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23
février 2018

A l'encontre

La Brèche

Coûts de la santé en Suisse. Dégonfler l’explosion (II)

Publié par Alencontre le 11 - février - 2018

Campagne des Centres de femmes au Québec
sur la contre-réforme dans le système de santé

Par Benoit Blanc

L’assurance maladie écrase le budget des ménages à cause du système des primes par tête; des cotisations proportionnelles au revenu, comme pour l’AVS, régleraient le problème. Nous l’avons montré dans l’article précédent de cette série. Mais n’y a-t-il pas, malgré tout, une «explosion» des coûts de la santé, qui finira par étouffer l’économie et ruiner le budget des ménages?

Comparaison est raison…

Commençons par une comparaison. En 2015, les dépenses de santé sont évaluées officiellement à 77,8 milliards de francs. En 2014 (dernière année disponible), les dépenses globales pour les transports routiers sont estimées à 75 milliards de francs. A-t-on entendu quelqu’un déclarer que les transports routiers seraient en train d’étouffer l’économie et d’écraser le budget des ménages?

On nous rétorquera: mais les transports sont essentiels pour l’économie (c’est vrai, et c’est aussi un sérieux business!). Et cela ne serait pas le cas du système de santé? Qui contribue à la santé de la population, donc aussi à sa capacité de travailler? Qui sert de débouchés très profitables aux pharmas ou à l’industrie de la santé (pour ne pas allonger la liste)? Où travaille une personne active sur douze? A d’autres…

Et qu’en est-il du côté du financement? En 2014, l’Etat a financé 11,5% des dépenses pour les transports routiers. Pour la santé, cette part est par contre de 29,4%. Voilà le cœur du «problème» pour les cercles bourgeois: les dépenses publiques de santé. Car leur croissance entre en collision avec leur orientation stratégique de défiscalisation des entreprises et des hauts revenus.

Ainsi, la droite voudrait pouvoir bloquer, voire diminuer comme dans le canton de Lucerne, les subsides aux primes maladies afin de financer les baisses d’impôts des entreprises et des plus fortunés. Mais la hausse des primes maladie rend cela difficile. Voilà le problème pour ces Messieurs Dames!

Pour le reste, au diable l’avarice! Les a-t-on entendus se lamenter sur les profits pharamineux des pharmas? Sur les 20% de marge bénéficiaire du groupe Hirslanden (cliniques…)? Sur les bonnes affaires des assureurs? Sur la prospérité des grandes chaînes de pharmacie comme Galenica? Sur le business en pleine expansion des soins à domicile privés ou des homes pour personnes âgées?

Une «explosion» normale

«En comparaison internationale, on assiste à un mouvement de convergence des niveaux de dépenses publiques de santé dans la zone OCDE», constate P.-Y. Cusset dans un document de travail officiel publié en juin 2017 et consacré aux Déterminants de long terme des dépenses de santé en France. La Suisse est en plein dans cette convergence; il n’y a pas une «explosion» qui serait particulière à la Suisse, qui serait due à une «inefficacité» ou à un «gaspillage» hors norme de son système de santé. (A ce sujet voir également ici)

Les déterminants de cette évolution sont connus et rappelés dans l’étude mentionnée. D’une part, et c’est le plus important, un effet revenu: les dépenses de santé augmentent dans les sociétés avec la croissance des revenus disponibles, ce qui renvoie à la «préférence» des individus pour la santé, en d’autres termes à l’importance accordée à la santé et au progrès médical, qui a son coût. D’autre part, un certain effet de la déformation de la pyramide des âges, dont l’importance fait l’objet de débats.

Qu’est-ce que ce constat veut dire? Deux choses. Premièrement, que le niveau des dépenses de santé en Suisse n’a rien d’exceptionnel, ni de particulièrement inquiétant, du point de vue économique et social. Deuxièmement, que laisser croire que l’on va sensiblement modifier cette trajectoire, par des mesures comme des listes d’opérations à réaliser uniquement en ambulatoire, par une réforme de la tarification médicale (tarmed) ou par une campagne démagogique sur le thème des médecins «millionnaires» (voir la cinquième partie, à venir, de cette série) est une tromperie destinée à faire avaler d’autres mesures impopulaires. Il y a un seul pays, en Europe, qui a vraiment réduit, de 25%, ses dépenses de santé depuis le début de la décennie: c’est la Grèce! [Selon la dernière enquête – publiée en janvier 2018 – du GSEVEE, 47,8% de la population repousse les soins ou traitements étant donné son incapacité à faire face à des dépenses minimales; la situation du système de soins est plus que déplorable-]

Une «explosion» rationnelle

Le débat sur les dépenses de santé est mené comme si les dépenses ne servaient à rien ou presque. On finirait par oublier que le système de santé contribue à l’amélioration de la santé de la population (donc à sa qualité de vie, mais aussi… à sa capacité de travail) et à l’augmentation de l’espérance de vie.

Michel Grignon, directeur jusqu’en 2017 du Centre for Health Economics and Policy Analysis (CHEPA) au Canada, observait ce point lors d’une conférence à l’Université de Lausanne, le 2 juillet 2013, intitulée «Population vieillissante et système de santé: vague, tsunami ou choix rationnel?». Lors de cette conférence, il a attiré l’attention sur les éléments suivants:

1° l’impact du vieillissement de la population sur les dépenses de santé est parfaitement gérable d’un point de vue économique;

2° l’augmentation des dépenses de santé est principalement liée au progrès médical, qui lui-même contribue de manière importante à l’amélioration de l’état de santé de la population et à l’augmentation de son espérance de vie;

3° l’augmentation des dépenses de santé peut dès lors être considérée comme un choix rationnel d’allocation des ressources: des sociétés où les revenus augmentent consacrent une part plus importante de leurs ressources à un bien socialement considéré comme particulièrement précieux, la santé;

5° l’augmentation régulière de l’espérance de vie signifie que les jeunes générations vivront plus longtemps que les plus âgées, grâce notamment aux investissements faits dans la santé. En termes économiques, ces jeunes générations sont ainsi plus riches de la «valeur» des années de vie gagnées. De ce point de vue étroitement économique (et sans autre considération sociale), il est équitable que les jeunes générations participent en retour au financement des soins des générations plus âgées. Sans compter que les dépenses de santé d’aujourd’hui représentent un investissement permettant d’améliorer à l’avenir les prestations médicales, dont profiteront davantage les jeunes générations.

En résumé, la scie ininterrompue sur le thème de «l’explosion des coûts de la santé» est une tromperie dont la fonction est double: 1.- détourner l’attention d’un vrai problème: la répartition du financement de ces dépenses; 2.- faire apparaître comme inévitable le fait que tout le monde ne pourra pas avoir droit aux meilleurs soins disponibles, car «cela serait insupportable» économiquement, bref rendre légitime une médecine à plusieurs vitesses. (A suivre)

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David Mandel, «L’héritage de la révolution russe», novembre 2017

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