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Israël-Palestine. «Tiens bon, Ahed Tamimi»

Publié par Alencontre le 27 - juillet - 2018

Ahed Tamimi

Par Gideon Levy

Dimanche vous [Ahed Tamini] devriez enfin sortir de prison avec votre mère. Mais peut-être vaut-il mieux ne pas vendre la peau de l’ours trop tôt, car le Shin Bet pourrait encore émettre contre vous un mandat d’arrêt administratif. Après tout, il y a juste quelques semaines, le Shin Bet a déterminé que vous étiez toujours «potentiellement dangereuse» Mais nous pouvons espérer que dans trois jours, vous et votre mère serez de nouveau à la maison, libres.

Nous pouvons aussi espérer que le danger potentiel que vous présentiez n’a pas diminué depuis l’hiver, pendant les mois que vous avez passés en prison; que vous êtes toujours dangereuse pour l’occupation, que vous ne cesserez pas de résister à votre manière. D’après ce que je sais de votre famille, qui selon la propagande israélienne serait une «famille favorable à la terreur» et une «famille de meurtriers», je sais qu’il n’y a aucune chance que cela se produise. Votre esprit ne faiblira pas. Votre «dangerosité» ne se dissipera pas.

Vous et votre mère êtes restées en prison pendant huit mois, alors que vous n’aviez rien fait de mal, vous avez seulement résisté de manière naturelle et justifiée à l’occupant qui a envahi la cour de votre maison. Vous avez frappé à mains nues un soldat armé et portant un gilet pare-balles avec toute la force que peut le faire une jeune fille de 16 ans frappant un soldat armé et protégé d’un gilet pare-balles; et votre mère a filmé l’incident. Voilà votre crime. Dans le contexte de l’occupation, seuls les soldats sont autorisés à frapper. Vous avez fait ce que toute personne courageuse vivant sous occupation aurait fait – vous l’avez giflé. L’occupation peut s’attendre à subir davantage que de tels incidents à l’avenir.

Cet événement s’est produit après que des soldats ont tiré sur votre cousin, âgé de 15 ans, Mohammed Tamimi. Cela s’est passé dans la rue, pas loin de chez vous. Il a reçu une balle dans la tête qui ne lui a laissé que la moitié du crâne. Il faut que vous sachiez que depuis lors ils l’ont de nouveau arrêté, malgré son invalidité, avant de le relâcher. Votre frère a également été arrêté, puis relâché.

Nabi Saleh [village au centre de la Cisjordanie] attend ses filles. Bassem [le père] attend Nariman [la mère] et Ahed. Il y a aussi des Israéliens qui attendent leur libération. La semaine dernière il s’est produit un autre cas de résistance aux forces d’occupation: de jeunes hommes ont jeté des pierres sur la police des frontières et blessé une policière, qui a été emmenée à l’hôpital.

Une pierre peut tuer et il y a maintenant une nouvelle politique plus sévère à l’égard des lanceurs de pierres. Trois jeunes hommes ont été arrêtés, mais ils ont été immédiatement relâchés. Il faut dire que c’étaient des colons de Yitzhar [colonie au sud de Naplouse]. Ahed a passé huit mois en prison alors qu’elle n’a blessé personne. Mais il n’y a bien sûr pas d’apartheid dans les territoires occupés!

Ahed sera libérée dimanche 29 juillet dans une nouvelle réalité. Elle est devenue une icône. Alors qu’elle était en prison, Gaza s’est soulevée et 160 de ses habitants l’ont payé de leur vie, tués par des tireurs d’élite israéliens. Des dizaines d’autres sont restés handicapés, certains parce qu’Israël leur a refusé des soins médicaux appropriés.

Pendant qu’Ahed était en prison, la Cisjordanie a sombré dans sa torpeur estivale, prise dans des dissensions internes et des disputes. La Cisjordanie a besoin d’Ahed. La résistance a besoin d’Ahed. Non pas qu’une jeune fille puisse changer le monde, mais la génération d’Ahed doit être la prochaine génération de la résistance. La génération qui l’a précédée est perdue; ses enfants ont été tués, blessés, arrêtés, emprisonnés, désespérés, fatigués, exilés ou ils ont rejoint la bourgeoisie.

Oui, on peut être Israélien et soutenir les Palestiniens qui résistent à l’occupation, comme Ahed Tamimi, et leur souhaiter du succès. En réalité, il faut le faire. Avec ses mains nues et son allure saisissante, Ahed constitue l’espoir pour l’avenir, une inspiration pour les autres. Le Shin Bet s’est opposé à sa libération anticipée en affirmant: «Ses déclarations montrent son idéologie extrémiste et, vu la situation sécuritaire, cela montre que sa libération anticipée serait potentiellement dangereuse.» Des mois se sont écoulés et on espère que le Shin Bet estime qu’Ahed a changé son idéologie grâce aux mois supplémentaires qu’elle a passés en prison. Sinon, elle ne sera pas relâchée.

Mais le Shin Bet sait aussi qu’à l’exception des abus, de la vengeance, de la satisfaction de l’opinion publique israélienne et d’une tentative désespérée de répression par la force, rien ne justifie le maintien en prison de cette jeune fille porte-étendard de Nabi Saleh. Le Shin Bet sait que son idéologie «extrémiste» est l’idéologie de tous ceux qui vivent sous occupation.

Maintenant, il faut dire à Ahed: oui, ça valait la peine. Continue comme ça, Ahed. Maintenez la résistance à l’occupation. Continuez les protestations de votre courageux village tous les vendredis. Continuez les «incitations» en dénonçant l’occupation et en documentant ses crimes. Continuez à gifler l’occupant s’il envahit à nouveau votre cour, ou s’il tire une balle dans la tête de votre jeune cousin. (Article publié dans la rubrique Opinion de Haaretz, daté du 25 juillet 2018; traduction A l’Encontre)

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