lundi
9
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Pour comprendre la trame de fond du soulèvement populaire en Equateur

Publié par Alencontre le 13 - octobre - 2019

Le président Lénin Moreno annonce, le 7 octobre, le transfert de l’exécutif de Quito à Guayaquil

Par Sunniva Labarthe

La mobilisation de diverses forces le samedi 12 octobre a été d’une grande ampleur à Quito. Des habitants des quartiers populaires ont rejoint la mobilisation. La CONAIE, qui coordonne les composantes du mouvement indigène, a annoncé en fin de journée de ce samedi qu’elle était prête à accepter «l’offre de dialogue» que le président Lénin Moreno avait émises, en quelque 40 secondes, le vendredi 11 sur une chaîne de télévision. Ce qui n’a pas empêché que celui-ci dicte l’état d’urgence à Quito pour le samedi 12 dès 15h jusqu’au dimanche à la même heure. 

D’une part, le contenu effectif des concessions sur le prix de l’essence, entre autres, reste incertain, dans le sens suivant: la mesure sera-t-elle totalement abolie ou va-t-il s’agir simplement de compensations? La même incertitude, d’autre part, marque l’ouverture de négociations avec les salarié·e·s du secteur public. La dureté de la répression – au moins huit morts et plus de 1000 arrestations, sans mentionner les blessés dont le nombre se monte à plus de 1300 – traduit à sa façon le contenu des contre-réformes néolibérales du gouvernement de Lénin Moreno, placé sous surveillance du FMI. A cela s’ajoutent les différenciations internes au mouvement social qui embrasse tout le pays et le rôle spécifique du courant lié à Correo. Après la trêve de ce dimanche 13 octobre, il s’agira de suivre l’évolution de ce qui, dans tous les cas de figure, marque un nouveau cycle la résistance populaire en Equateur. Nous traduirons, pour éclairer cette situation, divers articles dans les jours à venir. (Rédaction A l’Encontre

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(Cet article datant de quelques jours permet de saisir le cadre et le sens social et politique de la vaste mobilisation populaire en Equateur qui fait face à une répression dictée par le président Lenin Moreno «réfugié» à Guayaquil. La nécessaire solidarité peut s’exprimer en signant la lettre adressée au président Moreno.)

La révolte qui agite l’Équateur depuis le 3 octobre s’est baptisée «la révolution des zánganos», du fait de l’expression utilisée par le président Lenín Moreno lors d’une conférence de presse le 4 octobre à Guayaquil. Traduite en français, la phrase de Moreno signifierait plus ou moins «Écoutez-moi bien, je ne modifierai pas la décision. Que ce soit clair: les subventions ont été supprimées, c’en est fini du parasitage.» «Zángano» en castillan signifie bourdon et l’expression, courante en Équateur, renvoie à l’idée que ces insectes n’ont qu’à butiner pour survivre [1].

Les images du conflit donnent aux événements une dimension particulièrement tragique dans ce pays qui est composé de 14 nationalités et 28 peuples indigènes. De façon résumée, les principales composantes du mouvement sont «les transporteurs», «le mouvement indigène», suivis de syndicalistes, d’étudiants et de divers militants des droits de l’homme. Chacune de ses catégories comprend ses tendances et ses factions, qui divergent vis-à-vis de la responsabilité du «corréisme» – le clan politique de l’ex président Rafael Correa au pouvoir de 2007 à 2017 –, comme de la légitimité de l’usage de la force contre les biens et les personnes et la qualification des actes de vandalisme plus ou moins opportunistes qui se multiplient. Le «dialogue», définitivement rompu ces derniers jours avec le gouvernement de Lenín Moreno et la société civile, ne reprendra selon la principale organisation indigène nationale, la #CONAIE(la Confédération des Nationalités Indigènes de l’Équateur) et les principaux syndicats du pays, qu’après l’abandon du décret 883 entré en vigueur jeudi dernier

Sans dérogation du décret 883, pas de dialogue possible!

Imposant une hausse exorbitante des prix du combustible (+120% pour le diesel et +50% pour l’essence) par le biais d’une suppression totale des subventions de l’État aux hydrocarbures, les mesures d’austérités prises par le gouvernement, de façon à appliquer les conditions d’un nouveau prêt massif réclamé au FMI, ont tout d’abord fait réagir le secteur des transports. Les taxis, les conducteurs dans le fret de passagers, de marchandises, le transport scolaire, institutionnel, touristiques et des engins de chantiers furent les premiers à lancer les hostilités en déclarant un blocage national le 3 octobre. En marge de l’embouteillage spectaculaire du réseau routier national et urbain des principales agglomérations (Quito, Guayaquil, Ambato, Ibarra…), se développèrent de nombreux foyers de protestations paysans et ouvriers à travers le pays, tandis que les militants des mouvements étudiants, écologistes et féministes continuaient en quelque sorte d’occuper le terrain qu’ils n’avaient pas quitté ces derniers mois, quitte à faire passer leurs slogans au second plan [2]. La CONAIE, lance un appel à la solidarité et à la vigilance internationale contre les violences subies par les peuples autochtones depuis la déclaration de l’état d’exception [3]. Son président Jaime Vargas, y dénonce entre autres le fait que les affrontements se produisent entre familles, car «les mamans luttent contre des mesures économiques et leurs enfants sont dans les rangs de l’armée aux ordres de l’État».

Malgré la dynamique de convergence des luttes rapidement enclenchée, un premier accord fut prétendument obtenu par le gouvernement avec les représentants du secteur des transports, qui acceptèrent de lever le blocus en l’échange de l’assurance qu’ils pourraient augmenter les montants de leurs facturations. En parallèle de l’empressement des porte-parole du gouvernement et des principaux médias du pays à décréter l’incident clos, les principales organisations indigènes des régions centrale et amazonienne du pays déclarèrent immédiatement «l’état d’urgence plurinational», soit un blocus indéfini et l’organisation d’un rassemblement massif dans la capitale [4], Quito.

Mobilisation de secteur de la CONAIE à Quito

Les affrontements avec les autorités n’ont donc pas cessé depuis jeudi de jour, comme de nuit, en ville, autour et sur la Panaméricaine dans la cordillère centrale, comme tout au long des principaux axes qui relient l’est du pays. Partout ressentissent les cris de «Viva el paro nacional», «el pueblo unido jamas sera vencido» et de façon plus circonscrite, ceux de «Lenín traidor», par lesquels l’on distingue les troupes affiliées à l’ancien président. Ces slogans accompagnent les marches, les blocages routiers et les rixes entre des manifestants qui dressent des barricades, envoient des projectiles contre les forces de l’ordre, qui en plus des gaz lacrymogènes et des matraques, font un usage de plus en plus fréquent de la chevrotine. Le représentant de la Fédération de Taxis (Fedotaxis), Jorge Calderón est toujours privé de liberté, accusé d’obstruction du service public, plusieurs leaders sociaux, comme Marlon Santi et Jairo Gualingua, tous deux dirigeants de la CONAIE ont été placés arbitrairement en garde à vue. Des journalistes ont par ailleurs délibérément été pris pour cibles par les forces de l’ordre à plusieurs reprises, alors qu’ils tentaient de filmer les événements.

Dans les heures qui suivirent la déclaration de «l’état d’exception indigène» les autorités déployèrent les forces militaires sur l’ensemble du territoire national, dépêchant des dizaines de véhicules blindés autour du palais présidentiel Carondelet. Jusqu’à ce lundi les médias et les ONG (INREDH, CEDHU, Surkuna,…) dénonçaient un total de plus de 70 blessés, 379 détenus [5], tandis qu’un jeune homme de 35 ans est décédé après avoir été renversé sur un blocage routier par un automobiliste dans la localité de Molleturo. 47 militaires ont par ailleurs été retenus prisonniers dans le village d’Alausí, après avoir été pris en embuscade alors qu’ils tentaient de déblayer la voie [6]. Aujourd’hui, circulent sur la toile deux vidéos dramatiques mais sujettes à caution. Dans la première, on peut voir trois personnes écrasées sur le sol suite à une chute depuis un pont surélevé dans l’un des quartiers les plus pauvres de Quito, San Roque [7]. Les témoignages divergent, selon certains, les trois hommes seraient tombés en tentant d’échapper à des policiers qui les poursuivaient en répression d’activités relevant strictement du banditisme et non de la protestation sociale. La violence de l’événement n’en étant pas moins ahurissante, il s’agit bien d’une affaire à suivre. La seconde, montre un corps d’une personne présentée comme une femme, entouré d’un groupe d’indigènes de la province de Chimborazo, qui aurait prétendument succombé après avoir reçu un tir de chevrotine dans la tête [8]. Selon d’autres sources il s’agirait en fait d’un homme, décédé lors d’un accident de la route. Le bilan est donc difficile à établir tant face à la multiplication bien réelle des actes violents, qu’à l’afflux massif de fakenews sur les réseaux, mais il est susceptible d’avoir littéralement explosé depuis lundi soir.

Du bilan économique de la décennie corréiste à la violence politique et sociale actuelle

Juan Cuvi, ex-dirigeant du groupe guérillero Alfaro Vive Carajo dans les années 1980 et ancien membre de l’Assemblée constituante pour le mouvement Alianza País, dans une série d’articles sur le bilan du corréisme [9], écrit ce qui suit: «L’impact du régime de Correa sur les organisations sociales et sur la gauche équatorienne a été plus dévastateur que toutes les expériences [gouvernementales] précédentes. Une rhétorique progressiste habilement gérée par les officines de marketing du pouvoir, et qui a même réussi à s’attirer reconnaissance et soutiens internationaux, a neutralisé et réduit à néant les mouvements sociaux qui, pendant des décennies, avaient défendu une alternative à l’horizon du capitalisme. La modernisation autoritaire du capitalisme et la transnationalisation de l’économie mise en œuvre pendant le gouvernement de Correa exigeaient une société subordonnée et passive face à la suprématie de l’État.»

Juan Cuvi souligne qu’«après la défaite d’Alianza País lors des élections locales de 2014, la dérive du régime a vu s’accentuer les positions autoritaires, notamment face aux protestations des mouvements sociaux. La répression du mouvement indigène et des groupes écologistes a été systématique, en particulier dans le cadre des conflits territoriaux liés aux projets d’extraction minière. Acculé par la pénurie budgétaire, le gouvernement s’est ouvertement et frontalement aligné sur les intérêts des multinationales chinoises et canadiennes, allant jusqu’à violer les normes constitutionnelles [NdT: édictées par ses propres partisans] de protection de la nature. Dans le cadre de cette répression, près de 800 activistes sociaux et environnementaux ont été poursuivis et persécutés; certains ont fini en prison, accusés de sabotage et de terrorisme.»

Pendant une décennie, explique Cuvi, «des personnages obscurs et de petites cliques voraces se dissimulant derrière un discours de gauche ont préparé le terrain au pillage massif des fonds publics […]. Le pouvoir discrétionnaire et l’autoritarisme du régime étaient les armes les plus efficaces pour faciliter la corruption et consolider l’impunité. Une fois la stratégie élaborée, il s’est mis en place un système d’opacité financière qui n’a été démasqué que lorsque ses principaux acteurs ont dû céder la place, et lorsque les caisses de l’État se sont avérées vides.»

«Imprégnés d’un messianisme vulgaire, conclut Cuvi, les fonctionnaires de Correa se croyaient intouchables, éternels. Ils ne comprennent pas et acceptent encore moins que la société fasse pression pour les chasser de leurs postes. Ils ne comprennent pas qu’on leur demande des comptes.» En 2010, lors d’un embrasement comparable (dit du «30-S», pour 30 septembre), les autorités aux ordres du gouvernement avaient accepté de tirer sur des agents de police insurgés, au nom de la défense de l’intégrité physique de Rafael Correa, qui se prétendait victime d’une tentative de coup d’État au milieu de ce qui n’était vraisemblablement qu’un conflit sectoriel mineur. Le bilan total avait été de 8 morts et 274 blessés et une procédure d’accusation pour lèse humanité – crime imprescriptible – est toujours en cours. Aujourd’hui, ce seront principalement des citoyens faisant usage de leur droit constitutionnel à manifester contre des mesures n’ayant pas fait l’objet d’un vote des parlementaires, qui sont au cœur du conflit et vont potentiellement se retrouver dans la ligne de mire des forces de l’ordre.

En plus de ses antécédents en termes de répression, l’embrasement actuel est indissociable de l’état dans lequel le gouvernement antérieur avait laissé l’économie en partant. Au risque de me répéter [10], il faut rappeler que la soi-disant «annulation de la dette par Correa en 2009» n’avait pas dérangé le moins du monde l’establishment financier international. Le fameux «refus de payer le FMI et la Banque mondiale» avait consisté de fait en un rachat après dévaluation de la dette publique externe sur les marchés, soit une ruse de trader à laquelle a contribué pour le compte de la banque Lazard Mathieu Pigasse, l’enfant terrible de la finance et baron des médias français. La dette publique équatorienne, qui était passée de 14 à 10 milliards en 2009, s’élevait en 2016 à plus de 35 milliards, obligeant le pays à emprunter de nouveau auprès des institutions financières internationales qu’il prétendait dénoncer hier. Le «changement de matrice productive» promis afin de sortir le pays de la dépendance pétrolière et rentière n’a pas non plus eu lieu. Les exportations de produits industrialisés, qui représentaient encore 25% du total en 2007, sont passées à 22,7% en 2010, puis à 16,5% en 2014. La hausse des tarifs douaniers sur les importations décidée par le gouvernement en mars 2015 avait fait l’effet d’un aveu: jusqu’à l’effondrement des cours mondiaux du pétrole à partir de juin 2014, il n’y avait eu aucun véritable effort structurel en matière de substitution des importations. Les investissements massifs dans les infrastructures associés à une propagande massive se sont traduits entre autres par des constructions de routes qui coûtaient en moyenne 10 fois plus cher – d’après les chiffres officiels – que dans l’Union européenne et par des œuvres pharaoniques voués à l’inachèvement ou à un déclin prématuré, certaines dépassant de plusieurs milliards de dollars leur budget prévisionnel, comme la Raffinerie du Pacifique.

C’est donc à la fois dans une continuité en termes d’économie politique et de conception du monopole de la violence légitime par l’État que le gouvernement Moreno a entrepris les réformes contestées. Des décisions cruciales dont il assurait qu’elles ne porteraient pas préjudice aux classes sociales les plus basses, sur la base d’une explication comptable sans doute un peu trop complexe pour être audible et donc crédible: il coûte 20 dollars à l’État selon la BID (Banque interaméricaine de développement) de subventionner chaque dollar dont bénéficient effectivement les plus pauvres, le reste étant capté par les autres consommateurs aux revenus plus élevés, ce pourquoi le gouvernement aurait choisi d’augmenter le bon de solidarité de 15 dollars, et de supprimer complètement la subvention aux hydrocarbures qui favorisent proportionnellement davantage les propriétaires de véhicules privés hautement énergivores. Le fait que le gouvernement ait supprimé l’éco-taxe sur ces derniers véhicules peu de temps auparavant a complètement décrédibilisé la pédagogie comme le fond de la réforme.

L’argument selon lequel les subventions ne serviraient qu’à alimenter la contrebande ne pèse pas non plus bien lourd pour des consommateurs qui ont vu le prix du gallon le gallon de diesel passer de 1,03 dollar à 2,27, pendant que l’essence est passée de 1,85 à 2,30 dollars le gallon. Les motifs des revendications dans le conflit politique sont donc clairement d’essence économique, entre ceux qui considèrent bénéficier des subventions et les défendent et ceux, qui considèrent que les subventions faussent le jeu du marché et veulent les supprimer, quand bien même ce sont eux qui en profitent le plus. Ceux qui sont affectés par la hausse des prix s’opposent à ceux qui ont davantage de raisons de craindre une crise économique plus générale. Ces derniers tendent à tenir la comptabilité du désastre (ce que coûtent les blocages, les pillages et les destructions matérielles au cours des affrontements) et semblent presque se réjouir lorsqu’ils partagent des vidéos démontrant diverses incivilités au cours des mobilisations et se plaisent à rappeler que Rafael Correa, dans son entretien récent avec Maduro pour la chaîne russe lui reprochait de n’avoir pas supprimé les fameuses subventions en question au Venezuela. Du fait que la revendication concerne essentiellement le prix des carburants, c’est même l’occasion pour de nombreux internautes à droite de l’échiquier politique de questionner la valeur des discours traditionnellement écologistes du mouvement indigène équatorien. La hausse des prix s’étant opérée le jour même du blocus, il est encore impossible de mesurer l’onde de choc réelle sur l’économie locale: les problèmes d’approvisionnement se cumulent aux calculs individuels les plus pessimistes dans les secteurs concernés fonctionnant avec un certain degré d’informalité (marchés populaires, taxis, bus inter-provinciaux et urbains, ….). Des photographies de rayonnages vides dans les supermarchés, des bus qui affichent des prix plus élevés que prévu et des scènes de pillages sporadiques en marge de certains affrontements, circulent abondamment selon les réseaux, entretenant des interprétations aussi diverses que contradictoires.

Autour de cette équation, la réalité des positionnements des diverses factions du paysage politique équatorien, en trame de fond de ce mouvement de révolte national transpartisan contre le gouvernement actuel, est on ne peut plus trouble. «Nous voilà de retour dans les années 1990» s’écrient certains, faisant allusion aux soulèvements qui avaient mis fin aux gouvernements de Jamil Mahuad en 1998 puis Lucio Gutiérrez en 2005 suite à des mesures néolibérales et impopulaires, largement comparables aux ajustements structurels décrétés ces derniers mois par Lenín Moreno (accord FMI, sortie de l’OPEP, coupes budgétaires dans la fonction publique, fin de la subvention des hydrocarbures) au sortir d’une longue période de «dialogue» avec l’ensemble du spectre politique sur fonds de scandales économiques et d’extrême instabilité des cours des matières premières, dont le pétrole, premier secteur d’exportation national.

«Correa est derrière tout cela», s’étranglent d’autres, pas forcément plus satisfaits que les premiers de la tournure prise par la gouvernance de Moreno. Étrangement ça explose quelques jours avant l’ouverture du procès «Arroz-Verde» – le procès concernant les financements illégaux des campagnes présidentielles du parti Alianza País de 2013 et 2017 par des entreprises privées en l’échange de contrats privilégiés avec l’État, fait remarquer Martha Roldós sur Twitter. Cette avocate et journaliste qui a personnellement fait l’objet des persécutions du gouvernement antérieur, comme beaucoup d’autres personnalités des secteurs progressistes de la vie politique équatorienne, observent aujourd’hui avec indignation les «corréistes» dénoncer les violences policières et la liberté d’expression.

De son côté, Rafael Correa, depuis la Belgique sur les réseaux sociaux et avec l’aide de ses connexions équatoriennes (le parti «RC», les médias: Wambra TV, Revista Crisis, … ) et internationales (notamment au travers des canaux RT TV et TV Sur), n’a de cesse de jeter de l’huile sur le feu. Il se moque entre autres de son successeur pour n’être «pas à la taille du costume de président» qu’il s’imagine ouvertement pouvoir récupérer un jour. Plus grave, confirmant les craintes de Martha Roldós, une vidéo circule du pillage par des manifestants du bâtiment de la Contraloría General del Estado à Quito où se trouve l’ensemble des archives originales – pièces à convictions – du grand procès pour corruption du régime antérieur [11]. Cet événement est la preuve indiscutable qu’une partie du soulèvement en cours est effectivement le résultat de l’agitation causée par l’ancien président qui avait pourtant lui-même pour règle absolue de traiter toute protestation sociale comme un acte de terrorisme [12]. Toutefois, la CONAIE rejette toute association avec les organisations corréistes et la récupération médiatique des événements par les principaux thuriféraires en Équateur de Rafael Correa. Dans un communiqué de la page «CONAIE Comunicación» l’organisation exprime qu’elle «se démarque de la tentative de coup d’État du corréisme», précisant que son «combat est pour le départ du #FMI de l’Équateur, contre le «Paquetazo» [une expression qui renvoie à une série de mesures d’austérité] et pour la défense de nos territoires contre l’extractivisme». «Nous ne permettrons pas à ceux qui nous ont criminalisés pendant 10 ans de tirer profit de notre lutte et de celle du peuple équatorien» ajoute le post diffusé sur le réseau social Facebook. Plus récemment il semblerait qu’elle ait livré aux forces de l’ordre un infiltré «corréiste» lors d’une réunion, impliqué dans l’attaque de la Contraloría del Estado[13]. Cette bataille dans la bataille bat actuellement son plein et pourrait finalement constituer une opportunité pour le gouvernement.

De ce côté, lâché par le parti social-chrétien – qui ne veut pas assumer le coût politique au niveau municipal de la hausse des prix des transports urbains – et attaqué frontalement par la droite néo-libérale de Guillermo Lasso – adversaire lors des dernières élections –, à l’heure ou des centaines, des milliers de protestataires dont une très large majorité d’indigènes, continuent d’occuper la capitale, Lenín Moreno, qui avait annulé un déplacement prévu en Allemagne, ne se trouve toujours pas à Quito, où le palais présidentiel a été évacué de tous ses occupants dans l’après-midi du 7 octobre. Il apparaît à ce stade que le contrôle de la situation se joue au niveau des cabinets ministériels, à la fois dans la relation avec les forces de l’ordre et du marché et dans d’intenses négociations plus ou moins occultes. Ces derniers jours, la ministre de l’intérieur, María Paula Romo, particulièrement exposée de par sa fonction, avait jusque-là concentré sa communication sur le contrôle de la spéculation incontrôlée sur les prix des produits basiques. Visiblement pour servir d’exemple, plusieurs commerçants ont été incarcérés pour avoir tenté de pratiquer des prix non réglementaires sur les pommes de terre, le maïs et les oignons. Mais suite aux événements de lundi soir, quasiment toutes les communications officielles concernent la question de l’usage proportionnel – ou non – de la violence légitime de l’État. Le rôle de cette avocate, militante de longue date des droits de l’Homme et de la femme, prétendument engagée contre les violences policières, est crucial dans les négociations avec les représentants sociaux qui conditionneront le dénouement et les conséquences au long terme de la crise.

Crise politique, renversement du pouvoir en place: les heures et les heurts à venir seront décisifs. En Équateur, tout peut arriver [14], mais contrairement au péronisme argentin le corréisme est tout aussi incapable de gouverner en coalition que de trouver des personnalités politiques susceptibles de bénéficier d’une envergure électorale pour représenter le «grand absent» sur la scène politique équatorienne. Loin de détenir toutes les coordonnées du conflit mais profitant au maximum de l’occasion, la tentative de déstabilisation actuelle des corréistes ne présente pour le moment aucun débouché institutionnel tangible. À dire vrai, ces derniers temps, personne ne semble être à la taille du costume présidentiel. Contrairement à ses désirs, Rafael Correa ne dispose pas d’équivalent à ce que représente Alberto Fernandez pour Cristina Fernández de Kirchner, du fait de sa propension pathologique au ressentiment personnel doublée d’un certain narcissisme et de son incapacité à penser un front social qui ne puisse être piloté par ses services personnels de renseignement. À défaut de toute réconciliation possible entre Correa et le mouvement indigène, la CONAIE communique désormais sur sa seule détermination à faire reculer le gouvernement et non à vouloir destituer le chef de l’État, martelant ainsi publiquement sa dissension totale avec les objectifs défendus par les agitateurs du camp corréiste.

En attendant davantage d’informations sur le déroulement actuel de la situation, marqué par la récente occupation de l’Assemblée Nationale par les manifestants, l’auteure de ces lignes en appelle à la solidarité et la vigilance internationale. La rétrocession de Moreno sur le décret 883 semble désormais impérative pour éviter que le bain de sang ne s’étende, la communauté internationale sera peut-être plus convaincante à ce sujet que les hurlements des proches des victimes qui abondent sur la toile et qui ne semblent pas émouvoir le pouvoir. (Article paru sur son blog lié au site Mediapart le 8 octobre 2019)

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1. Ce baptême souffre déjà de sa traduction en anglais en «révolution des drones» et qui renvoie à un univers technologique pas spécialement révélateur des particularités des événements équatoriens.

2. Rappelons que le 17 septembre dernier en Équateur, dans un contexte de fortes mobilisations sociales, la majorité de l’Assemblée nationale a voté le maintien d’un des cadres judiciaires les plus répressifs de la région contre les femmes en matière de santé sexuelle et reproductive: la pénalisation de l’avortement, y compris lorsque la grossesse est le produit d’un viol et que la victime est mineure.

3. «#CONAIE pide a organismos internacionales emitir alertas sobre situación en Ecuador», Radio Púrpura, 07.10.2019. https://www.facebook.com/conaie.org/

4. Le chiffre de 20 000 manifestants annoncé par les organisateurs ne semble pas avoir été atteint, les événements sont massifs mais pour le moment de taille plutôt moyenne relativement à d’autres grands événements du genre en Équateur.

5. «Informe sobre la situacion de Derechos Humanos en Ecuador durante el estado de excepción», https://inredh.org/archivos/pdf/Informe_ddhh.pdf, 07.10.2019.

6. Daniel Romero, «Conaie dice que militares retenidos se encuentran bien; Corte Constitucional analiza decreto de estado de excepción», El Comercio, Quito, 07.10.2019. https://www.elcomercio.com/actualidad/conaie-dice-militares-retenidos-encuentran.html

7. «Policias asesisan a 3 jovenes lanzandolos del puente san roque en Quito», https://www.youtube.com/watch?v=PvGUZb42vY4, 07.10.2019, Quito.

8. Voir par exemple: https://www.facebook.com/dpenafieljara/videos/2537502546272780/

9. Juan Cuvi, «El repliegue del populismo», Plan V, 15-02-2018. http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/el-repliegue-del-populismo. Juan Cuvi, «Copro-cracía correísta», Plan V, 28.02.2018. http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/copro-cracia-correista. Juan Cuvi, «Gustavo Jalkh enfrenta a su peor enemigo», Plan V, 05.04.2018. http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/gustavo-jalkh-enfrenta-su-peor-enemigo.

10. Sunniva Labarthe, «Quand le jaguar perd ses dents. Image internationale et contestations locales de la Révolution Citoyenne en Équateur», in Thomas Posado (dir.), «Tournant à gauche en Amérique Latine: fin de cycle?», Recherches Internationales, n° 107, avril-juin 2016. Sunniva Labarthe et Marc Saint-Upéry, «Équateur: les ‘‘post-vérités’’ de Pierre Carles et Nina Faure», Médiapart, O5.12.2016. https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/051216/equateur-les-post-verites-de-pierre-carles-et-nina-faure. Sunniva Labarthe, «Les résultats mitigés des gauches latino-américaines», in Bertrand Badie et Dominique Vidal (dir.), L’Etat du monde 2016: un monde d’inégalités, La Découverte, Paris, 2015.

11. Abel Alvarado, «Denuncian ataque a la sede de la contraloría en Ecuador», 08.10.2019. https://cnnespanol.cnn.com/2019/10/08/alerta-ecuador-atacan-sede-de-contraloria-pablo-celi-dice-que-es-esto-ocurre-con-la-clara-intencion-de-sustraer-y-destruir-documentos-que-sustentan-responsabilidades-civiles-y-penales-e-i/

12. Rappelons entre autres la militarisation de Dayuma en 2007, l’opposition à l’abandon du projet Yasuní-ITT en 2013, le blocage national en 2015 ou encore la répression militarisée du territoire indigène des shuar en résistance contre les mégas-projets miniers.

13. Correa a relayé dans la foulée une vidéo qui présente l’individu comme un «militaire sous couverture».

14. Decio Machado, «En Ecuador puede pasar cualquier cosa», Blog personnel, Quito, 07.10.2019. https://deciomachado.blogspot.com/2019/10/decio-machado-en-ecuador-puede-pasar_77.html?fbclid=IwAR2QI247-CKDVGbjGtAYbRTaLR9ydmvqofPbAypokvWVHJ_Q8J5FQdQE9vI

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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