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novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Un officier syrien explique la «banalité» des tueries

Publié par Alencontre le 9 - juin - 2011

Des manifestations de protestation sont prévues pour le vendredi 10 mai. Pendant ce temps, une vaste opération militaire est en cours pour réprimer la population de la ville qui se trouve au nord de la Syrie: Jisr al-Choughour, ville dans laquelle les autorités affirment que quelque 120 soldats auraient été tués. Une partie de la population a déjà cherché refuge en Turquie, la frontière étant proche.

L’Organisation internationale de défense des droits humains, Avaaz, a obtenu une vidéo montrant des membres des forces de sécurité syrienne donnant des entretiens sur les raisons de leur défection. Ces hommes confirment qu’ils ont dû tirer sur des civils non armés et nient la présence de «gangs armés» et de « groupes terroristes» que le régime accuse de conduire les mouvements de protestation en Syrie. La chaîne Al-Jazeera a traduit cette vidéo en anglais et s’est renseignée auprès de Avaaz pour ce qui a trait à sa véracité. Avaaz a confirmé que cette vidéo avait été faite par des journalistes citoyens crédibles qui travaillent avec Avaaz depuis le début du soulèvement en Syrie. Al-Jazeera ne peut confirmer de manière indépendante l’authenticité de cet entretien. Nous le traduisons ici et les réponses nous semblent confirmer toutes les informations, certes limitées, dont nous disposons sur la situation en Syrie à partir de diverses sources. Un tel entretien est peut-être un indice d’une crise initiale dans des secteurs de l’armée, à ne pas confondre avec le noyau dur du système répressif. (Rédaction)

*****

Question: Pouvez-vous donner votre nom (la personne qui conduit l’entretien interroge un agent des forces de sécurité qui a fait défection en date du 6 juin 2011)?

Réponse: Mustafa Ahmed al-Moussa, Idleb, Jebel As Zawiya.

Question: Dans quel service étiez-vous engagé?

Réponse: Les forces aériennes. J’ai été muté il y a deux mois sur la base des forces aériennes de l’aéroport Mezze [Damas].

Question: Qui était votre officier supérieur?

Réponse: Le colonel Zuhel al-Hassan et le major-général Jamil al-Hassan.

Question: A quelle tâche étiez-vous désigné?

Réponse: Notre mission consistait à écraser les manifestants. Nous avions l’habitude d’entrer dans les mosquées en prétendant que nous allions simplement prier comme les autres personnes et dix agents étaient placés autour de la mosquée et dix à l’intérieur surveillaient les personnes qui priaient. Si ces dernières à un certain moment se réunissaient et si elles parlaient à l’intérieur de la mosquée d’organiser une démonstration à l’extérieur, nous intervenions afin d’empêcher toute autre personne de participer au sujet discuté dans la mosquée. Et les dix autres agents à l’extérieur devaient empêcher tout rassemblement et prenaient des vidéos ainsi que des photos au cas où certains se rassembleraient ou simplement parleraient d’organiser une manifestation.

Question: Et malgré cela les manifestations continuaient.

Réponse: Oui, il y avait des manifestations malgré ces mesures de surveillance.

Question: Au cas où il y avait une manifestation, comment faisiez-vous normalement pour intervenir, réprimer les manifestants.

Réponse: Normalement, quand les manifestants sortaient de la mosquée, les dix agents qui se trouvaient à l’intérieur sortaient avec les manifestants et appelaient à la liberté comme ces derniers et comme les voisins qui adhéraient à la manifestation.

Question: Lanciez-vous d’autres mots d’ordre en plus de ceux liberté comme le faisaient les autres manifestants?

Réponse: Non. Nous n’appelions qu’à la liberté. Les dix agents à l’intérieur de la mosquée se joignaient aux manifestants à l’extérieur et étaient ceux qui clamaient avec le plus d’enthousiasme les mots de liberté.

Question: Donc vous aviez une sorte de tâche particulière de vous réunir autour des gens qui chantaient le plus?

Réponse: Oui. Un de ces agents, qui ne se manifestait pas, se plaçait derrière une personne qui chantait et le frappait avec une matraque électrique jusqu’à ce que la personne perde connaissance.

Question: Avez-vous utilisé des balles réelles?

Réponse: Oui. Les agents traînaient la personne sans connaissance et prétendaient qu’ils lui mettaient de l’eau sur le visage pour la faire à nouveau prendre conscience; en fait, ils l’amenaient dans une voiture des services de sécurité et prenaient soin qu’elle ne se réveille pas jusqu’à ce qu’ils arrivent dans le poste de police.

Question: Je vous demande à nouveau, avez-vous utilisé des balles réelles?

Réponse: Oui, nous avons utilisé des balles réelles. Et il y a eu beaucoup de blessés et de décès parmi les manifestants qui clamaient pour la liberté. Ils sortaient pour manifester avec leur poitrine à découvert.

Question: Les manifestations étaient-elles pacifiques?

Réponse: C’était des manifestations pacifiques. Les protestataires n’avaient aucune arme, rien, ils lançaient des slogans pour la liberté. Ils ne sortaient pas pour engager une bataille. Ils n’étaient là que pour réclamer leur propre liberté.

Question: Et vous les réprimiez en utilisant de la munition réelle?

Réponse: Oui et aussi des matraques électriques. Nous étions surpris de voir parmi les manifestants des personnes étranges, en fait des agents des services secrets de l’armée de l’air.

Question: Qu’entendez-vous par des éléments étranges?

Réponse: Ils n’apparaissaient pas comme des agents des forces de sécurité et ils n’apparaissaient pas jusqu’à ce que la manifestation se développe. Et d’habitude, nous les retrouvions subitement.

Question: Etaient-ils membres de l’armée?

Réponse: Non, ils avaient des habits civils et portaient des vestes noires qui les distinguaient de nous. Et lorsque la manifestation se terminait et que nous retournions à notre base, nous ne les voyions plus.

Question: Pourriez-vous nous donner leur identité?

Réponse: Non, je ne les connais pas.

Question: Comment opériez-vous des arrestations; était-ce après la fin de la manifestation?

Réponse: Les arrestations avaient lieu durant la manifestation ou très tard dans la nuit. Pour ceux que nous ne pouvions arrêter durant la manifestation, nous nous rendions dans leur lieu d’habitation à 2 ou 3 heures du matin alors qu’ils dormaient.

Question: Pour arrêter ces personnes, disposiez-vous de mandat d’arrêt?

Réponse: Non. Nous entrions par effraction dans les maisons très tard afin qu’ils ne sachent pas que nous venions. Les agents des forces de sécurité de l’aviation, durant ces raids, étaient accompagnés de membres de la 4e Division dirigée par Maher al-Assad [le frère du président Bachar al-Assad qui dirige une force spécialisée, de fait séparée de l’armée: la 4e Division]; les membres de la 4e Division entouraient la ville afin que personne ne soit capable d’en sortir. Ils circulaient sur les routes et les allées et ils avaient l’ordre d’ouvrir le feu sur toute âme qui s’y trouvait ou qui se faisait voir sur un balcon. Toute personne qu’ils voyaient, ils lui tiraient dessus, que ce soit un homme ou une femme.

Question: Aviez-vous l’habitude de battre les personnes que vous étiez en train d’arrêter en face de leur femme ou de leurs enfants?

Réponse: Oui, ils avaient l’habitude d’entrer par effraction dans la maison, de casser la porte, de faire sortir ceux qu’ils voulaient arrêter et de les battre en présence des membres de leur famille: leur mère, leur femme, leurs enfants; ainsi l’on assistait à des scènes qu’aucun être humain ne peut accepter. Les enfants criaient, les femmes plus âgées criaient; ainsi les membres de la famille essayaient d’empêcher que leurs enfants tombent aux mains des services de sécurité, ce qui conduisait les agents à les battre pour obtenir ce qu’ils voulaient. Les agents avaient aussi l’habitude de voler ce qu’il y avait sur place et ils prenaient tout qu’ils trouvaient et qui avait de la valeur.

Question: Vous pouvez nous assurer qu’il y avait des vols dans les maisons qui étaient envahies?

Réponse: Oui, oui.

Question: Les membres des services de sécurité volaient donc dans les maisons?

Réponse: Oui, oui.

Question: Pouvez-vous nous réaffirmer cela une fois de plus?

Réponse: Oui. Normalement, lorsqu’une personne a subi un vol dans sa maison, il se rendait auprès des forces de sécurité pour porter plainte. Maintenant, ce sont les forces de sécurité qui volent dans les maisons; auprès de qui voulez-vous que la personne porte plainte?

Question: Vous, Mustafa, avez-vous ouvert le feu vous-même sur des manifestations?

Réponse: Nous avions des ordres d’ouvrir le feu sur les manifestants.

Question: Avez-vous ouvert le feu vous-même? Avez-vous tué une personne vous-même?

Réponse: Je n’ai tué personne parce que je tirais en l’air ou sur des endroits où il n’y avait personne, pas de manifestants.

Question: Mais vous ouvriez le feu?

Réponse: Oui, j’ouvrais le feu pour montrer à ces «éléments étranges» [dont j’ai parlé] que je tirais, parce qu’ils tiraient sur tous ceux qui refusaient d’ouvrir le feu; ainsi je l’ai fait pour garantir ma propre sécurité…

Question: Qu’avez-vous à dire aux personnes honnêtes qui sont dans les forces de sécurité et l’armée, les officiers et les autres?

Réponse: Je leur dis de quitter de l’armée syrienne parce qu’elle n’est plus une armée qui défend la patrie. C’est une armée qui détruit la patrie. Et ce qu’elle fait dans diverses villes, ce n’est qu’un exemple de ce qu’elle va faire dans les jours qui viennent. Ce qu’ils font maintenant dans le gouvernorat de Damas, ils le feront partout ailleurs. Je dis à chaque soldat, recrue, officier et agent honnête et honorable de quitter cette armée parce qu’elle attaque toutes les villes. Il ne s’agit pas seulement de Damas, mais de toutes les provinces de Syrie.

Question: Cela signifie-t-il que les soldats de l’armée syrienne et les agents des services de sécurité sont en train de tuer le pays?

Réponse: Oui, ils tuent le pays  et les citoyens. Pour eux, c’est: ou bien on vous dirige, ou bien on vous tue… (Traduction A l’Encontre)

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