mardi
12
décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Barry Sheppard

Il y a une année, Colin Kaepernick, quarterback [quart arrière, de facto stratège du jeu] de l’équipe de football américain des joueurs des San Francisco 49ers, a refusé de se mettre debout et s’est agenouillé pendant l’hymne national et lorsque le drapeau états-unien a été hissé avant le jeu. A l’époque il était le seul à protester.

Il déclarait: «Je ne vais pas me mettre debout pour honorer le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les personnes de couleur. Pour moi cette question est plus importante que le football, et je serais égoïste de faire semblant de ne pas le savoir. Il y a des cadavres dans la rue et des policiers reçoivent des congés payés et peuvent rester impunis lorsqu’ils tuent.»

Lors des matchs de ce week-end passé (24-25 septembre 2017), des dizaines de millions de fans de football ont pu voir à la télévision que 200 joueurs, pour la plupart des Noirs, se sont agenouillés ou ont levé le poing pendant l’hymne national et que le reste de leurs équipes soutenaient fermement leur droit de protester, se tenant par les bras. Parfois ce sont des équipes entières qui sont restées dans les vestiaires pendant l’hymne.

On suppose que de telles actions vont également avoir lieu dans des équipes des universités, des lycées et des écoles.

Colin Kaepernick

Certains des propriétaires milliardaires des équipes, dont la plupart sont des partisans de Trump et lui ont versé des millions pour sa campagne électorale, sont restés aux côtés de leurs équipes. Il est évident qu’ils ne sont pas du tout d’accord avec leurs joueurs protestataires: ils ont tous refusé d’engager le talentueux Kaepernick, qui avait été inscrit sur une liste noire suite à sa protestation. S’ils ont soutenu leurs joueurs c’est pour trois raisons: premièrement, ils ne voulaient pas être vus comme obéissant à Trump; deuxièmement ils ne voulaient pas que leurs joueurs les détestent encore plus que les employés détestent généralement leurs patrons; troisièmement ils savaient que s’ils commençaient à renvoyer des joueurs noirs, qui sont largement majoritaires dans leurs équipes, celles-ci seraient décimées.

Cette année, pendant les matchs antérieurs au début de la saison [match de pré-saison], d’autres joueurs noirs se sont agenouillés en protestation pendant l’hymne, comme l’avait fait Kaepernick. Le 22 septembre, la nuit avant les matchs du week-end, le président Trump s’est attaqué à eux lors d’un rassemblement de masse de ses adeptes (presque à 100% de Blancs) en déclarant: «Est-ce que ce ne serait pas génial» si les patrons des équipes ripostaient à de telles protestations en disant: «Get that son of a bitch off the field right now, out, he’s fired» [Fais sortir ce fils de pute du stade tout de suite, dehors, il est renvoyé], avant d’insister en hurlant: «Fired» [licencié, terme utilisé par Trump dans son émission Apprentice].

Les joueurs de basket-ball ont également subi le courroux de Trump. Selon la tradition, l’équipe professionnelle gagnante de ce sport était invitée à la Maison Blanche. La saison dernière, c’est l’équipe des Golden State Warriors (Oakland) qui a gagné. Un des principaux joueurs, Stephen Curry, a déclaré qu’il ne participerait pas à l’événement à la Maison Blanche, «car nous ne sommes pas d’accord avec ce qu’a dit le président et avec ce qu’il n’a pas dit au bon moment».

Lebron James

Trump a riposté en dés-invitant toute l’équipe. Alors d’autres joueurs de basketball ont dénoncé Trump, y compris Lebron James (des Cleveland Cavaliers), qui est probablement le joueur de basket-ball le plus célèbre [qui a été dénoncé par une avalanche de messages racistes].

Ce sont les déclarations de Trump qui ont suscité les manifestations de la semaine passée de la part des joueurs de football. Mais ce qui sous-tend ces protestations c’est le contexte des protestations répétées de Black Lives Matter contre le meurtre de Noirs par des policiers. Ces derniers bénéficient d’une sorte d’impunité et les déclarations et actions racistes de Trump depuis le début de son mandat se multiplient.

Un de ces commentaires est celui qu’il a fait le mois passé, après l’émeute des suprématistes blancs à Charlottesville, en Caroline du Nord. A cette occasion, Trump avait mis les manifestants antiracistes sur le même plan que les émeutiers à caractère fasciste qui avaient tué une femme antiraciste, en disant qu’il y avait «de bonnes personnes» parmi les néonazis, les partisans du Ku Klux Klan et autres suprématistes blancs présents.

Font également partie de ce contexte les protestations actuelles contre le policier meurtrier qui a été libéré le 15 septembre après avoir déclaré non coupable, à Saint-Louis. C’est dans la banlieue de Ferguson que s’était produite la première protestation de masse de Black Lives Matter.

Ce cas remonte à presque sept ans. Le 20 décembre 2011, les officiers de police blancs – Jason Stockley et son collègue Brian Bianchi – avaient poursuivi Anthony Smith, un Noir, dans une longue course-poursuite après l’avoir aperçu dans ce qu’ils suspectaient d’être une transaction de drogue. Dans une vidéo obtenue par le St. Louis Post-Dispatch, on entend Stockley dire qu’il allait «tuer cet enculé».

Stockley a ordonné à Bianchi d’emboutir la voiture de Smith, ce qui a déclenché les airbags et fait arrêter la voiture de Smith. Les deux policiers sont descendus de leur véhicule, Stockley portait un pistolet et un AK-47. Il a tiré plusieurs coups de feu, touchant Smith à cinq reprises. Il a remis son AK-47 dans la voiture de police.

Stockley a prétendu qu’il avait tiré pour se défendre lorsque Smith avait tendu le bras vers un pistolet. Mais les examens médico-légaux ont montré que le pistolet de Stockley avait tiré sur Smith depuis la distance d’une quinzaine de centimètres. Une arme à feu a été trouvée dans la voiture de Smith, mais elle ne portait que l’ADN de Stockley, indiquant qu’elle avait été posée dans la voiture pour incriminer Smith.

Un fait révélateur est qu’en 2013, le comité des commissaires de Saint-Louis a versé 900’000 dollars – lors du procès pour mort injustifiée – pour la fille de Smith, qui n’avait qu’un an à l’époque du meurtre de son père.

Le cas avait d’abord été examiné, en 2012, par les procureurs de l’Etat. Le procureur de district a refusé de poursuivre Stockley en justice. Celui-ci a finalement été arrêté en 2016 sur la base de preuves médico-légales et de témoignages après que des activistes ont fait pression sur la population.

Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres cas, Stockley a été poursuivi en justice sur la base de preuves écrasantes. Il a choisi de se soumettre à un procès par un juge, et non pas soumis à une cour formée de juré·e·s. Le cas a traîné. Finalement, le juge a prononcé un verdict de «non coupable», en utilisant des arguments spécieux du genre: Smith devait avoir une arme, puisqu’il était un dealer de drogue (ce qui n’a pas été prouvé) – et tant pis pour les preuves médico-scientifiques. Le verdict était absurde.

Tout de suite, pendant la nuit, des protestations ont éclaté. Elles se sont poursuivies depuis lors. La police a réagi avec violence. Une nuit, après avoir utilisé la force pour obliger les manifestants à quitter la rue, les flics ont marché en scandant ensemble: «Ces rues sont les nôtres!»

Le 17 septembre 2017, la police a encerclé les manifestants dans une manœuvre appelée le «kettling» [littéralement mettre en marmite] et les a attaqués. Les policiers ont enlevé à certains manifestants les lunettes de protections et leur ont giclé des produits chimiques directement au visage. Un policier en civil faisant semblant de faire partie des manifestants n’a pas été reconnu par ses collègues et ceux-ci l’ont renversé, menotté et frappé à plusieurs reprises.

Un cinéaste présent a été encerclé dans la «marmite», avant d’être jeté à terre et traîné plus loin. Il a rapporté qu’on lui avait giclé des produits chimiques, cogné la tête et qu’il avait perdu connaissance pendant 10 à 30 secondes; lorsqu’il a repris connaissance, il a reçu un spray lacrymogène. Plusieurs personnes qui n’étaient pas en train de manifester ont été prises dans la «marmite» et arrêtées.

La American Civil Liberties Union poursuit en justice la police pour un «comportement inacceptable, illégal et non-constitutionnel». Elle accuse les policiers d’avoir poussé une voiture de police contre une foule qui se dispersait, d’avoir utilisé le «kettling», d’avoir fait un l’emploi excessif de la force, d’avoir aspergé de produits chimiques les personnes, d’avoir procédé à des arrestations illégales et d’avoir détruit les enregistrements vidéo des personnes qui avaient filmé les actions de la police. Les protestations se poursuivent… (27 septembre 2017, article envoyé par l’auteur, traduction A l’Encontre)

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