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23
juillet 2017

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La Brèche

Morsi lors de la «victoire» électorale... une chute rapide et vertigineuse, face à un peuple «peu obéissant»

Morsi lors de la «victoire» électorale… une chute rapide et vertigineuse, face à un peuple «peu obéissant»

Par May Atta

Dans son long discours mercredi 26 juin 2013, le président Morsi avait exprimé son mécontentement de certains «éléments corrompus» au sein des institutions publiques et privées, notamment des hommes d’affaires, des anciens ministres et députés ainsi que des journalistes. A travers leurs manœuvres et discours séditieux, ces derniers auraient contribué à la détérioration de la situation économique et sécuritaire et aux multiples pénuries dont le pays souffre.

Sur ce plan, le discours présidentiel n’est en rien différent de celui de la confrérie des Frères musulmans dont Morsi est issu. Les Frères, en tandem avec leur bras politique, le Parti Liberté et Justice (PLJ), ont régulièrement lancé les accusations contre des institutions de l’Etat et des figures de l’opposition.
Dans un communiqué vendredi dernier, le PLJ a accusé d’incitation à la violence les «milices» du Front national du salut (un panel regroupant les principaux partis de l’opposition) et de la campagne Tamarrod (la première à appeler aux manifestations du 30 juin 2013), tout en désignant par leur nom Mohamed el-Baradei et Hamdine Sabbahi (nassérien de gauche), parmi d’autres «bandits» du parti dissous de Hosni Moubarak.
Bien qu’ils soient alliés face à Moubarak, les Frères et le reste de l’opposition ont coupé tous leurs liens après l’élection de Morsi. «Ceux qui ont critiqué le nouveau président pour son échec à asseoir les principes de la démocratie et de la justice sociale ont été exclus de la participation politique et ont fait l’objet de campagnes de diffamation. Ainsi les appels au dialogue lancés par le président ont été ignorés par ses opposants qui ont perdu confiance … et pour cause», explique Amr Ezzat, cadre du parti du Courant populaire.

Alliances hostiles au régime

Mais il ne s’agit pas que de l’opposition. Les Frères musulmans ont étendu la guerre aux institutions même de l’Etat dont ils avaient besoin pour consolider leur nouveau régime. Ainsi, pour la première fois, des policiers ont formé des alliances ouvertement hostiles au régime. L’une d’elles a déclaré la semaine dernière que 10’000 policiers prendraient part aux manifestations du 30 juin réclamant la chute du président. «Les Frères musulmans auraient pu coopérer avec les officiers intègres pour procéder à la réforme du ministère de l’Intérieur, mais ils ont préféré garder le système tel qu’il est et l’utiliser pour mater leurs opposants. A cet effet, ils ont rallié certains responsables comme le ministre qu’ils ont choisi. Or celui-ci, loin de pouvoir exécuter leur agenda, s’est vu rejeter lui-même par la plupart de ses subalternes qui ont refusé de défendre un régime qu’ils désapprouvent», explique Mahmoud Qotri, un général démissionnaire de la police.

Quant à l’institution «sacro-saint » de l’armée, elle n’a pas été épargnée par les attaques des Frères. Le 21 juin 2013, lors d’une manifestation géante de soutien au président Morsi, Mohamad Al-Beltagui, cadre de la confrérie, est monté au créneau pour rappeler la débâcle arabe lors de la guerre des six jours en 1967, rappelant à l’armée égyptienne «sa responsabilité» dans la perte de Jérusalem. Beltagui n’a fait que reprendre à son compte des accusations semblables proférées par le guide suprême de la confrérie, Mohamad Badie. Ce dernier, dans l’un de ses encycliques hebdomadaires fin 2012, a noté que les soldats égyptiens avaient toujours eu une «direction corrompue» et qu’ils avaient besoin aujourd’hui d’un «commandement sensé». Contraint de se rétracter à cause de la colère des militaires, le guide a accusé les médias d’avoir «déformé» ses propos.

Si les frictions avec les services de sécurité se sont limitées à un niveau plutôt verbal, le régime des Frères musulmans a entrepris des démarches concrètes pour infiltrer avec plus ou moins de succès d’autres institutions non moins importantes à la tête desquelles la justice. Les problèmes avec les magistrats ont commencé avec la déclaration constitutionnelle de novembre 2012 qui immunise les décisions du Président, l’évincement du procureur général, la tentative de la réhabilitation du Parlement dissous par la Haute Cour. Elles ont culminé avec le projet de loi sur le pouvoir judiciaire et qui risquait de mettre à la retraite des milliers de juges. «Au lieu de consolider le principe de l’indépendance de la justice, Morsi et sa confrérie ont voulu mettre la main dessus», regrette Nasser Amin, directeur du Centre arabe pour l’indépendance de la justice.

Rejet de loi sur les soukouk

Les institutions religieuses ont été elles aussi ciblées par les Frères musulmans qui voulaient leur disputer leur rôle en matière d’interprétation et de prédication. Les différends ont commencé avec le rejet par Al-Azhar (centre d’élaboration et de référence islamiques) du texte de loi sur les soukouk (autorisant le Trésor à émettre des obligations islamiques).

Mais ce n’était en fait qu’un prétexte. «Les Frères ont toujours essayé de dominer Al-Azhar pour s’imposer comme la seule référence religieuse en Egypte. Ils y ont réussi partiellement à travers le ministère des Waqfs qui assure la formation des nouveaux prédicateurs», accuse Abdel-Ghani Hendi, porte-parole du mouvement de l’indépendance d’Al-Azhar.

«Lors d’un récent stage de formation destiné à 3000 jeunes prédicateurs, ces derniers ont appris que le dogme d’Al-Azhar était pernicieux», ajoute Hendi. Il n’était donc pas surprenant de voir cheikh Ahmad Al-Tayeb,le grand imam d’Al-Azhar,donner sa bénédiction aux manifestations du 30 juin 2013. [Sur ces manifestations et leur suite voir les articles de Jacques Chastaing sur ce site].

Il ne manquait que la rue comme ultime soutien d’un régime qui s’est fait autant d’ennemis. Mais c’est là où les Frères ont le plus échoué, à en juger par leurs manigances au sein du mouvement ouvrier, sinon par leur échec en ce qui concerne les services et les produits de base. Dès sa nomination, le ministre islamiste Khaled Al-Azhari s’est retroussé les manches pour évincer les leaders des unions ouvrières, usant d’une nouvelle loi qui lui a permis une grande marge pour désigner leurs successeurs. «Les Frères ne se sont jamais intéressés à la promulgation d’une loi pour assurer l’indépendance des syndicats, ou un salaire minimum. Ils n’ont pas eu l’intelligence de s’assurer le soutien des ouvriers qui d’habitude se contentent de peu», assure Kamal Abbas, activiste du mouvement ouvrier et militant pour les syndicats indépendants (1 juillet 2012).
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Article publié dans Al Ahram le 3 juillet 2013

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