétique.

Un standard s’installe en Europe. Il est valable pour l’Helvétie: «Les hommes politiques (et leur entourage) sont désormais persuadés qu’une campagne électorale doit d’abord mobiliser les commentateurs et non les électeurs – leur opinion ou les «opinions manifestantes» comptant moins que celle de ceux qui «font l’opinion». Leur principal «terrain» à travailler est «un terrain de papier» : faire la Une, dépasser dans les sondages le concurrent le plus proche. Vivant cette continuelle «course de chevaux» sur le mode de la prouesse personnelle, ils voient dans les enquêtes d’opinion autant de victoires électives, et dans l’élection un sondage grandeur nature.» (Annie Collovald, in Vacarme, numéro 55) L’investissement financier-publicitaire est directement lié à ce modus operandi.

A cela s’ajoute un rapport de complicité avec les metteurs en scène – les journalistes vedettes, les «médiatisé·e·s» – qui interviennent comme arbitres-commentateurs se substituant, en quelque sorte, au corps électoral.

Une fonction où le scoop et l’étonnement feint (ou dû à l’ignorance crasse) sont inversement proportionnels à la constance du paysage politico-électoral. D’où la nécessité de faire mousser les «romans personnels» des candidats, «les querelles de clocher» (au sein des partis ou entre ailes d’une même famille politique) et les «nouvelles instabilités» à venir, sans cesse annoncées et aussi vite évanouies.

Le PBD et le PVL

Enfin, une «nouvelle offre politique» semble avoir été au centre des réflexions des politologues mobilisés par la presse et des journalistes. Le qualificatif «nouveau» doit ici être précisé. Le PBD (Parti bourgeois-démocratique) représente le nouvel habillage d’une aile d’une ancienne formation politique qui a toujours eu des traits spécifiques cantonaux accentués.

Ces différences existent, certes, dans toutes les formations politiques suisses. D’autant plus que leur faiblesse en tant que structures institutionnelles centralisées constitue l’un des traits du système politique. Toutefois, l’UDC s’est trouvée mise sous une tension plus forte entre, d’un côté, un projet centralisateur plus affirmé (Blocher) et, de l’autre, un enracinement cantonal lié à des histoires assez hétérogènes. Le PBD en est le produit. Le présenter comme une force «nouvelle» et du «centre» relève d’une opération illusionniste, publicitaire et favorable à allonger la sauce des commentaires.

La rupture avec l’UDC est intervenue suite à l’éviction de Christoph Blocher, en décembre 2007, du Conseil fédéral en faveur d’Eveline Widmer-Schlumpf. Cette politicienne a toujours manifesté un fort caractère conservateur lorsqu’elle présidait la Conférence des directeurs cantonaux des finances. Le PBD, dans ce même esprit, lors de cette campagne électorale, ne proposait-il pas un frein à l’endettement pour chacune des assurances sociales, un thème central de l’UDC? Eveline Widmer-Schlumpf n’a pas démenti cette orientation conservatrice au Département fédéral de justice et police (DFJP). La rupture n’était donc pas d’ordre programmatique. Le PBD a d’ailleurs recyclé, pour l’essentiel, un personnel politique UDC. Repeindre certains volets de la maison fait partie des obligations; mais les fondations restent.

Quant aux «Verts libéraux» (PVL) – formation qui surgit en 2004 à Zurich en se détachant des Verts et se constitue à l’échelle nationale en 2007, à l’occasion des élections fédérales – ils traduisent une orientation qui entre en résonance avec les choix de certains secteurs économiques et sociaux. Ceux qui envisagent le développement de «niches économico-écologiques» afin de renforcer la «compétitivité» de l’appareil de production. Les initiatives du type Swiss Equity Cleantech en sont une expression: économie d’énergie, énergies propres, recycling sont des secteurs «prometteurs».

La Neue Zürcher Zeitung (25 octobre 2011) n’a pas manqué d’indiquer que parmi les élus des Verts libéraux se trouvaient quelques économistes des plus raisonnables et favorables à une politique budgétaire stricte et à des contre-réformes dans le domaine de l’AVS. Tel Roland Fischer (Lucerne), «un cadre moyen dans l’administration fédérale des finances». Quant à Martin Bäumle, le président du PVL, il est caractérisé comme fort «strict» en matière budgétaire et très proche de Blocher en matière d’immigration. Surfer sur la vague d’une préoccupation assez ample pour un «capitalisme vert» a contribué au résultat électoral. Ce d’autant plus que les Verts libéraux apparaissaient plus proches des milieux qui prennent des décisions dites pratiques et assez vite réalisables – un totem politique en Suisse – que les Verts.

Ce mixte peut être illustré par  l’alliance symbolique pour l’élection au  Conseil des Etats du canton de Vaud entre le président déchu de La Poste, Claude Béglé (candidat PDC, ayant fait sa carrière chez Nestlé, Philip Morris, TNT et Deutsche Post), et Isabelle Chevalley, candidate des Verts libéraux.

Dans certains cantons, cette «offre politique» dite nouvelle a constitué un facteur qui peut expliquer un regain minimal de la participation. Ainsi, dans le canton de Berne, elle a passé de 46,4% en 2007 à 50,4% en 2011. L’émulation a joué: le PBD a recueilli 14,9% des suffrages et le PVL 5,3%.

Pour ce qui est des implications du «nouvel éventail» politique en termes de décisions parlementaires – dont le poids dans les orientations stratégiques est limité – le président d’economiesuisse, Gerold Bührer, est clair: «La fragmentation des forces au centre a augmenté. Cela va nécessiter plus de temps et de ressources pour gagner les parlementaires à nos exigences.» (Basler Zeitung, 25 octobre 2011) Est-ce clair? Et Gerold Bührer ne mentionne pas le travail effectué dans les commissions extra-parlementaires (des dossiers qui glissent, par la suite, vers les commissions parlementaires quand ce n’est directement vers l’exécutif), comme celui en direction de l’administration des divers départements et de leurs responsables. Ces derniers ne manquent d’ailleurs pas de présider tous les «événements» économiques ou d’en être les invités d’honneur.

A droite: le centre!

La terre promise des commentateurs des élections d’octobre 2011 a eu pour nom: le centre. Un centre qui, selon les lois du champ magnétique politique suisse, est fort à droite. En réalité, une simple addition des sièges UDC-PBD donne un total de 54 plus 9 – donc 63 – au Conseil national, soit un siège de plus que l’UDC en 2007. A cela s’ajoutent les résultats de la Lega tessinoise qui gagne 1 siège par rapport à 2007 (2 au total). Quant au MCG (Mouvement Citoyens genevois), sa percée ne se fait pas exactement «au centre»; même si sa capacité à «canaliser» des thèmes tels que le malaise face à l’assurance maladie se mêle à l’instrumentalisation de la faiblesse extrême desdites «mesures d’accompagnement», ce qui a facilité une campagne xénophobe.

En un mot: le centre de gravité d’ensemble s’est déplacé un peu à droite. «Un peu», car il était déjà assez à droite! Le PLR se réclame comme «le parti de l’économie» et de la «sécurité» avec son égérie Karin Keller-Sutter de Saint-Gall. Il a en ces domaines un concurrent: l’UDC. Et un allié, l’UDC.

Cela à l’image du fonctionnement concret de la concurrence en économie capitaliste où accords et combats concurrentiels se combinent au gré des conjonctures et des opportunités. Mais, sur l’essentiel, l’entente est présente. Ce n’est pas l’élu PBD de Berne, Urs Gasche – qui préside aux destinées des BKW-FMB Energie AG –, qui va semer le trouble dans ce jeu.

En outre, il ne faut pas sous-estimer le relookage moderniste-réactionnaire de l’UDC qui sait mettre en relief des figures telles Nathalie Rickli de Zurich et Céline Amaudruz de Genève. Cela fait partie de la «normalisation» auprès d’une couche plus jeune de l’électorat de «valeurs conservatrices» qui font écho à un «exceptionnalisme» helvétique au sein de cette Europe capitaliste en crise économique, sociale et politique ouverte. Les résultats des Jeunes UDC, dans divers cantons, fournissent un autre indice de cette tendance, d’autant plus si on effectue une comparaison avec les résultats de listes telles que celles des Jeunes PS.

L’arithmétique électorale ne fait pas tout. Les programmes et les décisions des partis – qui avalisent pour l’essentiel les propositions issues des commissions extra-parlementaires – ne cessent d’avoir une tonalité de plus en plus néo-conservatrice. Par exemple, sur le plan social, l’approche qui s’impose très majoritairement est celle d’une contractualisation des «droits» en termes individuels. Sur ce terrain, les Verts libéraux ne vont pas faire de contre-feu.

Les Verts dans le rouge. Les roses en garniture

Quant au Verts, la perte de 5 sièges (de 20 en 2007 à 15 en 2011) semble avoir eu une sorte d’effet Fukushima. Il y a peu, l’accession au Conseil fédéral semblait être un thème au centre de leurs débats. Ce n’est plus le cas. Les stratèges de l’élection d’Eveline Widmer-Schlumpf révisent leurs prétentions à la baisse et à droite. Pour se différencier du Parti socialiste, Antonio Hodgers et Adèle Thorens (Tribune de Genève du 27 octobre 2010) n’hésitent pas à entrer sur le terrain de la dénonciation du nombre de fonctionnaires et de «l’augmentation des subventions», tout cela au nom de «la responsabilité individuelle». Tout un programme au moment où de l’AVS à l’AI en passant par la LACI, cette thématique est utilisée pour de nouveaux démantèlements. A. Hodgers et A. Thorens «veulent s’appuyer sur la défaite pour faire évoluer le parti. Et s’y imposer», souligne la journaliste qui s’entretient avec eux. Le rapprochement avec le PLV est-il au bout du chemin?

A l’opposé, Jo Lang (conseiller national de Zoug, non réélu) répond à la question – «Les Verts doivent-ils évoluer vers le centre pour se rapprocher des verts libéraux»: «Si cela signifie que l’on doit poursuivre le démontage social ou affaiblir les mesures d’accompagnement dans le cadre de la libre circulation, cela est clairement une voie erronée. Le social appartient aux Verts. Nous devons mettre l’accent beaucoup plus sur notre profil libéral [au sens historique] aux plans politique et social – par exemple notre engagement contre la discrimination des étrangers dans notre pays.» (Basler Zeitung, 25 octobre 2011) Jo Lang ajoute que la campagne contre l’achat des avions de combat n’a pas été menée de façon énergique. Enfin, il insiste sur une donnée importante: les membres du Parti écologiste suisse–Les Verts donnent trop d’importance à leurs mandats, s’y enferment, et négligent l’activité de leur parti sur le « terrain» social, entre autres. En un mot, il éclaire les effets du parlementarisme sur les formations politiques qui s’auto-définissent à gauche, y compris les «petites». Les élus font pratiquement l’orientation du parti et le parti est fait de plus en plus des élus.  De telles déclarations risquent de faire de Jo Lang un dinosaure – aux yeux des novateurs du PES – égaré dans le nouveau «champ politique» soumis, lui aussi, à un mini-changement climatique.

Pour ce qui est du Parti socialiste suisse (PSS), le résultat peut être résumé en citant le jeune nouvel élu du PS valaisan, Mathias Reynard: «Les grands partis ont tendance à baisser, nous ne perdons que peu de suffrages [-0,9%] et parvenons à gagner des sièges [3 sièges].» Le rédacteur du Peuple valaisan, hebdomadaire du PSV, Sébastien Python, ajoute avec un apparent bon sens qui traduit toute l’orientation strictement parlementariste de cette formation politique: «Ne perdons, tout de même, pas de vue qu’à Berne, la politique se mène, avant tout, avec des sièges.» Pour conforter ce point de vue, il assène: «Il est important de savoir que beaucoup de votes en commission se jouent à une voix. Un gain de 3 sur 200 peut paraître minime mais il a son importance.» (5 novembre 2011)

Se plaçant sur ce terrain, il serait facile de lui répliquer qu’entre la perte de 5 sièges des Verts et celle du POP vaudois (Josef Zisyadis siégeait dans le groupe des Verts), la «gauche» perd 3 sièges au Conseil national! Ne cherchons pas à évaluer l’impact de ce recul sur les décisions des commissions.

Il faut être naïf ou ignorant des procédures conduisant aux décisions législatives – sans même mentionner tout l’appareil des règlements ou le domaine monétaire qui, ce dernier, échappe au pouvoir législatif et exécutif – pour attribuer une telle importance aux commissions. Nous l’avons déjà mentionné plus haut.

Ce n’est pas le lieu ici de faire le bilan de l’orientation du PSS, un parti «collégial» depuis des décennies, intégré, de fait, à la constellation bourgeoise. L’ex-conseiller d’Etat genevois Guy-Olivier Segond, parlant de la fraîche conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, n’affirme-t-il pas: «C’est une intellectuelle socialiste qui met en musique l’Etat policier. Il y a là tout de même un problème de cohérence avec son engagement politique personnel.» (Le Temps, 3 novembre 2011)? Elle traduit simplement un alignement «normal» sur la majorité de droite. Ce qui est une tradition; à quelques nuances près.

Pour le PSS, la crise de l’Union européenne (UE) et les brutales politiques d’austérité mises en place – avec, plus d’une fois, le rôle direct et actif de la social-démocratie – lui ont enlevé le fanion de «l’ouverture» (un terme valise) contre la «fermeture». La perspective de l’UE a donc disparu de son discours.

Et la représentation syndicale du PS au Conseil national – hier et aujourd’hui – n’a pu lever l’étendard de l’efficacité des «mesures d’accompagnement»! Ewald Ackermann, de l’USS, note que sur les 46 élu·e·s socialistes de 2011, «dix-huit ont ou avaient des fonctions importantes à l’Union syndicale suisse ou dans l’une de ses fédérations». Demain, comme hier, ils ne pourront que reconnaître – tout en les déplorant avec plus ou moins de force – les résultats de toutes les enquêtes sérieuses qui font la démonstration de l’utilisation par le patronat des possibilités de mise en concurrence des salarié·e·s dans le cadre d’une «libre circulation» sans «mesures d’accompagnement» efficaces pour l’ensemble des salarié·e·s. Or, cette tendance va se renforcer dans le contexte d’une récession qui prendra toute sa force en 2012.

Toutefois, dans un pays où les mobilisations sociales effectives sont plus que rares et où la dépolitisation – dans un sens d’identité sociale conflictuelle – a été cultivée depuis fort longtemps, le PSS et ses représentants sont considérés par l’essentiel  de l’électorat comme représentant une «vraie gauche», avec certains membres «plus à gauche et d’autres moins à gauche». La personnalisation a, en effet, une place de relief dans l’appréhension des orientations politiques qui ont une forte connotation cantonale. Ne pas prendre note de cette réalité relève de la niaiserie. S’y adapter voisine à la démission. Multiplier les dénonciations du PS traduit l’exigence de cimenter un narcissisme défaillant ou de bétonner l’autisme.

Une longue marche

L’auto-définie «la gauche de la gauche» est, depuis la fin des années 1990, à la recherche d’une «terre promise»: constituer un groupe parlementaire de cinq élus à Berne. Comme la «terre promise» est toujours de l’autre côté du désert, cette fois «la gauche combative» est en plein désert. Zéro élu. Pas de quoi se réjouir. Cela révèle une réalité sociale et politique un peu différente que celle désirée (ou affirmée) par ses porte-parole.

Peut-on sérieusement parler à l’échelle du pays «de colère sociale montante»? Et en même temps déclarer: «sans une relance des luttes sociales, en particulier – mais pas seulement – sur les lieux de travail», il y aura une «disparition progressive de la gauche combative du champ électoral». Relance signifie, en français: action de faire repartir ce qui était au ralenti. Les spécialistes en anticipations des micro-évolutions des pourcentages électoraux percevraient-ils déjà dans «la colère sociale montante» une «relance des luttes» (solidaritéS, 4 novembre 2011)? Nous ne disposons pas de cette prescience.

Malaise, frustrations, coups de colère, lutte le dos au mur à l’occasion d’une fermeture d’entreprise, tout cela combiné avec une crainte intériorisée pour «son» emploi, produite par la désorganisation et «l’atomisation» sociale fournirait peut-être quelques termes pour une analyse plus exacte de la situation présente. Ce qui n’exclut pas quelques mobilisations ponctuelles (et à l’échelle de deux ou trois cantons) dans le secteur public. Quant à la dynamique effective socio-politique future, en termes de luttes sociales (ou non), personne n’est apte à en dessiner les contours aujourd’hui.

Par contre, il est certain que la nécessité – d’autant plus que se renforce une offensive anti-sociale d’ensemble à une échelle dépassant la Suisse – se fait sentir d’une activité coordonnée des militant·e·s de la «gauche radicale» sur divers terrains. En particulier sur celui qui relève normalement de l’activité syndicale. Mais pour cela, le sens concret du «champ syndical» doit être redéfini dans la phase présente. Il ne s’agit pas de répéter les simples «recettes» du passé.

Au-delà de la mise en scène de décembre

Tout le débat politique se centre maintenant sur la composition future du Conseil fédéral. Une nouvelle opération médiatique. Or, l’exécutif fédéral va se trouver dans un contexte économique et politique où il devra gérer une situation dictée par de nombreux facteurs exogènes, en grande partie hors de sa portée.

Les rapports étroits avec le noyau AAA de la zone euro – l’Allemagne et son hinterland étant la pièce maîtresse – seront déterminants. Le capitalisme suisse se trouve dans une configuration où les emplois qualifiés dans le secteur industriel et les secteurs dits de services rattachés à ce dernier vont apparaître comme «privilégiés» par rapport à la situation de l’emploi dans les pays où la désindustrialisation a été forte.

Cette situation va être mise à profit par le patronat pour exiger le maximum de «flexibilité», afin de sauvegarder des emplois dits de qualité. Le chantage à la fermeture d’entreprises, de départements, au dégraissage – avec la crainte rampante que cela suscite – deviendra une musique quotidienne. Son texte: «encore un effort, on s’en sort mieux que les autres». Ce qui aura son effet. Dans cette configuration de l’emploi, sa précarisation dans diverses branches ou dans des segments d’une branche est complémentaire. Quant aux attaques contre le «secteur public» elles continueront.

Pour ce qui de la hiérarchie du système de décision, elle se déplacera toujours plus du côté de la Banque nationale (la nomination de Philipp Hildebrand au Conseil de stabilité financière, à l’occasion du G20 de Cannes, en est l’expression) et du Département des finances. D’autant plus que les secousses économiques et financières internationales se feront plus fortes et continues.

Mais, jusqu’en décembre, la presse parlera de la composition du Conseil fédéral. Quant aux vraies et importantes décisions économico-politiques, elles resteront toujours du domaine «réservé».

 

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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