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La Brèche

Etat espagnol. Marché du travail et la Loi d’Okun

Publié par Alencontre le 12 - novembre - 2014

1351234757_130837_1351235543_noticia_normalPar Nacho Alvarez

L’économiste Arthur Okun (1929-1979, professeur à l’Université de Yale et conseiller des présidents John F.Kennedy (20 janvier 1961 – 22 novembre 1963) et Lyndon B.Johnson (22 novembre 1963 – 20 janvier 1969), s’est fait un nom dans l’histoire de la macroéconomie en formulant dans les années 1960 la dite Loi d’Okun, une sorte de régularité empirique qui relie de manière linéaire le taux de croissance du PIB et les variations du taux de chômage. Okun a identifié un seuil déterminé de croissance économique, entre 2,5% et 3%, au-dessous duquel la croissance de la productivité se traduira en aggravation du chômage. Par conséquent, pour réussir à réduire le chômage, une économie devait croître à ce rythme-là, pour le moins [voir notes 1 et 2].

Dans le graphique ci-dessous, nous pouvons observer comment, durant les trente dernières années, cette régularité s’est vérifiée dans le cas de l’économie espagnole.

Graphique Loi d’Okun en Espagne, 1984-2014,
données de l’Institut national de statistique/INE

Ley-Okun-Espana

 

Chaque point vert est une année, aux coordonnées de son taux de croissance annuel du PIB sur l’axe horizontal et de sa variation annuelle du taux de chômage sur l’axe vertical. Les quinze années qui ont vu la variation du taux de chômage descendre en dessous de 0%, donc création d’emploi, sont tout à droite, avec des taux de croissance du PIB entre 2% et 5%. La droite noire est la droite de régression calculée pour les trente points verts alignés le long d’elle.

Le point vert tout en haut à gauche est bien sûr l’année 2009. Le point rouge est l’année 2014.

Les années qui ont vu diminuer le taux de chômage correspondent en bonne mesure aux années caractérisées par une croissance du PIB qui dépassait les 3% annuellement. Au-dessous de ce taux de 3% rares ont été les années qui ont vu l’économie espagnole réduire son taux de chômage. Mais nous ne trouvons aucune année de la série pendant laquelle le taux de chômage a baissé à moins de 2% de croissance économique. Sauf l’année 2014 qui est le point rouge.

La récente remontée de l’emploi en Espagne, dans le contexte d’une croissance économique qui tourne autour de 1%, a amené certains économistes à postuler que le seuil associé à la Loi d’Okun pourrait être descendu significativement dans notre pays.

Nous serions alors devant un nouveau scénario qui nous verrait assister à une récupération relativement soutenue de l’emploi durant les prochains mois, bien que la croissance se maintienne à des niveaux relativement bas. Pour l’orthodoxie libérale, ce nouveau scénario serait la conséquence de la dernière réforme du Droit du travail: la réduction des coûts d’engagement et de licenciement des salariés aurait stimulé la création d’emploi au moment où le cycle économique s’est infléchi légèrement, sans nécessité d’une forte croissance. Selon cette interprétation, la dernière réforme du Droit du travail aurait décalé vers la gauche la droite de régression du graphique en posant ainsi les bases pour résoudre le problème du chômage élevé qui est le principal problème de notre pays.

Mais les données qu’on peut tirer de l’Enquête sur la Population Active (EPA) laissent, elles, à penser que ce n’est pas là en réalité le scénario qui se déroule dans notre marché du travail. Cela pour trois raisons.

La création d’emploi net dans notre économie se produit à un rythme très lent relativement à la dimension d’ensemble du chômage. Entre le premier trimestre de 2013 et le premier trimestre de 2014 : 274’000 postes de travail (emplois) ont été créés. A ce rythme-là, il nous faudrait vingt ans pour résoudre le problème actuel du chômage. Par conséquent, on ne peut pas dire que nous assistions à une création d’emploi significative.

Etant donné le comportement de la productivité (en processus d’ajustement actuellement) la durabilité de cette création d’emploi – même à cette petite vitesse – apparaît aujourd’hui incertaine. Pour que l’augmentation nette de l’emploi soit possible, il faut que la productivité du travail augmente moins que le produit intérieur brut. Si c’est le contraire, des emplois seront détruits. C’est là une identité comptable qui n’admet que peu de discussion.

Entre 2008 et 2013 l’économie espagnole a connu une croissance annuelle moyenne de la productivité de 2,3%, soit notablement plus forte que durant les années avant la crise. Cette forte croissance de la productivité en pleine crise n’est que le reflet déformé d’un intense processus de destruction d’emplois, même plus rapide que la diminution du PIB (l’emploi a diminué en moyenne de 3,2% par année durant cette période et le PIB de 1%).

Durant la crise, nous avons donc assisté à un ajustement violent par l’emploi, qui fait que les entreprises arrivent à la situation actuelle avec une productivité «élevée» (ou mieux dit, avec des effectifs de personnel ajustés sous tension). Si entre 2002 et 2007, la journée de travail annuelle par salarié a diminué de 4,4%, selon les données de la Commission européenne, durant les années de la crise, cette journée de travail a recommencé à augmenter de 1,2% (cela sans tenir compte de la hausse des heures supplémentaires). Dans ce contexte, il fallait s’attendre par conséquent à ce que n’importe quelle hausse – aussi timide soit-elle – de la demande interne se traduise en un certain «effet de rebond» de l’emploi. Mais une fois que la productivité s’ajuste à la nouvelle situation, les hausses de l’emploi pourraient bien stagner encore plus.

Il y a en outre une troisième raison qui incite à mettre en question les supposés progrès du gouvernement en matière de création d’emplois. Quand on analyse les statistiques dans le détail, ces progrès se révèlent ne pas correspondre à ce qu’ils paraissent à première vue.

Une bonne partie de la diminution du chômage qu’a connue notre économie durant la dernière année ne correspond pas au fait que les chômeurs-chômeuses ont trouvé un emploi, mais bien au facteur que ceux-ci ne recherchent plus un emploi par découragement. Ils sortent ainsi des statistiques du chômage. Durant la dernière année, le chômage a diminué de 515’000 personnes, mais la population active a diminué durant la même année de 242’000 personnes. Si on incluait les découragés dans le calcul du taux «réel» de chômage (comme cela se fait aux Etats-Unis), le taux de chômage espagnol monterait de 4 points.

En outre, si au lieu de considérer le nombre total de personnes employées, nous considérons l’évolution du nombre total d’heures travaillées, nous ne pouvons pas dire que notre économie «crée des emplois». Il faut, par conséquent, être prudents avec l’interprétation que nous faisons des données statistiques. La comptabilité nationale trimestrielle de l’INE, à la différence de l’Enquête sur la Population active, nous donne les données de l’emploi en équivalents de temps complet et en heures travaillées. Bien que le troisième trimestre 2014 n’ait pas encore été publié (ce qui nous empêche de comparer avec l’EPA), les dernières données disponibles nous indiquent que durant les douze derniers mois, le total des heures travaillées dans notre pays a diminué de plus de 28 millions.

Soyons précis: nous n’assistons actuellement pas à un processus de création nette d’emplois, sinon à une certaine répartition émiettée, et frelatée, de l’emploi (qui devrait plutôt être considérée comme une répartition de la pénurie). La diminution des coûts du travail provoquée par la réforme du droit du travail permet que, là où il y avait avant un poste de travail «ordinaire» (à durée indéfinie et à temps complet), commencent à cohabiter aujourd’hui divers emplois de mauvaise qualité (temporaires, ou à temps partiel). Selon les données de l’EPA, 54% des emplois créés durant l’année passée sont temporaires et plus de 80’000 sont à temps partiel. Et ceux-là, sont involontaires (non demandés) pour les deux tiers. Par conséquent les «minijobs» semblent être arrivés pour rester.

Une bonne preuve du fait que la création d’emploi est en train de passer fondamentalement par une extension de la précarité du travail, nous la trouvons dans les données mêmes de la Comptabilité nationale trimestrielle : malgré l’augmentation de l’emploi net, le poids de la rémunération des salariés dans le PIB reste stagnant.

Le langage, les concepts, comme aussi les catégories statistiques, ne sont ni immuables ni neutres. Ils changent avec le temps ou avec l’exercice même du pouvoir. Et c’est ce qui semble se passer avec le concept d’un «emploi». Aujourd’hui, «emploi» ne signifie plus la même chose qu’il y a quelques décennies. Alors ce terme renvoyait à une réalité du travail avec stabilité, suffisance de pouvoir d’achat et insertion citoyenne. Aujourd’hui, et plus encore depuis la réforme du Droit du travail, la précarité a brouillé les contours de ce concept.

C’est à cause de tout cela que nous ne pouvons pas dire que la création d’emploi – la clé de voûte de toute politique économique en ce moment – chemine par un sentier d’espérances. La réforme du Droit du travail et l’ajustement salarial ne semblent pas avoir contribué à accroître  l’élasticité de l’emploi en fonction du cycle économique [2]. Ainsi, ce qui est en train de changer dans notre économie, ce n’est pas tant le seuil d’Okun, sinon le seuil de ce que nos gouvernants considèrent comme un emploi digne de ce nom.

Par conséquent, la bonne nouvelle n’est pas qu’il se crée «n’importe quelle sorte d’emploi», quoique très peu et de mauvaise qualité. La bonne nouvelle serait que nous assistions à un changement dans la politique économique qui donne lieu à un des deux scénarios de création d’emploi suivants (ou un mélange des deux).

Le premier scénario possible passe par une croissance intense de la demande interne capable de dépasser la croissance de la productivité, permettant ainsi une augmentation des heures travaillées totales et une création d’emploi. Ce scénario nécessiterait une expansion significative de la dépense publique centrée sur un renforcement des services sociaux et une récupération de la consommation des ménages au travers d’une restructuration de leurs dettes hypothécaires et de l’augmentation des salaires.

Un deuxième scénario est possible, et désirable également du point de vue des besoins sociaux et écologiques: profiter des possibles gains de productivité pour impulser une «véritable répartition» de l’emploi, mais non par le biais de l’extension de l’emploi précaire et du temps partiel involontaire, mais bien par le moyen de réductions volontaires de la journée de travail qui permettent de créer de l’emploi de qualité.

Les deux scénarios sont viables, mais tous deux nécessitent une politique économique alternative à celle que le gouvernement met en œuvre en ce moment. (Article publié sur le site Viento Sur; traduction A l’Encontre)

____

[1] Si dans une fonction y=f(x), y varie beaucoup lorsque x varie peu, y est dit élastique. Si y varie peu quand x varie beaucoup, alors y est dit inélastique.Ici, si l’emploi croît peu quand le PIB croît, alors l’emploi est peu élastique en fonction de la croissance économique.

[2] On peut formuler aussi la loi d’Okun de la manière suivante. Sur la base des statistiques disponibles, Okun a cherché à évaluer les pertes en produit intérieur brut (PIB) provoquées par une hausse à court terme du chômage. Sa conclusion: l’élasticité (soit le rapport des variations relatives de deux variables qui indique l’intensité du lien qui les unit: plus l’élasticité est grande, plus le lien est fort) par rapport au niveau de l’emploi du quotient (produit brut)/(produit potentiel) est approximativement égale à 3. Dit autrement, une hausse de 1% du chômage – au-dessus du seuil «incompressible» correspondant au plein-emploi des capacités de production – entraîne une baisse approximative de 3% du PIB, relativement au produit potentiel, c’est-à-dire le niveau de PIB le plus élevé soutenable à long terme pour une économie donnée. (Rédaction A l’Encontre)
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