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La Brèche

Belgique. Le 6 novembre: une «mobilisation ouvrière historique»

Publié par Alencontre1 le 6 - novembre - 2014

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Le quotidien de droite La Libre Belgique, en date du 6 novembre, à 15 heures, écrit : «C’est la mobilisation la plus importante depuis des années», se félicite Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC (Confédération des syndicats chrétien). «Ce qui me frappe, c’est la présence de personnes qui ne manifestent jamais d’ordinaire.» Marc Goblet, le secrétaire général de la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique), a tenu à rappeler que cette manifestation constituait «un signal fort pour le gouvernement». «Les mesures prévues touchent tout le monde. Le pouvoir d’achat sera mis à mal, tant pour les travailleurs que pour les allocataires sociaux et les petits indépendants.» Jan Vercamst, le président (depuis 2006) de la CGSLB (Centrale syndicale des syndicats libéraux de Belgique), a pour sa part indiqué «qu’il était ravi de répondre à l’invitation du Premier ministre, ajoutant que son organisation conservait des contacts avec les partis libéraux et le CD&V (Libéraux flamands). Il a par ailleurs balayé la question communautaire quant à la participation à la manifestation, précisant que 60% des militants CGSLB présents sont néerlandophones.»

Cette mobilisation est effectivement d’une ampleur réelle à l’aune des luttes historiques en Belgique. Ce n’est pas un hasard si les médias belges indiquaient qu’ils allaient suivre ses développements d’heure en heure. Les directions des deux syndicats qui organisent plus de 2 millions d’inscrit·e·s – soit la CSC et la FGTB – ont appelé à cette mobilisation nationale dans la perspective d’obtenir une «vraie concertation».

Le premier ministre Charles Michel a, de suite, le 6 novembre, devant le parlement, appelé à «la concertation». La portée de la mobilisation traduit une radicalité d’un secteur des salarié·e·s, sous les coups d’une attaque sans précédent. Une radicalité qui va au-delà des projets des appareils syndicaux. Dans ce sens, ce 6 novembre valide le contenu politique de la lettre ouverte adressée, le 16 octobre 2014, par les militants de la LCR de Belgique aux directions syndicales. Nous la reproduisons à la fin de ce dossier. Nous portons d’abord à la connaissance de nos lectrices et lecteurs deux articles de la presse belge francophone. Le premier du quotidien Le Soir qui, à sa façon, décrit les traits forts du 6 novembre. Le second, du magazine Le Vif qui prend acte de la force de la manifestation, mais exprime des réserves que l’on retrouve dans le camp des «sociaux-libéraux». Les grands médias internationaux vont mettre d’abord l’accent sur quelques incidents qui, pour l’essentiel, reflètent la riposte rageuse de travailleurs qui ressentent, sur leur peau, la haine de classe des choix patronaux et d’un gouvernement au sein duquel la droite extrême occupe une place de choix, entre autres avec son ministre de l’Intérieur: Jan Jambon. (Rédaction A l’Encontre)

*****

Le quotidien belge, Le Soir, écrit ce 6 novembre: «Les syndicats ont mobilisé, jeudi, plus de 100’000 personnes dans les rues de Bruxelles. C’est l’une des plus grandes manifestations depuis la Seconde guerre mondiale. Voici les premiers enseignements à chaud.» Le journaliste Bernard Demonty en tire les leçons suivantes :

«1. La manifestation est un succès. En début de semaine, les autorités bruxelloises parlaient de 80’000 personnes. Plus tard, les syndicats, sur base des ventes de billets de train et de réservations de bus, espéraient plus. Finalement, la police estime le nombre de manifestants à 100’000. Les organisations syndicales parlent de 120.000, estimant que de nombreux manifestants sont restés dans les gares, faute de train. Cette manifestation est donc la plus importante depuis le Pacte des Générations en 2005, où il était déjà question de réformer les prépensions. Ce mouvement est donc aussi l’un des plus importants de l’après-guerre.

2. Le sentiment d’injustice domine. Parmi les manifestants, trois mesures provoquent au mieux l’incompréhension, au pire la colère voire la violence. La première, c’est l’allongement des carrières avec la fin concomitante de la possibilité d’alléger son horaire dès 55 ans. La deuxième, c’est le saut d’index [qui implique une perte moyenne pour chaque salarié de 500 euros par année], et le sentiment que, contrairement à ce que dit le gouvernement, la compensation sociale promise n’est pas arrivée. Et la troisième, c’est l’absence de taxation du capital ou de toute forme d’imposition de la fortune, estiment les manifestants, qui rend l’accord de gouvernement difficile à accepter. Le président de la CSC [Confédération des syndicats chrétiens], Marc Leemans, a résumé la situation par une métaphore: «Le gouvernement épargne les Bentley, les BMW et les Porsche Cayenne. Et il s’en prend aux Skoda, aux Opel et aux Citröen C4.»

3. La «vraie concertation sociale» sera difficile. Le gouvernement a décidé de jouer l’apaisement. A peine le cortège lancé, le conseil des ministres restreint a invité les syndicats à une entrevue, à 17 heures. Les syndicats ont accepté, tout en émettant des regrets. «Il a fallu la plus grande manifestation depuis la seconde Guerre Mondiale pour que le gouvernement daigne nous contacter», a dit Rudy De Leeuw, le président de la FGTB [Fédération générale du travail de Belgique]. Pour autant, il est loin d’être acquis que cette concertation verra le jour. Les syndicats exigent, avant de discuter que les rencontres n’aient pas pour but de «discuter des points et des virgules de l’accord.»

Charles Michel, premier ministre

Charles Michel, premier ministre

Ils veulent une «vraie concertation.» De son côté, Charles Michel [Premier ministre depuis le 10 octobre, libéral, Parti réformateur, fils d’une famille libérale] défend ses réformes. Il l’a assuré à la Chambre ce jeudi 6 novembre. «Ces mesures sont nécessaires pour assurer l’avenir. Il est de notre devoir de prendre des décisions.» Il n’a toutefois pas fermé la porte à la discussion. «Chacun doit écouter et respecter l’autre. J’espère que les partenaires sociaux pourront s’engager avec nous.» Bart De Wever [ Bourgmestre d’Anvers, dirigeant du parti d’extrême droite, le N-VA, le Nieuw-Vlaamse Alliantie, Alliance néo-flamande] n’a pas davantage laissé de porte ouverte.«Merci à ceux qui s’engagent pour les bien-être et la prospérité, prennent leurs responsabilités et ont confiance dans les mesures difficiles que nous prenons.»

4. La contestation va s’amplifier. Les syndicats, de leur côté, n’ont nullement laissé entendre qu’ils allaient lever le pied sur la contestation sociale. Toutes les actions de ces prochaines semaines sont maintenues, des grèves tournantes à la grève générale du 15 décembre. «Et si le gouvernement continuer à rester sourd, nous reprendrons les actions dès le 5 janvier.», annonce Marc Goblet, le secrétaire général de la FGTB.

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Une mobilisation record

Par Olivier Mouton

Plus de 100’000 personnes dans les rues de Bruxelles. On n’avait plus vu une telle déferlante dans la capitale depuis 2001 et une mobilisation sociale menée alors à l’échelle européenne. C’est dire combien le qualificatif d’ «historique» risque d’être utilisé avec insistance ces prochains jours. Dans le bras de fer engagé avec la Suédoise [1], le front commun syndical (CSC et FGTB) a frappé aussi fort que l’on pouvait s’y attendre, jeudi, pour protester contre «l’injustice sociale» du programme de gouvernement.

Cette première étape dans la contestation sociale, qui se prolongera par des grèves tournantes avant une grève nationale le 15 décembre, aura eu le mérite de clarifier le débat, par tranches successives.

Ravis de ce coup de semonce, les dirigeants de la FGTB ont laissé entendre que la principale victoire symbolique à laquelle ils aspirent désormais, c’est le retrait du saut d’index. Des quatre revendications mises sur la table, la défense du pouvoir d’achat des travailleurs semble désormais primer sur les autres.

Voilà les syndicats qui jouent davantage cartes sur table, jugeant sans doute que l’allongement de l’âge de la retraite, par exemple, pourra faire l’objet de combats ultérieurs. Sans doute n’est-ce pas un hasard, d’ailleurs, si le PS posait au même moment la question à Charles Michel [le premier ministre] au Parlement : «allez-vous retirer le saut d’index?».

Il est fort peu probable que les syndicats obtiennent aussi vite, et en dépit de ce succès de mobilisation, un tel retrait alors que la relance de la compétitivité est une des pierres angulaires du gouvernement Michel Ier. Le Premier ministre a invité les syndicats à une rencontre ce jeudi à 17h, pour rappeler, comme il l’a fait au parlement, que sa majorité a «les bras ouverts et la main tendue à la concertation sociale». Dans son esprit, ce dialogue doit toutefois se limiter aux modes opératoires des grandes lignes décidées. Pas question de remise en question profonde comme le souhaitent les syndicats…

756144676_B973991005Z.1_20141106202226_000_G9J3E4OK1.2-0Dockers et métallos «musclent le ton»

La manifestation de jeudi a permis aussi de mesurer l’état de colère d’une partie de la population. Les dockers d’Anvers et les métallurgistes ont de tout temps eu une propension à muscler le ton. Les jeunes poussés par l’extrême gauche ont fait de la révolution un nouvel idéal. Toujours est-il que les images des violences commises aux alentours de la gare du Midi risquent de ternir le succès syndical. Voitures retournées, moto de police incendiée, jets d’ustensiles en tout genre, blessés dans les rangs des forces de l’ordre, occupation du siège de la FEB [Fédération des Entreprises de Belgique] transformé en «tribunal populaire»: les images télévisées risquent de braquer davantage encore une frange de la population déjà excédée par le radicalisme actuel. Côté syndical, on dénonce déjà «les provocations des forces de l’ordre».

Ces dérapages ne faciliteront en rien la tenue du dialogue entrouvert. Ils risquent au contraire d’exacerber un climat déjà délétère et inviter certains à mettre en cause le statut des syndicats. La députée N-VA Zuhal Demir, étoile montant du parti et poisson-pilote parmi d’autres, lançait sur Twitter, alors même que les incidents avaient lieu : «Manifester et faire la grève sont des droits fondamentaux. Détruire et commettre des actes de violence sont des crimes.» Une autre façon d’en appeler à un débat sur la responsabilité juridique des syndicats.

Si la manifestation de jeudi est historique et constitue un signal fort à l’adresse du gouvernement Michel, elle risque aussi d’accentuer la bipolarisation d’un débat qui n’en avait pas besoin. «Le gouvernement entend et respecte les doutes, la colère qui s’expriment», déclarait Charles Michel au parlement. En ajoutant, toutefois : «Ces réformes sont nécessaires pour garantir l’avenir de notre modèle social.» Marc Goblet (FGTB) a pour sa part menacé une nouvelle fois : «Si nous ne sommes pas entendus, nous relancerons un nouveau plan d’action dès le 5 janvier.iqumier ministre de»

Il est fort probable que ces prochaines semaines, chacun campera sur ses positions sur fond d’escalades verbales, en espérant que les échauffourées urbaines ne seront pas trop nombreuses. C’est écrit : jusqu’au 15 décembre, le pays vivre sous tensions et le parti du Premier ministre fera le gros dos pour laisser passer l’orage.

Alors, seulement, l’épreuve de force deviendra une épreuve des nerfs où chacun évaluera les concessions possibles… (6 novembre 2014, Le Vif)

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[1] Terme utilisé – coalition suédoise– pour illustrer la coalition qui regroupe les partis des Libéraux et démocrates flamands (Open VLD en flamand) et le Christen-Democratisch en Vlaams (démocrate-chrétien et flamand, CD&V) rappelé par la croix, d’où la référence qui consiste en une croix jaune sur un fond bleu: suédoise.

*****

«L’heure est venue de changer de cap !»

Lettre ouverte de la LCR

Chères amies, chers amis, camarades,

En janvier 2012, constatant que le gouvernement Di Rupo [ 1] avait voté l’allongement de la carrière sans aucune concertation avec les syndicats, la LCR vous adressait une « Lettre Ouverte » intitulée  «L’avenir du syndicalisme se joue ici et maintenant». (•) Nous y disions notamment ceci :

«Si le syndicalisme ne choisit pas la voie de l’opposition, il sera à la merci de la classe dominante. Celle-ci veut bien lui assurer un avenir, mais uniquement comme prestataire de services. Dans ce cas, on n’aura plus le syndicat avec lequel la classe ouvrière a lutté pour ses acquis. On aura un pseudo-syndicat d’accompagnement de la politique néolibérale, voire une courroie de transmission avec laquelle le patronat et le gouvernement maintiendront la paix sociale.(…) Dans ce cas aussi, le balancier politique continuera d’aller encore plus vers la droite. Au bout d’un certain temps, un gouvernement de droite pure et dure viendra au pouvoir avec la force de s’attaquer carrément à l’organisation syndicale elle-même. »

Sans précédent depuis les années 1930

On en est (presque) là aujourd’hui, hélas! L’immense majorité des mesures du gouvernement Michel-Jambon [Jan Jambon, ministre de l’Intérieur, membre du N-Va, voir en note 2 sa déclaration sur l’aspect plus que compréhensible du combat au côté de nazis de l’Algemeene-SS Vlaanderen, Légion flamande, une structure créée dès 1940] vise à faire payer la crise du système aux travailleur-euse-s, chômeur-euse-s, malades, handicapé-e-s, pensionné-e-s, demandeur-euse-s d’asile. Les jeunes, les femmes et les boucs émissaires habituels du racisme sont particulièrement visé-e-s. L’attaque est d’une brutalité sans précédent depuis les années trente, et la coalition est bien décidée à la mener le plus loin possible.

Jan Jambon

Jan Jambon

Il est vrai que le gouvernement « suédois » n’est pas (encore) capable de  «s’attaquer carrément à l’organisation syndicale elle-même», mais il se rapproche dangereusement de cet objectif. Par exemple:

• en prolongeant le blocage des salaires (« tant que la compétitivité n’est pas restaurée ! ») et en limitant encore l’accès aux allocations d’insertion, le gouvernement espère qu’un nombre croissant de jeunes et de travailleur-euses ne verront plus l’utilité du syndicat;

• en prévoyant un « nouveau modèle de carrière » et une norme salariale contraignante, couplées à une « révision des barèmes » et à une « diminution du nombre de commissions paritaires », le gouvernement vise à briser la négociation collective des contrats de travail, ce qui creusera encore plus l’écart salarial entre hommes et femmes;

• en permettant au conciliateur social de «conclure la première phase » pour « raccourcir la procédure Renault», le gouvernement veut enlever les maigres possibilités que cette législation donne de proposer des alternatives syndicales en cas de restructuration et de fermeture;

•  en imposant un service minimum dans les chemins de fer, le gouvernement s’attaque directement au droit de grève.

Stratégie de l’araignée et doctrine du choc

Michel-Jambon, c’est la stratégie de l’araignée: engluer les syndicats dans une concertation-bidon, afin de les endormir pour les avaler par morceaux.  Le programme gouvernemental le dit noir sur blanc: la concertation sociale portera uniquement «sur l’exécution et les modalités des réformes », dont elle permettra « de garantir la stabilité et la légitimité ».

Ces «réformes» que les syndicats devraient «exécuter» sortent tout droit du cahier de revendications patronal. Le gouvernement dit qu’il définira, «en concertation avec les partenaires sociaux, une stratégie commune pour l’emploi». C’est un leurre grossier: la «stratégie» est déjà écrite et elle a pour «objectif premier de renforcer la compétitivité des entreprises» par la «réduction des charges, l’apprentissage tout au long de la vie, l’expérience professionnelle, le chômage des jeunes, les carrières plus longues et variées et les groupes à risques». «L’activation reste le fer de lance de la politique de lutte contre la pauvreté» . Après «avis» des syndicats, le gouvernement décidera même «l’annualisation du temps de travail».

Attention : si les syndicats ne se plient pas à cette mascarade, le gouvernement et le patronat voudront frapper vite et fort pour engranger un maximum de victoires avant que la résistance sociale n’ait pu prendre assez de forces. C’est la «doctrine du choc», appliquée au Sud et à l’Est de l’Europe ces dernières années.

Une guerre de classe, une haine de classe

Il ne faut pas croire que cette nouvelle attaque ne sera qu’un mauvais moment à passer (un de plus !) pour sortir de la crise. Michel, De Wever et leurs commanditaires patronaux ne le cachent pas : la «suédoise» n’est qu’une étape dans une guerre contre le monde du travail. Cette guerre est pour eux le seul moyen de relancer leur système économique. Interrogés à la radio et à la télévision, les dirigeants patronaux disent que le programme gouvernemental représente le maximum de ce qui est possible aujourd’hui, mais reste insuffisant. Pour aller encore plus loin dans la régression sociale, ils veulent que ce gouvernement affaiblisse structurellement les syndicats, et c’est ce qu’il va tenter de faire.

Bart De Wever, l’homme du VOKA [organisation des entrepreneurs de Flandre, réunissant 17’000 sociétés], est en fait le vrai chef de cette coalition. Il jubile: «J’ai chassé les socialistes du pouvoir à Anvers, je les ai chassés du pouvoir au fédéral, et j’espère qu’ils n’y reviendront jamais.». Les autres tendances du mouvement ouvrier ne devraient pas se croire à l’abri : à travers «les socialistes», De Wever exprime en réalité son mépris et sa haine de classe contre le monde du travail dans son ensemble. Il vise notamment le mouvement ouvrier chrétien parce que celui-ci est largement majoritaire en Flandre et que sa masse, tôt ou tard, fera obstacle aux projets néolibéraux.

e8cf85f89179220e4f1a89f01a3f0fb9-1415269248Plus d’autre choix que la lutte, tous et toutes ensemble !

L’heure est grave. Depuis le début des années 1980, les travailleurs et travailleuses se défendent à reculons. Les victoires, même partielles, sont rares, voire inexistantes. On ne peut plus continuer de la sorte : reculer encore provoquerait un basculement dans le rapport de forces entre le Capital et le Travail. Comme disait notre Lettre ouverte de 2012: «L’avenir du syndicalisme, se joue ici et maintenant». Aujourd’hui, les syndicalistes qui accepteraient encore la concertation se passeraient la corde autour du cou… et au cou de leurs affiliés.

Réussir le plan d’action du front commun (entre CSC et FGTB)

Il n’y a pas d’autre choix que de nous battre, et il s’agit de gagner cette bataille. Pour cela, il ne suffira pas d’organiser une manifestation Nord-Midi sans lendemain. Le front commun syndical semble l’avoir – enfin ! – compris: son plan d’action est un vrai plan d’action (on n’a rien vu de semblable depuis les «grèves des vendredis» contre le gouvernement de droite dirigé par Léo Tindemans [premier ministre de 1974 à 1978, membre du CD-V] en 1977) (••).

Ce plan d’action doit réussir. Pour cela, il faut :

informer non seulement les militants mais aussi la population, en profondeur, par une «Opération Vérité»;

pratiquer la démocratie syndicale la plus large, pour contrôler les directions et libérer l’énergie militante à la base, dans les entreprises, les quartiers, les écoles; encourager et appuyer partout l’auto-organisation;

nous battre tous ensemble: Flamands, Wallons et Bruxellois, femmes et hommes, ouvriers et employés, jeunes et moins jeunes, avec et sans travail/papiers, du public et du privé ;

souffler sur toutes les braises, mobiliser toutes les catégories menacées : syndicats, organisations de jeunesse, mouvement associatif, mouvement des femmes, intellectuels et artistes, demandeurs d’asile, organisations de protection de l’environnement ;

un objectif clair : le refus de toute austérité (au fédéral et dans les régions), sans aucune concession aux revendications patronales;

être prêts à continuer crescendo, jusqu’à la grève générale s’il le faut.

L’objectif : un soulèvement si massif, si puissant, si démocratique, si pluraliste que ce gouvernement n’aura pas d’autre issue que de plier bagage.

Gouvernement de droite, dégage!

Demander que Michel-De Wever reculent et acceptent d’ouvrir une «vraie concertation», comme font les porte-parole du front commun, n’est pas un objectif valable. C’est laisser tomber les autres secteurs sociaux attaqués. C’est vouloir retourner dans le marais où le mouvement syndical s’enfonce depuis quarante ans. On ne peut ni remonter le temps, ni l’arrêter: il faut chasser Michel-De Wever pour briser l’offensive d’austérité. Il faut le chasser et, en le chassant, renverser le rapport de forces.

Chasser ce gouvernement? Oui, tel doit être notre but. Cette coalition n’est ni légitime ni démocratique. Les électeurs n’ont pas voté pour que l’âge de la pension soit reculé à 67 ans. Ils n’ont pas voté pour qu’un ministre de l’Intérieur qualifie la collaboration avec les nazis de simple «erreur» commise par des gens qui «avaient leurs raisons». Ils n’ont pas voté pour qu’un programme de gouvernement parle de «mettre l’armée dans les rues». Ils n’ont pas voté pour que se forme un gouvernement des patrons qui permettra à 1% de la population d’écraser les 99%.

Non au social-libéralisme

Chasser ce gouvernement? Oui, mais pas pour faire le jeu du PS, unique perspective qu’ouvre l’Action Commune Socialiste. Allongement de la carrière, réduction des

«charges patronales», blocage des salaires, vote du TSCG [pacte budgétaire européen: Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance], chasse aux chômeur-euse-s, service minimum à la SNCB (Chemins de fer), criminalisation de la jeunesse… par ses mesures sur tous ces plans, le gouvernement Di Rupo prétendait «couper l’herbe sous les pieds de la N-VA». Au lieu de cela, il lui a pavé le chemin du pouvoir.

Il lui a pavé le pouvoir et n’en a tiré aucune leçon. Le PS continue l’austérité à la Région wallonne, à la Région bruxellois et à la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec les félicitations des organisations patronales. Il suffit de voir la politique menée en Europe du Sud et en France pour constater que ces sociaux-libéraux n’ont rien d’autre à proposer. Et n’oublions pas les leçons du passé: jamais, en revenant au pouvoir après une lutte syndicale contre un gouvernement de droite (en 1961, en 1988), la social-démocratie n’a remis en cause le «sale boulot» réalisé par celui-ci.

Seuls des naïfs peuvent croire que le retour du PS au fédéral permettrait de réparer les dégâts. Il n’y a qu’une issue acceptable : chasser ce gouvernement sur base d’un programme syndical d’urgence et imposer ce programme, par la lutte, à toutes les forces qui se réclament du mouvement ouvrier. C’est la seule alternative digne de ce nom !

Changer de cap

Nous sommes bien conscients des difficultés: l’individualisme, le racisme, le sexisme, les divisions de toutes sortes, le chacun pour soi, le fossé entre Nord et Sud… Pour les surmonter, le mouvement syndical doit renouer avec des convictions fortes et une vision stratégique. Et c’est là que le bât blesse: englué dans la politique de concertation et de pression sur les « amis politiques», au nom du «moindre mal», les syndicats se sont laissés contaminer par l’idéologie de l’adversaire, basée sur les dogmes de la  «rigueur» et de la «compétitivité».

L’heure est venue d’oser remettre ces dogmes en question. L’heure est venue de changer de cap. Un plan d’actions, c’est vital, mais ça ne garantit pas la victoire. En Grèce, une vingtaine de journées de grèves nationales et des manifestations massives n’ont pas (encore) pu bloquer l’austérité, faute d’alternative politique crédible.

Nous ne pouvons que répéter ce que disait notre Lettre Ouverte de 2012: «Les syndicats doivent assumer qu’ils luttent pour une autre politique. Une politique fiscale qui fait payer les responsables de la crise. Une politique sociale qui supprime la misère et le chômage structurel de masse. Une politique démocratique qui vise le bien-être de la majorité de la population (belge et d’origine étrangère), pas les profits des actionnaires. Une politique écologique qui développe le secteur public pour répondre à la fois aux besoins sociaux et aux défis environnementaux. Le syndicat doit assumer qu’il lutte pour une autre politique et que cette politique est légitime car elle répond aux besoins de ses affilié-e-s.»

Ce gouvernement ne s’attaque pas seulement au monde du travail. Il s’attaque aussi aux libertés démocratiques et à la planète. En effet, Michel-Jambon se soucie de l’environnement comme un poisson d’une pomme: alors qu’il y a urgence maximum à organiser la transition vers un système énergétique 100% renouvelable, il allonge la vie des centrales nucléaires, au mépris du danger. Ce n’est pas un hasard: organiser sérieusement la transition écologique n’est possible qu’en partageant les richesses et le travail, et en créant de nouveaux services publics. C’est peu dire que le patronat ne veut à aucun prix de cela! En prenant ces questions à bras-le-corps dans son programme d’urgence, en répondant à la fois à la crise écologique, à la crise sociale et à la crise de la démocratie, le mouvement syndical peut fédérer des forces immenses et changer complètement le rapport de forces idéologique.

Il ne faut pas confondre l’indépendance syndicale et l’apolitisme. Tout en maintenant son indépendance par rapport à tous les partis, le syndicat peut et doit favoriser la formation d’une alternative politique. Il peut et doit exiger de celles et ceux qui se réclament du monde du travail sur le terrain politique qu’ils s’unissent pour porter ensemble un vrai programme de gauche, à même de sauver le monde du travail et la nature de la destruction. Il peut et doit exiger que cette alternative soit aussi fidèle au monde du travail que les partis actuels sont fidèles au capital.

Nous serons en première ligne

Nous, LCR-SAP, luttons pour un programme anticapitaliste, internationaliste, féministe, démocratique et écosocialiste. Nous pensons que les directions syndicales portent une lourde responsabilité : leur politique de concertation a fait le jeu du patronat et mis le syndicalisme dans l’impasse. Nous proposons une autre politique, anticapitaliste: briser le pouvoir de la finance en nationalisant le secteur du crédit et celui de l’énergie; en finir avec le chômage et la misère par la réduction collective du temps de travail sans perte de salaire et avec embauches compensatoires. Nous nous réjouissons des prises de position de la FGTB de Charleroi, de ses 10 objectifs pour un plan anticapitaliste d’urgence (que nous soutenons) et de son appel à rassembler les forces pour créer une alternative politique anticapitaliste à gauche du PS et d’ECOLO.(•••)

Mais notre combat n’est pas séparé de celui du mouvement ouvrier. Nous n’avons pas d’intérêts différents de ceux de la masse des travailleurs et travailleuses. Nous les appelons à la lutte. Nous serons en première ligne à leurs côtés, pour défendre le syndicalisme et les conquêtes sociales, pour imposer le rejet pur et simple de l’austérité à tous les niveaux et chasser le gouvernement de droite. Et nous continuerons à prendre nos responsabilités sur le terrain politique, comme nous l’avons fait en participant aux listes PTB-Gauche d’Ouverture qui ont permis d’envoyer des député-es dans plusieurs parlements. Ces listes pourraient être un premier pas. Si le syndicat le décide, nous sommes prêts à participer à la construction d’une alternative politique, un parti du monde du travail contre le capital.

La Direction Nationale de la LCR ( 16 octobre 2014)

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• Lettre ouverte en ligne ici debat-syndicats.blogspot.be

•• Les grèves des vendredis organisées en front commun syndical associaient en 1977 chaque semaine une province wallonne et une province flamande contre les mesures du gouvernement de droite présidé par Léo Tindemans, qui fut forcé à la démission.

••• La FGTB de Charleroi Sud Hainaut a lancé le Premier Mai 2012 un appel au rassemblement afin de constituer une alternative politique anticapitaliste à gauche du PS et d’ECOLO. Par la suite, elle sorti une brochure sur le rapport entre indépendance syndicale et engagement politique («8 questions») et une autre avec une proposition de plan d’urgence anticapitaliste («10 objectifs»). Ces deux brochures sont téléchargeables ici : lcr-lagauche.org

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[1] Elio di Rupo, membre du PS, a été premier ministre de Belgique du 6 décembre 2011 au 11 octobre 2014. Il fut auparavant bourgmestre de Mons et ministre président de la Région wallone. (Rédaction A l’Encontre)

[2] Les Flamands qui ont collaboré avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale «avaient leurs raisons», a estimé dans une interview publiée lundi 13 octobre le nouveau ministre belge de l’Intérieur, le nationaliste flamand Jan Jambon, dont les propos ont immédiatement provoqué une polémique. «Les gens qui ont collaboré avec les Allemands avaient leurs raisons. Moi, je ne vivais pas à cette époque-là, bras droit du président de la Nouvelle alliance flamande (N-VA), Bart De Wever. Dans le gouvernement de Charles Michel, le membre de la N-VA on des positions fort importantes. (Rédaction A l’Encontre)

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