samedi
27
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

9207b9f8fevigPar Benjamin Barthe

Les affiches placardées sur les murs parlent pudiquement de «travailleurs étrangers». Par décision de la municipalité, il leur est interdit de circuler en ville entre 20 heures et 6 heures du matin. Mais les habitants des localités libanaises où ce genre d’annonces ont fleuri savent qu’elles ne visent qu’une seule catégorie de population: les réfugiés syriens.

La détérioration de la situation sécuritaire dans le pays du Cèdre a incité les autorités de dizaines de villes et de villages à imposer un couvre-feu aux familles ayant fui la guerre civile qui fait rage quelques dizaines de kilomètres plus à l’est. Ces mesures discriminatoires, mises en œuvre par des policiers municipaux ou des groupes d’autodéfense, témoignent du raidissement de la société libanaise sur la question syrienne. Débordées par la présence sur leur sol d’au moins 1,5 million de réfugiés, un chiffre équivalent à près d’un tiers de la population locale, les autorités ferment les yeux.

«C’est un peu raciste, convient Sejean Azzi, ministre du travail, mais ces couvre-feux sont la conséquence d’une recrudescence de crimes et de vols. nous ne pouvions pas prendre position contre ces dispositions.»

Le tournant dans la perception des réfugiés date de la bataille d’Ersal, au début du mois d’août 2014. La mort des dix-huit soldats tués par des djihadistes syriens infiltrés dans cette ville frontalière a bouleversé l’opinion publique. L’émotion a redoublé lorsque les assaillants, membres du Front Al-Nosra et de l’Etat islamique, ont commencé à exécuter les vingt-neuf militaires faits prisonniers dans les combats. Quatre soldats ont déjà subi ce sort et chaque mise à mort a fait monter d’un cran la fièvre antisyrienne. Les ravisseurs réclament la libération d’islamistes détenus à Beyrouth, que le gouvernement refuse de relâcher, arguant qu’il s’agit de «terroristes». Graffitis menaçants, insultes dans la rue, expulsions, ratonnades: les réfugiés font les frais de ce feuilleton macabre.

«Peur du point de rupture»

La tension avec les réfugiés est d’autant plus vive que, à l’inverse de la Jordanie ou de la Turquie, autres terres d’exil des Syriens, le Liban est déchiré sur la question du soulèvement anti-Assad. L’Alliance du 14-Mars, emmenée par le Courant du futur de l’ex-premier ministre sunnite Saad Hariri, est acquise à la cause des rebelles, alors que le Bloc du 8-Mars soutient Damas, à l’image du Hezbollah, la milice chiite engagée aux côtés des forces d’Assad. «Le Liban s’oriente-t-il vers une nouvelle guerre civile?», s’interrogeait en septembre 2014 le quotidien As-Safir. «Il y a la peur du point de rupture, mais par miracle nous ne l’avons pas encore atteint, tempère Dana Sleiman, porte-parole au Liban du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les violences n’affectent qu’une part infime des Syriens installés au Liban. La plupart d’entre eux continuent à être bien traités.»

Encore faut-il qu’ils aient la chance de pouvoir rentrer dans le pays. Persuadé que sa capacité d’absorption est largement dépassée, le gouvernement a verrouillé la frontière au début de l’automne 2014. Alors qu’il n’avait cessé de grimper depuis le printemps 2012, date des premières arrivées, le nombre de Syriens enregistrés auprès du HCR est stable depuis le mois de septembre: 1,15 million. A ce chiffre, il faut ajouter tous ceux qui ne se déclarent pas auprès de l’agence des Nations unies. Résultat, le nombre de réfugiés Syriens au Liban est estimé entre 1,5 et 1,8 million, ce qui, rapporté au nombre d’habitants (4,4 millions), constitue le ratio le plus élevé au monde.

Pendant les deux premières années de la crise, entre 2012 et 2014, le gouvernement libanais a laissé les ONG et les organisations internationales seules en première ligne.

Cette attitude était la résultante d’une forme de déni lié au syndrome palestinien (Beyrouth n’ayant pas signé la convention de 1951 relative au statut des réfugiés, les Syriens sont officiellement appelés des «déplacés»), d’un manque d’expertise criant (une simple cellule de crise, composée de quatre ministres suit le dossier) et des dysfonctionnements institutionnels dont le pays est coutumier (le premier ministre, Tammam Salam, a mis dix mois à former son gouvernement).

Mais aujourd’hui, les autorités sonnent le tocsin. Les diplomates occidentaux sont confrontés à un barrage de chiffres, tous plus alarmistes les uns que les autres: 10 points de croissance en moins depuis 2011; 7,5 milliards de dollars (6,2 milliards d’euros) de manque à gagner en raison notamment de l’effondrement du tourisme; 340 000 chômeurs en plus. «47% des Syriens sont en position de concurrence avec la main-d’œuvre libanaise, car ils commencent à travailler dès l’âge de 12 ans, argumente Sejean Azzi, qui est vice-président du parti Kataëb, la droite chrétienne. Ce ne sont plus des déplacés ou des sinistrés, ce sont des immigrés. Ils viennent chez nous car nos hôpitaux et nos écoles sont meilleurs.»

Auprès des humanitaires, cette rhétorique ne convainc qu’à moitié. «C’est du populisme, s’indigne Thierry Coppens, le chef de mission de Médecins sans frontières. Les hôpitaux, qui sont à 90% privés, n’ont jamais été aussi remplis. Et les centaines de millions de dollars distribués aux réfugiés pour se nourrir sont réinjectés dans l’économie locale. Le tableau n’est pas aussi noir qu’ils le disent.»

Pratiques musclées

Au HCR, on s’efforce de traiter le durcissement du discours gouvernemental avec doigté. «Le Liban essaie de se protéger, il faut être compréhensif», avance Dana Sleiman. Pour autant, les dérivatifs à la crise que les autorités ont étudiés, comme la création de camps sur la zone frontalière ou bien le désenregistrement des réfugiés qui font des allers-retours en Syrie, ont été rejetés, tant par les Nations unies que par les ONG. «Il faut éviter de stigmatiser et d’isoler les réfugiés», dit Dana Sleiman.

Les services de sécurité libanais, en revanche, n’ont pas hésité à muscler leurs pratiques. De plus en plus de Syriens sont arrêtés pour le moindre défaut de papiers. La plupart sont relâchés au bout de six mois, mais certains sont emprisonnés plus longtemps, comme des membres de l’Armée syrienne libre (ASL), la branche modérée de l’insurrection. Derrière ce harcèlement croissant, certains devinent la marque du Hezbollah, qui tend à voir dans chaque militant anti-Assad un djihadiste en puissance et qui dispose de nombreux relais au sein des services de sécurité. «Si les réfugiés syriens se sentent acculés, sans aucun protecteur, vers qui vont-ils se tourner?», s’inquiète Nadim Houry, de l’ONG Human Rights Watch. «A force de crier au loup, on va finir par le créer», ajoute-t-il en référence à l’Etat islamique.

Motif d’inquiétude ultime: la «fatigue» des pays donateurs, lassés par un conflit qui semble sans fin et sollicités par d’autres crises comme l’Irak et la Centrafrique. En 2014, l’appel de fonds des Nations unies pour le Liban, évalué à 1,89 milliard de dollars, n’avait été financé qu’à 46%, obligeant les agences onusiennes à réduire leurs aides. Sur les 2,14 milliards de dollars demandés cette année, combien seront effectivement versés aux rescapés de l’enfer syrien? (4-5 janvier 2015, publié dans Le Monde)

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