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A l'encontre

La Brèche

Khimki territoire de non-droit

Publié par Alencontre le 12 - août - 2010

Des militants russes dressent une barricade pour empêcher que la forêt de Khimki soit étouffée (18 juillet 2010)

Par Carine Clément

Les incendies qui ravagent la Russie (voir sur ce site l’article publié en date du 10 août 2010) sont, en grande partie, le résultat d’une politique de gestion de la forêt qui vient de loin. Les actions de protection de la forêt font partie des actions de divers «mouvements citoyens». Un exemple: celui de la forêt de Khimki, dans la périphérie de Moscou, la répression de ces mouvements est aussi le propre du pouvoir poutinien.

Le 28 juillet 2010, plus de 500 jeunes s’attaquaient à la Mairie de Khimki, cette ville de la banlieue de Moscou devenue tristement célèbre ces dernières semaines pour être le terrain d’une lutte sans merci entre les défenseurs de la forêt de Khimki, menacée de destruction par le projet d’autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg et les autorités – fédérales et locales – ainsi que les responsables et administrateurs du chantier, parmi lesquels la firme française Vinci [1].

La bataille des habitants de Khimki, appuyés par les écologistes et les militants politiques d’opposition, dure depuis des années. Procès, lettres ouvertes aux autorités, pétition signée par plus de 8000 personnes, rassemblements, manifestations – tous les moyens ont déjà été utilisés pour obtenir une révision du tracé de l’autoroute, afin de préserver la forêt, ceinture verte autour de la capitale. Rien n’y a fait. Le 15 juillet dernier débutait l’abattage surprise des premiers hectares.

Depuis, malgré quelques arrêts temporaires obtenus de haute lutte grâce à des raids écologistes dans la forêt, l’intervention de députés de la Douma fédérale, l’examen du dossier par la Chambre civique fédérale, l’avis défavorable à l’abattage émis par la Procurature, les coupes continuent.

Le 28 juillet, à 17h, les habitants et défenseurs de la forêt étaient invités à une discussion publique par les autorités locales. Arrivés au rendez-vous, les militants apprenaient par une affichette collée à la porte du Palais de la culture de Khimki que la discussion était reportée à une date non précisée.

Outrés par cet affront, les militants se sont rendus directement à l’endroit présupposé de l’abattage du moment pour mettre en place un nouveau camp de veille. Comme à chacun de leurs raids en forêt, ils étaient attendus par des jeunes se disant «gardiens» de la bonne marche du chantier. Evguenia Tchirikova, leader du mouvement de défense de la forêt de Khimki, jeune mère de deux enfants en bas âge, raconte que les accrochages entre les écologistes et ces jeunes «à l’aspect de voyous» sont monnaie courante et que la police laisse faire, malgré les injonctions des militants.

Pire encore, ce jour-là, tout comme de nombreuses autres fois, ce sont les militants que la police a arrêtés et emmenés au poste. «Notre camp a été encerclé et on nous a dit de quitter la forêt. Les OMON [police de choc] nous ont embarqués», commentait les faits Evguenia Tchirikova.

Ce même jour, de nombreux jeunes militants des mouvements antifascistes, anarchistes et autres «informels» de gauche s’étaient donné rendez-vous à Moscou sur la place Trubnaïa pour un concert de soutien à la cause de la forêt de Khimki. Apprenant les dernières nouvelles du théâtre des opérations à Khimki, ils ont pris le premier train de banlieue pour aller porter secours aux militants écologistes. Leur chemin de la gare à la forêt passait par la Mairie de Khimki. Emotion, indignation, les premières pierres sont parties, suivies de bouteilles et de fumigènes. Les murs ont été recouverts de graffitis dont le slogan était «Sauvons les forêts de Russie !». La police, occupée à neutraliser les militants écologistes, est arrivée avec un grand retard, les jeunes s’étaient déjà dispersés.

Un tel affront aux autorités publiques et aux forces de l’ordre, montré dans tout le pays y compris par les chaînes de télévision officielles, devait être vengé. Dès le lendemain étaient arrêtés deux jeunes supposés coupables de l’organisation du «pogrom» de Khimki, Alexeï Gaskarov et Maxim Solopov. Le protocole d’arrestation indique qu’ils auraient été «pris sur les lieux du crime». En fait, de nombreux témoignages indiquent qu’ils se sont rendus eux-mêmes volontairement à un énième entretien avec les représentants des forces de l’ordre qui les connaissent depuis longtemps comme quelques-uns des rares antifascistes acceptant le dialogue avec la police et manifestant publiquement leurs opinions.

A suivi un procès commandité pour décider des mesures de détention des deux inculpés. A deux reprises, le 31 juillet et le 3 août, l’affaire a été entendue dans le plus grand secret (le tribunal de Khimki était encerclé par la police et les OMON, les séances étaient fermées au public, y compris aux journalistes et à la famille).

Résultat des courses: Gaskarov et Solopov vont passer deux mois en prison en réclusion préventive. Ils sont accusés «d’actes de voyourisme perpétrés par un groupe ayant prémédité ses actes» (article du Code pénal prévoyant jusqu’à 7 ans de prison).

Les avocats parlent de faux témoignages à charge. Les militants du mouvement antifasciste déclarent que Gaskarov et Solopov ont été choisis comme boucs émissaires pour l’unique raison qu’ils sont les figures les plus connues du mouvement. Les collègues de Gaskarov, qui collabore aux activités de l’Institut de l’Action Collective et couvrait les événements de Khimki pour cette agence d’information militante, insistent sur l’engagement d’Alexeï pour les actions non violentes et la propagande pacifiste de l’antiracisme et de l’anticapitalisme. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une affaire pénale fabriquée pour des raisons politiques.

Les agissements brutaux et peu légaux de la police confirment cette version des faits. Le 4 août 2010, à l’issue d’une conférence de presse portant sur l’affaire du «Pogrom de Khimki: fabrication de coupables» et tenue à Moscou au Centre indépendant de la presse, devant une trentaine de journalistes ahuris et indignés, Evguenia Tchirikova était brutalement embarquée par les forces de l’ordre et conduite au poste pour apporter son témoignage sur le soi-disant «pogrom» de la Mairie de Khimki (rappelons qu’au moment des faits, elle participait au campement écologiste au fin fond de la forêt de Khimki, avant d’être arrêtée par la police…). Après quatre heures d’interrogatoire, elle a été libérée… pour être arrêtée à nouveau le lendemain et conduite manu militari devant le tribunal, cette fois-ci pour être jugée pour «manifestation illégale» (le camp écologiste). Elle s’en est sortie, pour cette fois, par une faible amende.

Mais la pression va croissante, tant sur les habitants les plus actifs de Khimki que sur les militants écologistes et ceux du mouvement antifasciste, anticapitaliste ou d’opposition. La police multiplie les perquisitions plus ou moins légales, y compris au siège des médias à la ligne trop «sympathisante» pour les «voyous» (notamment, Kommersant, Novaïa Gazeta, Svobodnaïa Pressa), de nombreux militants témoignent de coups de téléphone assortis de menaces et certains ont été littéralement kidnappés chez eux pour être forcés à témoigner.

Tout cela laisse à penser que l’affaire est éminemment politique, que les forces de l’ordre s’appliquent à rassembler les preuves à charge par tous les moyens. En un mot, les militants, de tous bords, osant prendre partie pour la défense de la forêt de Khimki, sont considérés comme des criminels en puissance. Il en va de la réputation des pouvoirs locaux (qui ne peuvent laisser le saccage de la Mairie impuni), de l’autorité des pouvoirs fédéraux (commanditaires du chantier de l’autoroute), de l’avenir d’un dossier particulièrement sensible compte tenu des intérêts économiques et politiques en jeu.

Rappelons que le journaliste et militant local Mikhaïl Beketov a déjà fait les frais de sa lutte contre le chantier et contre la corruption de la Mairie, ayant été tabassé à mort en novembre 2008 après des révélations visiblement gênantes pour certains. Il a survécu, mais est gravement diminué physiquement, et son agression, dont le mouvement pour la sauvegarde de la forêt de Khimki attribue la responsabilité au Maire de Khimki, n’a jamais été élucidée.

Pour faire face à cette deuxième montée en puissance des forces répressives et corrompues, une campagne unitaire est lancée «Contre la destruction de la forêt de Khimki, contre le terrorisme du pouvoir et les voyous à son service». Des dizaines de groupes – d’habitants de quartiers, d’organisations écologistes, de groupements de gauche ou d’opposition libérale, antifascistes, anarchistes – auxquels s’ajoutent des journalistes, des défenseurs des droits de l’homme et certains hommes politiques de l’establishment – tentent d’initier une campagne commune pour obtenir la libération de Gaskarov et Solopov, la sauvegarde de la forêt de Khimki et l’arrêt des répressions arbitraires des militants écologistes. Des pétitions circulent, des appels à solidarité sont lancés. A Moscou, la première action de solidarité a appelé pour le 7 août, à 17h, devant le Monument Griboedov.

A en croire les sondages, l’opinion publique soutient plutôt les soi-disant «émeutiers». A lire la presse, l’indignation monte. Peut-être que le pouvoir, cette fois-ci, est allé un peu trop loin dans l’arbitraire…

Khimki pourrait bien devenir le symbole d’une nouvelle alliance entre les mobilisations citoyennes de base, les mouvements de jeunes plus radicaux, les groupements politiques d’opposition et une partie de l’establishment politique – «contre l’arbitraire et la corruption du pouvoir» qui répond aux mobilisations par la violence et la répression.

Appel à campagne internationale

Les militant·e·s russes demandent aux réseaux internationaux de se mobiliser, par un soutien informationnel, des lettres, voire des actions de solidarité. Les lettres de soutien peuvent être adressées au Procureur général: http://genproc.gov.ru/ipriem/address/

* Carine Clément est la responsable de l’Institut de l’action collective (IKD) à Moscou.

1. Le groupe Vinci est le premier groupe mondial de construction et de contrôle («concessions») d’autoroutes, de ponts, de parkings, de réseaux d’énergie ; tout cela s’inscrit dans la politique de privatisation ou de semi-privatisation des infrastructures gérées auparavant par l’Etat.
Vinci «occupe» à l’échelle mondiale quelque 145’000 salarié·e·s. Le groupe, dans son marketing, joue la carte «du développement durable».
En Suisse Vinci est présent dans la construction avec Freyssinet SA (Moudon–VD), Hebetect Engineering A.G. (Hindelbank–Berne) et SIF Groutour (étanchéité des sols à Ecublens–VD). Dans l’énergie Vinci contrôle CEGELEC SA TSA (Lausanne–VD) et Jantz AG-Kühllagerbau (Wollerau– Schwyz). Dans les parkings des CFF et ceux de nombreuses villes Vinci est très présent avec PMS (Renens–VD). Dans l’entretien-rénovation d’infrastructures avec Advitam (Moudon–VD) (Réd.)

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