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octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

Venezuela. Maduro l’indéfendable?

Publié par Alencontre le 6 - avril - 2017

Octobre 2012, Chavez confie le gouvernail à Maduro

Par Modesto Emilio Guerrero

Le «coup en miniature» tenté par le gouvernement Maduro, avec la complicité du Tribunal suprême de justice, ouvre une nouvelle phase de la conjoncture politique au Venezuela. Les fissures au sein du régime sont plus visibles, conjointement à l’épuisement du madurisme qui stimule l’autoritarisme marqué et les accords avec les transnationales extractives qui nourrissent la dimension rentière de la bolibourgeoisie.

L’article que nous publions ci-dessous participe d’une interprétation politique et historique – discutable par définition – plaçant une césure nette entre la période pré-octobre 2012 et celle marquée par la présidence de Nicolas Maduro. Nous avons publié en date du 3 avril un examen des lignes de force de la crise sociale et politico-institutionnelle présente. Nous donnerons connaissance à nos lectrices et lecteurs d’autres analyses faites par des Vénézuéliens, historiens, sociologues, économistes ou membres de forces politiques de gauche au Venezuela. (Rédaction A l’Encontre)

*****

Il est possible qu’il se soit déjà transformé en un Kadhafi, un Saddam, un Juan Velasco Alvarado [président du «gouvernement révolutionnaire des forces armées du Pérou» d’octobre 1969 à août 1975, renversé par un militaire, Francisco Morales Vermudez] et d’autres dans l’histoire des gouvernements dits anti-impérialistes: incapables de mener jusqu’au bout ce qu’ils ont commencé, ils ont fini en victimes inévitables d’eux-mêmes, paralysés par leur propre inconséquence. Et ils ont répété l’histoire en farce, car qui n’avance pas recule.

La décision du Tribunal suprême de justice (TSJ) du Venezuela n’a pas imposé un coup d’Etat parce que le parlement n’a pas été dissous ni la souveraineté du vote populaire supprimée. Seul un ignorant peut caractériser cela comme un coup d’Etat, un «fujimorazo» – de l’ex-président du Pérou Alberto Fujimori [1] – ou quelque chose de semblable. Mais en termes politiques et sociaux, la décision du TSJ a créé une situation dans le système politique et dans la vie sociale qui ressemble le plus à une «rupture de la continuité constitutionnelle», comme l’a déclaré Luisa Ortega Diaz, la procureure générale de la Nation, ancienne militante de gauche et chaviste incontestable.

Le major général ultrachaviste Cliver Alcalà [qui a pris ses distances publiques avec le gouvernement de Maduro dès mai 2016], l’avocate et écrivaine Eva Golinger [2] et quelques dix ex-ministres de Chavez pensent la même chose. Il s’agit d’une rupture plus grave qu’une rupture constitutionnelle, il s’agit d’une faillite du chavisme lui-même.

La situation présente ne s’explique pas en dehors du contexte marqué par le harcèlement contre un gouvernement déjà traqué par l’OEA (Organisation des Etats américains – qui a multiplié les prises de position contre le gouvernement Madura) et le Mercosur (Marché commun du Sud, qui rassemble l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay, le Venezuela et la Bolivie et auquel sont associés le Chili, la Colombie, l’Equateur et le Pérou). De même, elle ne peut pas être saisie sans la collaboration systémique d’un gouvernement qui depuis 2013 [Chavez est décédé le 5 mars] a décidé d’abandonner l’expérimentation chaviste de transition vers un socialisme par la voie communale [rôle des conseils municipaux, annoncé par Chavez après sa réélection le 7 octobre 2012, dans «le nouveau cycle révolutionnaire»]. Dès lors, le processus s’est transformé en un «nid de scorpions», comme l’en avait averti en 2008 le général chaviste Alberto Müller Rojas [ce militaire fut vice-président en 2008 du Parti socialiste unifié du Venezuela-PSUV, désigné par Chavez, et occupa en 2009 le poste de direction stratégique pour la Réforme constitutionnelle; en mars 2010, il quitta le PSUV pour désaccords divers; il décéda en août 2010 à l’âge de 76 ans].

Maduro a choisi une autre voie, opposée à celle pour laquelle Hugo Chavez – tardivement – avait opté, entre 2011 et 2012. Chavez avait placé dans les mains de Maduro, le 27 octobre 2012, la responsabilité du «Coup de barre»; il lui avait déclaré: «Nicolas, je t’en confie la responsabilité comme s’il s’agissait de ma propre vie.» L’objectif:  qu’il remplace l’actuel système politique (Etat) corrompu, rentier et en déclin historique, par un autre reposant sur les municipalités (communes) et les autres organisations du pouvoir populaire bolivarien naissant.

Maduro fit le contraire. Dès lors, le résultat actuel n’était pas forcément inscrit dans les gènes du chavisme, de la même manière où la Sainte Inquisition ne se nichait pas au sein du christianisme primitif. Les deux furent une construction, un processus. L’argument selon lequel «c’est ainsi que terminent les populismes» relève de l’auto-contentement consolateur, une sorte de réjouissance pour analphabètes politiques, qui n’analysent les configurations politiques qu’à partir des «sommets» des institutions et des caractéristiques des leaders, et non pas à partir des forces sociales créatrices, qui s’affrontent aux pressions impitoyables du «système mondial des Etats» et du «système mondial du Capital».

Nicolas Maduro et son gouvernement d’arrivistes enrichis, aujourd’hui le dos au mur, ont décidé aussi d’agir selon des points de référence régressifs de type social-démocrate. C’est pour cela qu’il ne s’adresse pas au peuple travailleur et à ses organismes, ni par la voie électorale [report du référendum révocatoire], ni par celle de la mobilisation dans la rue. Il préfère s’appuyer sur le Conseil de défense de la nation (militaro-civil). Il n’a pas convoqué le Parlement communal, qui existe et a un statut légal au même titre que le Parlement national, pour légitimer des décisions et fortifier une nouvelle démocratie dans une république sociale. Il n’a pas exproprié les chefs d’entreprise qui participent à l’effondrement de l’économie sous les coups de la sortie massive de capitaux et ont porté des coups durs à la consommation et à la vie sociale en spéculant grâce aux dollars acquis à bon marché auprès de la Banque centrale [ce qui a été stimulé par la corruption et le clientélisme jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat]. Au contraire, la décision du gouvernement a été de les favoriser au moyen de la mise en place d’entreprises mixtes et de livrer l’Arc minier à 13 multinationales [en effet, simultanément à la décision imposée, sans difficulté, au TSJ et à son président Maïkel José Moreno, des négociations entre le gouvernement et des transnationales se déroulaient; elles portaient sur l’accès aux réserves pétrolières et minières, sans que le parlement puisse en discuter]. Dès lors, la dérive actuelle du régime vers une forme sui generis d’un concentré d’autoritarisme était presque inexorable.

Maduro a préféré s’appuyer sur le Tribunal suprême de justice corrompu pour limiter le pouvoir de la droite dans le parlement converti en bras de l’ OEA depuis un an.

Coincé sans issue dans cette nouvelle orientation, le président Maduro a liquidé ce qui restait de prometteur dans le «processus révolutionnaire bolivarien» et tend à se transformer de façon accélérée en «indéfendable». (Article publié sur le site vénézuélien Aporrea, le 1er avril 2017, traduction A l’Encontre)

Modesto Emilio Guerrero, journaliste et militant d’origine vénézuélienne. En 2009, il publia aux Editions Herramienta Venezuela 10 años después, dilemas de la Revolución Bolivariana. En 2007, il publia ¿Quién inventó a Chávez?, une biographie politique aux Editions B. Il participe au comité de rédaction de la revue Herramienta.

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[1] Le 5 avril 1992 le président du Pérou en exercice, Alberto Fujimori, renverse son propre gouvernement et annonce l’instauration d’un gouvernement d’urgence et la Reconstruction nationale, la dissolution du Parlement, l’interdiction de partis politiques d’opposition, l’établissement de la censure sur la presse. Il ordonne l’arrestation de responsables politiques et de journalistes. Il est aujourd’hui en prison pour crimes contre l’humanité et corruption. (Réd. A l’Encontre)

[2] Eva Golinger, d’origine américaine, ayant pris la nationalité vénézuélienne, a publié The Chavez Code: Cracking US Intervention in Venezuela, Pluto Press, 2006, et Bush Versus Chávez: Washington’s War on Venezuela, Monthly Review Press, 2007. Elle est chroniqueuse sur «RT sepa mas», soit la chaîne d’information en continu financée par l’Etat russe. (Réd. A l’Encontre)

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