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avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Israël. «Votez donc pour Benny Gantz?»

Publié par Alencontre le 26 - janvier - 2019

Le chef d’état-major Benny Gantz avec son fils, nouvelle recrue de la Brigade Parachutiste, qui vient de prêter serment sur l’esplanade du Mur des Lamentations à Jérusalem.

Par Gideon Levy

Votez pour Benny Gantz [1]. Il est le rêve israélien devenu réalité. C’est ce que la plupart des Israéliens veulent. C’est de lui que rêvent ces Israéliens qui se croient être géniaux. C’est le centre [politique] dans ce qu’il a de pire. Il est le produit de ses propres vidéos de propagande. Il tire des coups de fusil et il rêve, il massacre et espère que tout ira pour le mieux, il détruit, il démolit – et il parle de paix.

Après tout, qu’est-ce que «nous» voulons? Juste tuer autant d’Arabes que possible et parler de paix autant que possible. Gantz fera ce qu’on attend de lui. Il bombardera sans merci, tout en se faisant passer pour quelqu’un d’éclairé. Y a-t-il une meilleure façon de décrire l’essence du sionisme? Regardez dans les beaux yeux du mauvais candidat; nous y verrons exactement ce que nous voulons que soit notre prochain chef.

Le mal israélien a déjà conduit à accomplir de nombreux crimes de guerre. Mais il est improbable que nous ayons jamais vu une telle fierté devant le meurtre d’êtres humains et devant la destruction de leurs maisons. Peut-on considérer des funérailles comme promotions de vente? Des quartiers bombardés comme gadget électoral? Le nombre de morts comme argument de propagande? Des mains imbibées de sang comme un motif de fierté?

Comme d’habitude, Israël est davantage scandalisé par un panneau légitime affirmant que quelques journalistes «ne décideront pas pour nous» [allusion aux affiches accusant de célèbres journalistes d’influencer les élections], que par les clips d’horreur de Gantz.

Quand ça vient de la droite, surtout du Premier ministre Benjamin Netanyahou, on parle toujours d’«incitation». Mais quand une incitation aussi abjecte au meurtre vient du beau Israël de Gantz c’est légitime. Il a suffisamment de scalps à sa ceinture à présenter aux assoiffés de sang. C’est lui le chef d’état-major israélien qui a ordonné le meurtre du chef d’état-major palestinien. Regardez les photos, comme c’est génial!

Il n’est pas difficile d’imaginer une rencontre de conseillers stratégiques avec le candidat innocent. Nous opterons pour l’uniforme militaire et des décorations de combattant. Nous opterons pour Gaza et Ahmad Jabari et nous recueillerons les votes de la droite et de Yesh Atid [parti centriste laïc]. Faites-nous confiance. Après tout, vous n’êtes pas Yair Lapid [député qui mène campagne contre Netanyahou], qui a fait son service militaire comme journaliste à Bamahane; vous êtes un guerrier. Et le candidat acquiesce d’un signe de tête. C’est un type bien et tout n’est que tactique; faites confiance aux conseillers. Qu’il soit élu, et il fera la paix.

Mais pour se faire élire, il faut faire un peu d’incitation. «Seuls les forts peuvent gagner», devient le slogan d’un parti centriste, de pair avec «Israël avant tout», qui ne peut empêcher d’évoquer un «Israël über Alles». Et c’est lui le bon candidat, le chéri, pas le Satan Nétanyahou, dont nous devons à tout prix nous débarrasser. Votez pour Gantz !

Votez pour Gantz car, contrairement à Nétanyahou, il parle de paix. Il dit qu’il ne veut pas qu’une autre génération grandisse ici sans espoir – et les yeux s’embuent. «Il n’y a pas de honte à aspirer à la paix», affirme-t-il dans son hébreu défectueux, provoquant un délicieux frisson dans votre dos.

Voilà enfin quelqu’un qui parle d’espoir et de paix. Mais tout cela disparaît immédiatement; en effet, pendant encore 50 ans nous devrons encore envoyer «nos garçons», eh, oui, nos garçons, se battre. On n’a pas le choix, vous comprenez. Il n’y a pas de partenaire en face de nous et il y a des Palestiniens qui sont nés pour tuer.

Comme c’est typiquement israélien, comme c’est sioniste de gauche, comme c’est centriste, de tout dire sans rien dire, d’avoir son gâteau et de le manger, aussi. Le fascisme israélien et le militarisme israélien sont bien emballés dans un paquet étincelant. Là il ne s’agit pas du sadisme de la police des frontières, ce sont les pilotes qui parlent aimablement tout en dirigeant des bombardements depuis le cockpit. C’est pourquoi le candidat Gantz est si scandaleux. Il y a Naftali Bennett et Betzalel Smotrich avec leur fascisme débridé et Avigdor Lieberman comme le tyran des marchés. Il y a Netanyahou qui fait tout pour maintenir sa vision de l’éternel statu quo ante. Et puis, comme d’habitude, l’illusion éclate, et révèle qu’elle est pire que tout ce qui se trouve à droite.

C’est une illusion qui permet aux Israéliens de se sentir si bien dans leur peau après cent ans de dépossession et cinquante ans d’occupation. C’est parce que nous avons un candidat sympathique comme Gantz que le crime peut se poursuivre pendant une période aussi longue.

La paix? Peut-être dans 50 ans. Et comment y arriverons-nous? Avec encore beaucoup d’opérations comme Bordure protectrice et d’assassinats, de meurtres et de funérailles. Après tout, c’est comme ça qu’on fait la paix avec les Arabes. Demandez donc à Gantz.

Votez pour lui. Il est toi. (Article publié dans Haaretz, le 24 janvier 2019; traduction A l’Encontre)

_____

[1] Binyamin «Benny» Gantz est un militaire et homme politique israélien qui a occupé le poste de chef d’état-major de Tsahal du 14 février 2011 au 16 février 2015. Le 27 décembre 2018, il fonde un nouveau parti israélien du nom de Résilience pour Israël (Hossen L’Yisrael). Il se prépare aux élections d’avril 2019, au moment où Benyamin Netanyahou est empêtré dans des procédures judiciaires pour corruption ; elles concernent aussi sa femme et sa famille. Raison pour laquelle B. N. a rendu très visibles les tirs sur les bases iraniennes en Syrie et que son homologue Poutine a sur le même ton imagé, donc télévisé, vanté l’efficacité de son arsenal anti-fusées, du nom de S-400. (Réd. A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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