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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Branle-bas de combat chez les fossiles

Publié par Alencontre le 9 - mai - 2015

charbonPar Daniel Tanuro
et entretien avec Matthieu Auzanneau

La question de la bulle de carbone acquiert une importance croissante dans les milieux d’affaires. Pour rappel, la sonnette d’alarme a été tirée par l’ONG Carbon Tracker [http://www.carbontracker.org/]: ne pas dépasser 2°C de réchauffement par rapport à la période préindustrielle implique de renoncer à brûler deux tiers des réserves connues de charbon, de pétrole et de gaz naturel. Comme ces réserves sont appropriées, leur valeur figure à l’actif des groupes qui en sont propriétaires, de sorte que renoncer à les exploiter équivaut à détruire du capital, ou à le considérer comme fictif. Autrement dit, comme une bulle.

28’000 milliards de dollars

Une grosse, très grosse bulle : 28’000 milliards de dollars. Ce chiffre astronomique est avancé par Kepler Cheuvreux, une société de services financiers spécialisée dans le courtage et les conseils aux investisseurs. Qu’une entreprise de ce genre se soit penchée sur le problème montre assez l’inquiétude des actionnaires… De fait, Carbon Tracker a mis dans le mille : la Banque Mondiale ainsi que l’Agence Internationale de l’Energie ont validé l’estimation de l’ONG, et le G20 vient de demander une étude approfondie sur la bulle du carbone au Conseil de Stabilité Financière (le successeur du Forum du même nom, créé en 1999 par le G7).

Le Conseil de Stabilité Financière (CSF) est actuellement présidé par Mark Carney. Directeur de la Banque d’Angleterre, Carney est très sensibilisé au problème de la bulle du carbone. L’an passé, il a pris son bâton de pèlerin pour témoigner devant la commission de l’environnement du Parlement britannique, après quoi il a soulevé la question devant l’importante réunion ministérielle informelle que la Banque Mondiale organise chaque année sur le thème du prix du carbone. En parallèle, la Banque d’Angleterre a diligenté une étude sur l’ampleur de la bulle. Le rapport, remis en juin prochain, donnera probablement le ton de celui que le CFS remettra au G20.

Paris 2015

Tout ce remue-ménage est évidemment à situer dans le contexte de la préparation du sommet de Paris sur le climat, à la fin de cette année (COP 21). A cette occasion, les gouvernements de la planète sont censés concrétiser enfin l’engagement pris à Cancun (COP 16, en 2010) de prendre des mesures pour ne pas dépasser 2°C de réchauffement (et même 1,5°C,  si nécessaire selon les scientifiques). Il est très peu probable que les décisions de la COP 21 permettront de remplir ce contrat, mais un échec comme celui de Copenhague en 2009 est peu probable également. Sauf très grosse surprise, « il sortira quelque chose de Paris ».

Le problème pour les compagnies fossiles est dès lors le suivant: plus ce « quelque chose » sera substantiel, plus la bulle gonflera et se rapprochera des 28’000 milliards de dollars de Kepler Cheuvreux. Du coup, c’est le branle-bas de combat dans les conseils d’administration des multinationales du pétrole, du charbon, du gaz et des secteurs connexes. Tout le monde est sur le pont. Objectifs : 1°) limiter au maximum le volume des réserves qui ne pourront pas être exploitées, et 2°) faire en sorte que l’éclatement de la bulle soit à charge de la collectivité, comme ce fut le cas lors de la crise des subprimes en 2008. Tous les moyens sont bons.

Enragés

Les patrons les plus enragés se recrutent parmi ceux du secteur charbonnier, ceux qui exploitent les sables bitumineux du Canada et les groupes pétroliers qui ont investi massivement dans l’exploration pétrolière de l’Arctique. Logique : si la COP 21 prenait des décisions cohérentes avec la limite des 2°C, les gisements de l’Arctique resteraient intacts, 95% des réserves prouvées de houille devraient rester sous terre, et il faudrait renoncer à 75% des hydrocarbures contenus dans les sables bitumineux…

Exxonmobil est très engagée dans l’Arctique et les sables bitumineux de l’Alberta. Sa direction a récemment remis aux actionnaires un rapport qui affirme péremptoirement qu’«aucune de nos réserves d’hydrocarbures n’est ou ne sera dévaluée». Pour prouver cette assertion, la plus grande multinationale mondiale du pétrole se base sur un scénario de transition énergétique dans lequel les émissions de gaz à effet de serre continuent de croître jusqu’en 2030… Pour rappel, le GIEC estime qu’elles auraient dû commencer à diminuer au plus tard en 2015.

Greg Boyce est le big boss de Peabody Energy, le plus grand groupe privé charbonnier au niveau international. Lors d’une conférence récente sur les énergies fossiles, à Houston (Texas), il a déclaré que le principal problème mondial est «une crise humaine que nous avons les moyens de résoudre» – la garantie d’une énergie bon marché – « et pas la crise environnementale prévue par des modèles informatiques foireux»». La pauvreté énergétique qui frappe une fraction croissante de la population est ainsi utilisée pour balayer la politique climatique qui est nécessaire, en particulier dans l’intérêt des pauvres. Du pur cynisme !

Le patron de Glencore Xstrata, un autre géant du charbon, n’est pas en reste. Ivan Glansenberg mise ouvertement sur l’échec de la COP21. Il a déclaré que rien ne l’empêcherait de vendre les 4,3 milliards de tonnes de houille qu’il a en réserve, mais en se défaussant sur les gouvernements:  «Les gouvernements ne seront pas capables de prendre des mesures pour réduire les émissions de carbone», a-t-il déclaré (idem)… Glansenberg omet bien sûr de préciser que lui et ses semblables font tout, en effet, pour que les gouvernements ne prennent pas les mesures en question !

Montées des enchères

L’actualité récente a donné un nouvel exemple de la capacité de nuisance de ces fossiles. A la faveur d’un débat sur le pipeline Keystone XL, qui doit amener les hydrocarbures de l’Alberta vers les raffineries du Golfe du Mexique, le Sénat US a en effet été amené à voter une motion sur le changement climatique. L’amendement stipulant que celui-ci est dû « significativement » à l’activité humaine n’a pas recueilli le nombre de voix suffisant. James Inhofe, président du comité de l’environnement du Sénat (!), a déclaré que le réchauffement provoqué par la combustion des combustibles fossiles est « le plus grand hoax » jamais inventé pour nuire à l’humanité. La présidente du comité de l’énergie, Lisa Murkowski, l’a appuyé. Les principaux bailleurs de fonds des campagnes électorales de Murkowski et Inhofe sont des entreprises du secteur de l’énergie fossile ou de secteurs connexes…

Une victoire des capitalistes qui veulent brûler jusqu’au dernier baril de pétrole, jusqu’à la dernière tonne de charbon et jusqu’au dernier mètre cube de gaz naturel – au risque de provoquer une hausse du niveau des océans de plus de dix mètres – ne semble pas le scénario le plus probable pour la COP 21. Le vote au Sénat américain montre pourtant qu’elle ne peut pas être exclue. Quoi qu’il en soit, de leur point de vue, le combat des criminels fossiles est loin d’être absurde ou inutile: en effet, en s’accrochant à leurs réserves, en hurlant qu’on les assassine, en manipulant les craintes d’une énergie chère, en s’arc-boutant sur leur énorme pouvoir économique et politique, ils font monter les enchères. Ainsi, au cas où ils devaient renoncer à une partie de leurs stocks, ces milliardaires cupides auraient créé les meilleures conditions pour que la collectivité paie pour l’éclatement de la bulle du carbone, comme elle a payé pour l’éclatement des subprimes.

A bon entendeur… Un âne ne bute jamais deux fois sur la même pierre, mais sommes-nous des ânes? (Article publié le 5 mai sur le site LCR-La Gauche)

*****

«Le pétrole a été le lait maternel de Wall Street»

Entretien avec Matthieu Auzanneau
recueilli par Vittorio De Filippis

indexA quel moment l’économie mondiale est-elle devenue accro au pétrole?

Dès la première ruée vers l’or noir, en 1859, à la veille de la guerre de Sécession aux Etats-Unis, le pétrole s’impose spontanément comme un produit de première nécessité. D’abord comme source de lumière bon marché et comme lubrifiant abondant, puis bien sûr en tant que source d’énergie sans égale, offerte à un moment clé de l’essor technique de l’humanité. Mais il faut attendre la fin de la Seconde Guerre pour parfaire l’addiction, lorsque le pétrole supplante le vieux roi charbon et devient le carburant des Trente Glorieuses.

Quelle explication à l’expression «or noir»?

Le pétrole est la plus belle source de profit jamais mise au jour par l’humanité. Pas de Thomas Edison ou de Marie Curie dans cette histoire-là. Contrairement à une mine d’or ou de charbon, un puit de pétrole ne réclamait qu’un gros investissement de départ : vous faites un trou, le pétrole remonte de lui-même, et vous n’avez plus qu’à engranger les bénéfices.

Les pétroleuses incendiaires de la Commune, c’est un mythe?

Eh oui, c’est sans doute une légende urbaine. Aucune communarde ne semble jamais avoir été condamnée comme incendiaire. L’apparition de ce liquide dangereux et mystérieux – de l’huile de pierre – a été associée à la peur de la révolution, par une bourgeoisie qui perdait avec le pétrole lampant le monopole de la lumière abondante.

En quoi le pétrole a-t-il sauvé les baleines?

L’apparition de l’industrie du pétrole a sauvé les baleines, les cachalots, les phoques, les éléphants de mer et autres mammifères marins pourchassés pour leurs graisses. Au début du pétrole, on chassait tellement les cachalots pour extraire de leur tête une huile très fine considérée comme «l’huile des rois» qu’ils étaient en voie de disparition. Un puits de pétrole fournissait en un jour l’équivalent d’une longue campagne de pêche: le pétrole a tué le business des baleiniers. L’or noir a surtout protégé le capitalisme… Il l’a nourri. Le pétrole a été le lait maternel de Wall Street. Les deux grandes banques du XXe siècle, la Chase Manhattan et Citibank, sont à l’origine des banques Rockefeller mûries dans les profits de la Standard Oil.

D’où viennent les premières critiques?

Le pétrole est surtout vécu comme une bénédiction, jusqu’à ce qu’en 1972 – deux ans après l’amorce d’un déclin du pétrole américain –, le Club de Rome rappelle qu’il s’agit d’une ressource tarissable, que plus vite on vide un verre, plus vite il est vide. Et puis il y a son pouvoir corrupteur. En 1979, l’un des fondateurs de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole [Opep] le surnomme «la merde du diable».

Quel est le rapport du pétrole avec la crise de 2008?

Ce qui a fait exploser la bulle des subprimes, c’est la hausse continue des taux d’intérêts américains de 2004 et 2007, hausse justifiée par le risque d’inflation qu’entraîne un accroissement sans précédent des cours du baril durant cette période.

Le peak oil n’est plus d’actualité?

Je crois, au contraire, que cette question demeure tout à fait sérieuse. Le peak oil, ou «pic pétrolier», c’est l’inévitable moment où la production mondiale déclinera faute de réserves suffisantes. Le boom des pétroles de schiste fait croire que le pic pétrolier est repoussé sine die. Mais d’une part, ces pétroles non-conventionnels sont exploités précisément parce qu’on ne découvre pratiquement plus de pétrole liquide classique. Et d’autre part, ils ne représentent qu’un cinquième de la production. Pour le reste, il s’agit dans bien des cas de pétroles dont la production décline, parce qu’on tire comme des fous sur la «paille» depuis des décennies, au Mexique, au Venezuela, en Azerbaïdjan, en Indonésie, en Algérie, en mer du Nord bien sûr et peut-être demain en Russie. La grande machinerie thermo-industrielle est prise dans une course sur un tapis roulant: celui du déclin des pétroles anciens sur lesquels la croissance repose depuis un siècle. C’est un fait: le pic du pétrole conventionnel, qui constitue 80% de la production, est franchi, sa production décline depuis 2008 [date de la crise des subprimes…].

Les pétroles non conventionnels sont-ils la planche de salut de l’industrie pétrolière?

Ne serait-ce que pour maintenir la production mondiale, il faut découvrir l’équivalent d’une mer du Nord chaque année. On y parvient jusqu’ici grâce au pétrole de schiste américain, mais personne ne sait pour combien de temps. Au total, c’est l’équivalent de la moitié de la production mondiale qu’il faudrait remplacer tous les dix ans! Est-ce possible? J’en doute. Comment contraindre à un désinvestissement dans l’industrie pétrolière? En changeant notre regard sur le monde. En échappant à la vision bêtement anthropocentriste de l’économie. On ne sait pas faire de croissance économique sans accroître la consumation globale d’énergie. Quand les fourmis tombent par hasard sur un beau pain de sucre, elles s’agitent en tous sens jusqu’à épuisement. Avons-nous davantage de sens commun? (Matthieu Auzanneau, auteur de Or noir, la grande histoire du pétrole (la Découverte) est chargé de la prospective au Shift Project, groupe de réflexion sur la transition énergétique. Article publié dans Libération du 9 mai 2015)

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