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juin 2018

A l'encontre

La Brèche

Palestine. On a tiré sur un homme aux jambes amputées

Publié par Alencontre le 20 - décembre - 2017

Abou Thuraya

Par Amira Hass

La figure d’Ibrahim Abou Thuraya était repérable dans la foule des manifestants à la frontière de Gaza car, ayant été amputé des deux jambes, il se déplaçait sur une chaise roulante. Est-ce peut-être son courage qui a «perturbé» un soldat du côté israélien?

Les phares de la voiture ont permis de distinguer deux soldats dans l’obscurité, ils portaient des armes à feu et d’autres équipements à l’entrée de la ville cisjordanienne densément peuplée de A-Ram. Nos yeux se sont rencontrés un bref instant. Leurs visages exprimaient ce mélange familier d’arrogance, d’ignorance et de crainte. J’ai pensé: qu’est-ce qu’ils ont l’air jeunes! J’ai aussi imaginé ce que pensent tous ceux qui croisent ces soldats ces jours-ci.

Si ma voiture faisait le moindre écart ils en déduiraient que cette dame avait décidé de les écraser. Une enquête ultérieure par la police militaire aurait conclu que ces soldats sentaient que leur vie était en danger et qu’ils avaient donc agi de manière adéquate. Je me suis dit qu’il fallait que je me concentre sur ma conduite, tout en observant une fois de plus combien ils avaient l’air jeunes.

Il est peu probable qu’on aurait perçu de la crainte dans les yeux des soldats israéliens qui ont abattu, vendredi 15 décembre 2017, Ibrahim Abou Thuraya, âgé de 29 ans. Ils étaient de l’autre côté du mur qui marque la frontière, à l’est du quartier de Shujaiyeh à Gaza, peut-être sur un mirador, sur une colline ou dans une jeep blindée qui tirait des salves contre les manifestants palestiniens.

Quel danger posait donc Abou Thuraya? Il est clair qu’il était repérable dans la foule de manifestants: ayant subi une double amputation des jambes, il se déplaçait rapidement en chaise roulante, à l’aide de ses bras, avançant vers l’Est à travers une butte sablonneuse. Est-ce son courage qui a importuné un soldat du côté israélien de la barrière?

Abou Thuraya avait été grièvement blessé au cours de l’offensive israélienne de 2008-2009 contre Gaza, et avait alors perdu ses deux jambes. Un article sur le site d’information palestinien Al Watan, en 2015, rapportait que lui et ses amis avaient été pris pour cible lors du pilonnage israélien contre le camp de réfugiés de Bureij. Par la suite il avait récupéré de ses graves blessures et gagnait sa vie en nettoyant des vitres de voitures dans les rues de Gaza, en manœuvrant parmi les voitures dans sa chaise roulante. Une vidéo non datée le montre en train de grimper sur un poteau électrique près de la frontière de Gaza pour faire flotter un drapeau. Dans une autre vidéo, probablement enregistrée vendredi 15 décembre, on le voit sur sa chaise roulante dans un endroit exposé près de la barrière, à nouveau en train de brandir un drapeau palestinien. Vendredi à midi, devant une caméra de télévision, il déclarait que la manifestation était un message à l’armée d’occupation sioniste pour dire: «Ceci est notre terre, et nous ne capitulerons pas.» Une séquence éditée le montre plus tard dans sa chaise roulante, entouré des dizaines de jeunes inquiets. Sa tête est affaissée, ils le soulèvent pour le mettre dans une ambulance et l’accompagnent à l’hôpital. Il fut déclaré mort dans la soirée, tué par une balle dans la tête.

La vidéo éditée omettait-elle une séquence compromettante? Par exemple, Abou Thuraya aurait-il tiré un missile contre les soldats? Si c’est pour cela qu’un soldat a abattu un homme en chaise roulante, c’est un échec de l’armée et du porte-parole du Coordinateur d’activités gouvernementales dans les territoires. En effet, pourquoi dans ce cas n’ont-ils pas fait une déclaration aux médias en expliquant qu’ils avaient déjoué une attaque à la roquette par les manifestants pour éviter que nos soldats ne soient blessés?

De retour en Cisjordanie, un relent m’a alerté sur la présence de soldats sur la route conduisant au camp de réfugiés de Jalazun – ce qui signifiait qu’il y avait, là aussi, des lanceurs de pierres. Mais pas moyen de reculer. Les émanations de gaz lacrymogènes s’intensifiaient et la route devant nous faisait un coude. D’un côté, derrière quelques maisons, quelques jeunes étaient accroupis – et ils étaient très jeunes. Ils tenaient des pierres, mais à ce moment-là ils ne les lançaient pas. De l’autre côté, près du mur qui protège la colonie de Beit El, se tenait un blindé aux allures impressionnantes avec à ses côtés quelques soldats. Il s’agissait peut-être des membres de la police des frontières. Il faut dire que mon sentiment de panique m’a fait oublier quelques détails. Sous leurs casques et à cause de la distance, il était difficile de déterminer leur âge. Mais leur arrogance et leur ignorance transparaissaient clairement dans leur posture.

Ma tentative de voyager de Ramallah à Bethlehem vendredi (pour un concert et un spectacle de chœur d’enfants) a été un échec. A un carrefour sur la route vers le check-point de Beit El, quelques jeunes – et ils étaient très jeunes! – enlevaient des pneus à une voiture avec l’intention de leur mettre le feu. J’ai compris ce qui se passait et j’ai rebroussé chemin vers Qalandiyah. La circulation était ralentie.

A un endroit, des fidèles sortaient d’une mosquée, ailleurs des gens marchaient au milieu de la route en portant des paniers pour le marché. Ailleurs, encore, il y avait des voitures en double file ou des hommes qui revenaient de la salle des fêtes en portant des tasses de café jetables et des tranches de gâteau. Une ambulance avec les sirènes hurlantes venait depuis la direction du check-point, donnant un signal de ce qui se passait plus loin. Quelques dizaines de mètres plus loin, le long de la même route, un nuage de gaz lacrymogène était clairement visible. J’avais perdu toute envie d’explorer la situation en tentant ma chance aux autres sorties de la prison cinq étoiles qu’est Ramallah. Plus tard ils ont annoncé qu’une personne était morte au check-point et une autre grièvement blessée à Qalandiyah.

Lors d’une expédition matinale avec des amis vendredi, un des amis a dit: «D’un côté, je sais que je devrais être là au check-point avec ces jeunes courageux. D’un autre côté, je sais que les choses ne changeront que si on est des centaines de milliers de personnes à s’y rendre, les mains dans les poches.» Et une amie a ajouté: «Autrefois, s’il était question d’une personne qui était blessée à Gaza, toute la Cisjordanie s’enflammait. Maintenant on entend parler de quelqu’un qui meurt à Ramallah ou d’un jeune qui a perdu un œil à cause d’une bombe lacrymogène, et tout ce que nous faisons c’est de secouer la tête en commisération et on continue avec nos vies.»

Une personne vivant dans une rue près du check-point de Beit El a ouvert sa porte à ceux qui fuyaient les nuages de gaz lacrymogène. Le mouchoir imbibé d’alcool fourni par un secouriste aidait, mais ce n’est qu’à l’intérieur de la maison que les larmes et la sensation de brûlure ont diminué. L’hôte expliquait: «Nos dirigeants sont déconnectés. Ils ne se soucient pas des gens, seulement de l’argent et des emplois. Je ne peux pas dire aux jeunes de ne pas se rendre aux check-points, mais je sais que leur courage est en vain.» (Article publié par Amira Hass dans Haaretz, le 17 décembre 2017; traduction A l’Encontre)

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