mercredi
25
avril 2018

A l'encontre

La Brèche

Lorenzo Mendoza, l’entrepreneur qui est l’outsider «rêvé» des opposants à Maduro

Par Humberto Márquez

La scission entre «radicaux» et «modérés», qui a contribué à dilapider le capital électoral de la Table d’unité démocratique (MUD) de l’opposition en 2017, se reproduit sur la question de l’élection présidentielle anticipée. Les doutes et les divergences qui frappent la coalition d’opposition à Maduro pourraient favoriser l’émergence d’un candidat outsider, le multimillionnaire Lorenzo Mendoza.

Au cours des semaines à venir, l’opposition vénézuélienne va faire un nouvel effort pour démettre le président Nicolas Maduro, dont la position a été renforcée par une série de succès politiques, mais qui subit le poids d’une situation économique désastreuse. Face à cette nouvelle tentative, les forces de l’opposition apparaissent décimées, leurs partis sont petits et leurs leaders sont épuisés. En outre elles sont secouées par de violentes polémiques entre ceux qui, d’une part, cherchent à participer à tout prix aux élections prévues et, d’autre part, ceux qui préconisent l’abstention et refusent de participer aux élections jusqu’à ce qu’il y ait un changement radical dans les conditions politiques et électorales.

Le gouvernement et l’opposition ont entamé un dialogue à Saint-Domingue pour tenter de dénouer et canaliser la lutte politique, mais il n’y a pas eu d’accord. Cela signifie que le parti au pouvoir va aller de l’avant avec son projet d’organiser rapidement une élection présidentielle qui donnerait à Maduro un nouveau mandat pour la période de six ans 2019-2025, alors que l’opposition n’a pas de stratégie claire, unitaire et enthousiaste, sans compter qu’elle n’a toujours pas décidé de comment elle participerait à l’élection présidentielle, ni avec quel candidat, ni avec une définition des moyens de le choisir.

Le paysage vénézuélien est dominé par une crise économique qui est sans précédent presque depuis la guerre d’indépendance, il y a deux siècles. En 2017, il y a eu une hyperinflation (sans chiffres officiels) que certains économistes ont estimée à entre 2600 et 2700 %. Le Fonds monétaire international (FMI) et les firmes de consultants craignent une inflation à cinq chiffres d’ici à 2018. Selon Datincorp: «La question économique est la préoccupation de 82% des Vénézuéliens alors que la question politique ne préoccupe que 12% d’entre eux.»

Traditionnellement, les élections se tiennent vers le début de la nouvelle période. Mais l’Assemblée nationale constituante (ANC), entièrement pro-gouvernementale, a décidé que la prochaine élection présidentielle soit avancée au 30 avril de cette année.

Dans ce contexte, le nom de Lorenzo Mendoza est apparu comme un candidat potentiel contre Maduro. Il est à la tête de Polar, la plus grande entreprise privée du pays, un empire agroindustriel et brasseur développé par sa famille. Mais son hermétisme est total.

L’opposant lilliputien

Les partis de l’opposition au Venezuela sont petits et faibles, certains sont les vestiges de grandes formations du siècle passé, d’autres sont nés de la dissidence ou de la lutte contre Hugo Chavez et Nicolas Maduro.

Certains de ces partis sont liés à la social-démocratie, comme Acción Democrática, qui a été au gouvernement à plusieurs reprises au cours du XXe siècle et qui est dirigé par Henry Ramos, un membre parlementaire chevronné. On peut citer enocre Un Nuevo Tiempo, de Manuel Rosales, l’ex-gouverneur de Zulia (dans le nord-ouest du pays). Voluntad Popular qui, par ses méthodes de protestation, appartenait à l’aile la plus radicale de l’opposition (il est qualifié d’extrême droite par le gouvernement). Cette formation est dirigée par Léopoldo Lopez qui est encore emprisonné. D’autres partis de l’opposition ont des racines chrétiennes-sociales, comme First Justice, de l’ancien candidat à la présidence Henrique Capriles; et le parti Copei (Comité d’organisation politique électorale indépendante), créé en 1946 par Rafael Caldera et diffusant des idées dites du catholicisme social. Certains de ces partis sont issus de la gauche, y compris de la gauche chaviste, comme Avanzada Progresista, dirigé par autre ex-gouverneur régional, Henri Falcón, ou Causa Radical, du dirigeant ouvriériste Andrés Velásquez. On y trouve aussi de très petits groupes dont les leaders d’opinion se montrent très radicaux face au gouvernement, comme María Corina Machado, qui vient d’une des familles les plus riches du pays, et Antonio Ledezma, le maire exilé de Caracas. Tous ces noms ont figuré sur la liste des présidentiables dans les montagnes russes des sondages. Et ils pourraient rivaliser dans le cadre d’opérations de consensus ou d’élections primaires si un outsider ne se manifeste pas.

La coalition de ces partis (et d’autres groupes moins importants) constitue la Mesa de Unidad Democrática (MUD). La MUD s’était dressée contre Chavez en 2012 lorsqu’il a été réélu. Cette coalition a emporté des victoires serrées contre Maduro en 2013 et en décembre 2015 avec 57% des voix et remporté les deux tiers de l’Assemblée nationale (le parlement monocaméral). Mais aujourd’hui la MUD est très divisée. Après s’être abstenue de participer aux dernières élections des maires en janvier 2018, la coalition a perdu le droit de se présenter aux élections et plusieurs de ses partis doivent revalider leurs nominations s’ils veulent exister légalement. Certains l’ont accepté et d’autres non. Pour participer, l’opposition revendique principalement des relais dans le système contrôlant les élections et la validation effective des votes des Vénézuéliens à l’étranger. En effet, des milliers de Vénézuéliens mécontents quittent le pays chaque semaine [et le rythme s’accélère, en direction de la Colombie et du Brésil]. Ils sont peut-être déjà 2,5 millions à être partis, ce qui représente un nombre important de votes qui pourraient faire la différence lors d’une élection serrée.

Un dialogue difficile 

Depuis la fin de l’année 2017, un tête-à-tête mouvementé entre le gouvernement et l’opposition s’est déroulé à Saint-Domingue, avec l’aide de l’ancien président espagnol José Luis Rodríguez Zapatero [membre du PSOE et à la tête du gouvernement de 2004 à 2011] et du président dominicain Danilo Medina, leur hôte.

Dans ces pourparlers, la MUD a présenté quatre revendications: des élections propres avec des garanties d’équité; la reconnaissance du parlement (depuis que Maduro a mis sur pied l’ANC au milieu de l’année 2017, l’Assemblée nationale, où l’opposition est majoritaire, n’est plus reconnue en tant que pouvoir législatif); la libération des politiciens de l’opposition (que l’opposition considère comme des prisonniers politiques); et l’ouverture d’un couloir humanitaire pour recevoir de la nourriture et des médicaments de l’étranger. Le gouvernement a pour sa part exigé deux mesures: la reconnaissance de l’ANC et la levée des sanctions états-uniennes, canadiennes et de l’Union européenne contre le Venezuela.

Maduro: candidat à la présidence…

Alors que l’officialisme s’engage dans le dialogue avec une position compacte, l’opposition est enferrée dans des polémiques internes sur la question de savoir s’il convient ou non d’engager le dialogue, s’il y a lieu de céder et sur quels points. La division entre «radicaux» et «modérés» – qui avait contribué, en 2017, à dilapider le capital électoral accumulé – se poursuit. L’échange de remontrances continue, alors que les échanges à Saint-Domingue semblent progresser, mais sans que les avancées se concrétisent, selon la formule d’après laquelle «rien n’est décidé tant que tout n’est pas décidé».

Américo Martín, qui, dans les années 1960 et 1970, a dirigé le défunt Mouvement de gauche révolutionnaire (MIR), a indiqué à Brecha: «La question est en fin de compte celle de savoir qui a le plus de pouvoir. La majorité de la population est contre Maduro, mais l’opposition doit être unie pour pouvoir remporter la victoire. Faire l’unité sur les différences au nom du bon sens.»

«Etant donné que Maduro n’obtient pas 30% d’acceptation populaire, l’opposition a un avantage de 70% à 30%, à condition qu’elle soit organisée», a déclaré l’analyste Carlos Raul Hernandez, de l’Universidad Central.

L’outsider

A moins que l’opposition tout entière, ou presque, ne décide de ne pas se rendre aux élections en mars ou en avril, les yeux se tourneront inévitablement vers Lorenzo Mendoza. On le comparera à Sebastián Piñera, à Mauricio Macri ou à Donald Trump. Ce facteur pourrait inciter même les abstentionnistes récalcitrants à voter. Un sondage de Datincorp a révélé que 40% de la population fait confiance à Mendoza, alors que seuls 19% font confiance à Maduro, et un taux très faible aux opposants traditionnels.

Petit-fils du fondateur du groupe Polar (en 1941), Mendoza – âgé de 52 ans, sportif, marié avec sept enfants et ayant fait des études dans des écoles de management aux Etats-Unis – projette une image de dynamisme. Son principal atout est constitué par les produits du conglomérat de 40 entreprises qu’il dirige: dans un pays accablé par la pénurie et la faim, il produit la farine de maïs utilisée pour fabriquer l’arepa, le pain national vénézuélien, il produit et distribue également des pâtes, du riz, de l’huile comestible, des boissons gazeuses, de la crème glacée, des bonbons, du vin, de l’eau minérale… et la première bière du pays. Sa division brassicole occupe le 14e rang mondial.

Ramón Aveledo, un sociologue chrétien-social indépendant et coordinateur de la MUD, a déclaré que Mendoza «n’est pas indifférent à la situation» et décidera s’il accepte ou non la candidature, et devra «communiquer [sa décision] le plus rapidement possible, pour que cela ait un effet sur l’avenir du Venezuela, qui est quelque chose qui lui tient à cœur».

Pendant que l’opposition tarde à se décider, la candidature du président Maduro par l’officialisme avance à toute vitesse – mots d’ordre de campagne, icônes, dessins, chansons publicitaires – et l’assemblage du Partido Socialista Unido du Venezuela (PSUV) et des petits partis alliés semble fonctionner sans accrocs. Si la MUD arrive avec du retard dans la course, le résultat aura déjà été décidé. (Article publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha, par le correspondant à Caracas, en date du 1er février 2018; traduction A l’Encontre)

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