vendredi
23
février 2018

A l'encontre

La Brèche

Moaz Al-Khatib

Moaz Al-Khatib

Par Phil Sands

Mercredi 10 avril, le leader de l’opposition syrienne, Moaz Al-Khatib, a appelé les combattants rebelles à prendre une claire distance par rapport à l’idéologie d’Al-Qaïda, après que l’existence de liens entre des groupes militants en Syrie et en Irak a été rendue publique.

Son appel est venu répondre à l’affirmation selon laquelle Al-Qaïda en Irak a reconnu que le Front al-Nosra, qui combat contre le régime de Damas, était une branche de son groupe et avait pour objectif la fondation d’un Etat islamique en Syrie.

«Le problème de fond est que l’idéologie d’Al-Qaïda ne nous convient pas et les rebelles en Syrie doivent prendre une position claire sur ce sujet », a dit hier sur Facebook Moaz. Al-Khatib, le leader de la Coalition nationale syrienne.

Al Nosra a laissé peu de place pour le doute sur les fondements idéologiques du groupe, son commandant ayant annoncé que le groupe restait loyal au leader d’Al-Qaïda, Ayman Al Zawahiri, qui, le 7 avril, avait lui-même fait une déclaration appelant les rebelles de Syrie à établir un Etat islamique.

«Les fils de Jabhat Al Nosra renouvellent leur engagement au service du sheikh du jihad, Ayman Al Zawahiri, et lui déclarent obéissance », a dit Abu Mohammad Al Jolani dans un enregistrement audio posté en ligne mercredi 10 avril.

Le groupe est l’une des forces les plus puissantes et les plus efficaces dans la lutte contre l’armée du Président syrien, Bashar Al Assad. Il a joué un rôle majeur dans des victoires rebelles, y compris dans la prise de Ar-Raqqah, la première capitale de province (dans le centre-nord de la Syrie) à être tombée aux mains de l’opposition.

L’Armée syrienne libre (ASL), une organisation parapluie regroupant les forces de l’opposition luttant contre le régime, s’est également distancée de la position islamiste radicale exprimée.

«Nous ne soutenons pas l’idéologie d’Al Nosra», a dit Louay Meqdad, un porte-parole de cette armée.

Il a dit que les unités et les militants de l’Armée syrienne libre, y compris les combattants d’Al Nosra, se livraient à des attaques coordonnées contre les forces du régime, mais que les deux entités n’étaient pas liées l’une à l’autre.

« Le groupe Nosra existe, il est financé et il est armé », a dit M. Meqdad. « C’est pourquoi certaines brigades de l’Armée syrienne libre coopèrent avec lui dans certaines opérations sur le terrain. »

Cette déclaration de la part de la direction des rebelles n’a pas dû être facile à faire, spécialement pour M. Al Khatib, un intellectuel islamique modéré, qui doit essayer de garder Al-Qaïda à portée de la main sans se tourner complètement vers Al Nosra.

Les forces rebelles seraient affaiblies de manière significative si cette force militaire était écartée du champ de bataille. Avec le Conseil national syrien cherchant encore un soutien international, y compris des livraisons d’armes pour l’Armée syrienne libre, l’affirmation publique du 10 avril quant au lien avec Al-Qaïda n’est pas faite pour plaider sa cause.

Washington a longtemps classé Al Nosra comme un groupe terroriste à cause de liens soupçonnés avec Al-Qaïda en Irak, à la grande irritation de M. Al Khatib qui avait appelé les Etats-Unis à reconsidérer leur décision.

M. Al Jolani a confirmé que le groupe avait reçu un appui financier de ISI [Islamic State of Irak qui est une sorte de regroupement de diverses organisations sectaires, ayant une base sunnite, qui combattent l’actuel pouvoir irakien] et il a fait l’éloge du travail accompli par des jihadistes en Irak ainsi que de leur leader, Abu Bakr Al Baghdadi.

Il a ajouté qu’il y avait aussi des signes de division au sein des groupes radicaux ayant en leur sein des visions assez différentes sur la manière de mener la guerre en Syrie.

La déclaration de M. Al Jolani a notamment fait allusion à la réputation de l’ISI qui serait intolérant et assoiffé de sang, réputation acquise pendant les années de guerre en Irak, au cours desquelles celui-ci n’avait pas seulement combattu les troupes étatsuniennes, mais s’était également livré à des actions dévastatrices, à des attaques sectaires contre des Chiites et à toutes sortes d’atrocités contre des civils.

L’ISI s’est mis à dos ses alliés parmi de puissantes tribus d’Irak à tel point à tel point qu’elles ont retourné leurs armes contre les membres de l’ISI et se sont placées aux côtés des troupes américaines contre lesquelles elles s’étaient antérieurement battues. Elles ont formé le «Conseil du réveil» (Sahwa). Dès 2008, ces groupes armés soutenant les Etats-Unis avaient détruit de nombreux réseaux d’Al-Qaïda en Irak.

Al Nosra semble être en train d’essayer d’éviter de faire cette erreur et a cherché à gagner les cœurs et les esprits de la population locale en Syrie, avec un certain succès. Faisant contraste avec des unités de l’Armée syrienne libre souvent délabrées, cette force est demeurée disciplinée ; elle a évité les pillages et a aidé les civils en leur faisant parvenir de la nourriture et du carburant.

Ce groupe a également évité d’être trop intransigeant avec les populations concernant des comportements islamiques, par exemple sur la question du foulard pour les femmes ou l’interdiction de fumer par exemple.

«Nous donnons l’assurance à nos frères en Syrie que le comportement d’Al Nosra restera fidèle à l’image que vous avez de ce groupe et que notre allégeance (à Zawahiri) n’affectera en aucun cas nos choix politiques», a dit M. Al Jolani.

La déclaration a également précisé que ses unités n’avaient «pas à être consultées» sur cette annonce de fusion et qu’il n’y aurait pas de changement d’orientation pour s’unir sous une seule bannière avec le groupe irakien.

L’insurrection de Syrie reste complexe et malgré le fait que des éléments de base du groupe Al Nosra soient des combattants étrangers, de nombreux membres du groupe sont Syriens.

Des sentiments extrémistes et une intolérance sectaire du genre de celle que l’on rencontre autant chez Al-Qaïda que chez les loyalistes alaouites fanatiques qui se battent pour le régime apparaissent néanmoins comme gagnant du terrain.

Quoi qu’il en soit, la Syrie a une histoire de modération et de coexistence pacifique entre les différents groupes ethniques et sectes qui est très éloignée d’une entente naturelle avec le bras armé islamiste d’Al-Qaïda.

Des rebelles laïques ont à plusieurs reprises eu des «clashes» avec des factions islamistes alors que les groupes islamistes eux-mêmes ne sont pas monolithiques dans leurs idées. Ils ont aussi leurs différences sur la question de la démocratie ou des élections, par exemple, et sur la manière dont la future Syrie devrait être dirigée.

Dès lors, autant Moaz Al Khatib, le leader modéré de la modérée Coalition nationale syrienne, ne peut se permettre de s’aliéner des groupes militants puissants et populaires qui se positionnent contre le régime, autant Al Nusra ne peut se permettre un comportement trop extrême qui risquerait de faire se retourner contre lui Syriens ordinaires et rebelles modérés. (Traduction A l’Encontre)

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Article publié le 11 avril 2013 dans The National (Abu Dhabi); écrit depuis Antakya (Turquie)

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«La Syrie est trop forte pour être divisée»

«Pour prier, tu dois orienter le visage vers la Ka'aba. Pour faire la révolution tu dois, tourner ton esprit vers la Syrie»

«Pour prier, tu dois orienter le visage vers la Ka’aba. Pour faire la révolution tu dois tourner ton esprit vers la Syrie»

Par Ignace Leverrier

C’est sous ce slogan que des milliers de Syriens se sont encore une fois rassemblés, vendredi 12 avril, dans plusieurs villes et villages de Syrie, là où les conditions de sécurité le leur permettaient. En affirmant que «La Syrie est trop forte pour être divisée», ils ont exprimé trois messages différents mais complémentaires.

Le premier s’adressait au régime en place. Ils lui faisaient savoir que ses manœuvres n’aboutiraient pas. Il pouvait continuer de jouer sur les peurs communautaires, d’exacerber les divisions et de menacer de faire de la région côtière une zone de repli plus ou moins durable pour lui-même et ses affidés. Mais il ne parviendrait pas à provoquer, au sein de la population, la guerre civile confessionnelle sur laquelle il comptait pour renforcer la cohésion de ses partisans et pour annihiler définitivement ce qui restait de velléités d’intervention.

Le second visait à la fois les jihadistes du Jabhat al-Nosra dont le chef mystérieux – plus d’un an après sa création, personne n’en connaît encore le visage… – vient de faire allégeance à al-Qaïda, les membres du Parti de la Libération Islamique qui a renouvelé son appel au rétablissement du Califat, et l’ensemble des Syriens qui partagent le rêve d’établir en Syrie un «Etat islamique».

Les révolutionnaires leur indiquaient, en reprenant ce slogan, qu’ils étaient en désaccord avec leur projet. Ils n’admettraient pas l’imposition par quiconque d’un système politique, qui non seulement n’aurait pas été décidé à la majorité, mais qui contredirait les principes guidant depuis le début leur Révolution: l’égalité de tous les Syriens devant la Loi, sans distinction de genres d’ethnies et de religions.

En chantant et en dansant dans la rue, les habitants des quartiers de Boustan al-Qasr et al-Kallaseh à Alep ont montré qu’ils n’étaient prêts ni à vivre, ni à s’exprimer de la façon qui leur plaisait, et qu’ils ne se plieraient pas aux règles d’austérité et de rigueur… que certains considèrent «islamiques», mais qui ne sont certainement pas «syriennes».

S’agissant de ce rassemblement, on relèvera la présence – en bas à gauche de cette vidéo [voir ci-dessous] – d’un manifestant dont l’hésitation à participer à la dabké [la fête] n’est pas nécessairement imputable aux convictions extrémistes… suggérées par son tee-shirt aux couleurs du drapeau du prophète. Pour ceux qui l’entourent, sa présence ne semble d’ailleurs pas poser problème. Ils ont eu l’occasion de constater que «l’habit ne fait pas le jihadiste» et que tous ceux qui arborent des tee-shirts en faveur de la protection de la nature, par exemple, ne sont pas automatiquement des écologistes convaincus, et encore moins militants…

Le troisième était destiné aux «Amis du Peuple syrien» [les gouvernements réunis sous cette dénomination], qui annoncent un jour une chose et font le lendemain son contraire, et qui prennent prétexte de tout, de l’épouvantail jihadiste à la division de l’opposition, pour reporter à plus tard des décisions qu’ils auraient dû prendre depuis des mois. A l’égard de ceux qui s’abstenaient de porter secours à un peuple en danger, ils n’éprouvaient que mécontentement et mépris.

A Tadef, on pouvait ainsi lire sur un panneau: «La nuit n’effacera pas votre lâcheté. Le silence et le mensonge ne sont pas une position… La Syrie respirera la liberté, quoi qu’il en soit de vos armes…». Un autre signalait: «A la communauté internationale: c’est l’odeur de nos martyrs que vous respirez quand, avec les armes chimiques, les vents l’apportent jusqu’à vous.» (14 avril 2013)

 

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David Mandel, «L’héritage de la révolution russe», novembre 2017

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