lundi
17
juin 2018

A l'encontre

La Brèche

Manifestation pour la libération des prisonniers palestiniens, prison militaire Ofer (Photo: Activestills)

Par Charlotte Silver

Des centaines de prisonniers palestiniens sont entrés dans leur sixième jour de grève de la faim ce samedi 22 avril 2017, tandis que les autorités israéliennes ont renforcé leurs mesures punitives dans le but d’affaiblir l’action collective.

Le 17 avril, 1500 Palestiniens ont entamé une grève de la faim de masse avec une longue liste de demandes, y compris des soins et des conditions médicales améliorés et plus de visites familiales.

Alors que plusieurs des grévistes ont déjà été hospitalisés, les dirigeants israéliens refusent toute négociation sur les demandes des prisonniers.

«En ce qui concerne la grève de la faim des terroristes dans les prisons israéliennes, je prends l’approche de Margaret Thatcher», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, sur Facebook, en référence à l’ancien Premier ministre britannique qui a notoirement fait mourir plusieurs grévistes de la faim irlandais en prison en 1981.

Israël détient actuellement plus de 6000 prisonniers politiques palestiniens. Des centaines d’entre eux sont détenus sans aucune accusation ou procès, et des milliers après des procès devant les tribunaux militaires d’Israël qui ont un taux de condamnation de près de 100%.

S’attaquant aux dirigeants de la grève, les autorités israéliennes ont commencé à confisquer des effets personnels et des vêtements, à interdire la télévision, à déplacer de force les grévistes dans différentes sections des prisons et à placer des dizaines d’autres en isolement cellulaire.

«Dans les prisons de Nitzan et de Ramla, des fonctionnaires israéliens ont utilisé des chiens policiers contre les détenus palestiniens en grève de la faim et confisqués les exemplaires du Coran que possédaient les prisonniers», a déclaré l’agence de presse Ma’an ce samedi, faisant référence à la Société des prisonniers palestiniens.

Représailles pour l’article du New York Times

Parmi ceux qui sont placés en isolement, se trouvent Marwan Barghouti [voir ici son appel: il a passé déjà 15 ans en prison: http://chroniquepalestine.com/greve-de-faim-prisons-israeliennes/], qui a été à l’initiative de la grève de la faim en masse, et Karim Younes, le Palestinien qui aura purgé la plus longue peine ininterrompue dans une prison israélienne.

Marwan Barghouti, un personnage éminent du mouvement du Fatah, pourrait être encore puni pour son article publié dans The New York Times, le 16 avril 2017, expliquant les raisons de la grève.

Le Comité palestinien pour les affaires de prisonniers a cité des accusations d’Israël selon lesquelles la femme de Barghouti «a sorti en contrebande» l’article de prison.

Mais le ministre israélien de la sécurité publique, Gilad Erdan, a déclaré que les autorités essayaient de savoir s’il s’agissait de ses avocats.

Erdan a ajouté que si on découvre que ses avocats ont aidé Barghouti à publier l’article, ils pourraient être interdits de le visiter.

Michael Oren, ancien ambassadeur américain en Israël qui travaille maintenant pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu, a suggéré que The New York Times a peut-être joué un rôle.

«Si quelqu’un dans le journal l’a aidé [à sortir l’article hors de prison], The New York Times devrait en être tenu responsable», a déclaré Oren, suggérant que le bureau de Jérusalem du journal pourrait être fermé.

Ma’an News Agency a signalé que les avocats ont déjà été empêchés de visiter la prison d’Ashkelon et que l’accès à d’autres prisons a été impossible.

Les avocats représentant des prisonniers en grève boycottent maintenant les tribunaux militaires israéliens.

Harceler les grévistes de la faim

Le ministre de la sécurité publique Erdan, comme Lieberman, a promis d’ignorer les demandes des grévistes de la faim.

«Il n’y a pas de véritable justification pour cette grève», a déclaré Erdan. «Les terroristes ne sont pas en prison pour obtenir de bonnes conditions de vie. Ils sont là pour être punis. Une grève de la faim ne devrait pas changer notre comportement en tant qu’État envers les prisonniers».

Erdan a été à l’initiative d’une loi en 2015 visant à légaliser le gavage de force des grévistes palestiniens de la faim, quand il a comparé les grèves de la faim aux attaques-suicides.

Jeudi, des Israéliens ont organisé un barbecue sur le parking de la prison d’Ofer – où les prisonniers palestiniens ont refusé de manger depuis plusieurs jours – pour «célébrer la grève de la faim».

Les participants au barbecue sont affiliés au parti fasciste du Jewish Home Party, membre du gouvernement de coalition de Netanyahou.

Plusieurs dizaines de détenus auraient décidé de s’alimenter à nouveau après cinq jours de grève, mais ils ont été remplacés par des centaines d’autres qui ont rejoint le mouvement de protestation. (Article publié par Chronique de Palestine, le 24 avril 2017)

Charlotte Silver est une journaliste américaine indépendante vivant à San Francisco. Elle a été présente durant plusieurs années en Cisjordanie.

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La manifestation sociale la plus justifiée en Israël

Par Gideon Levy

Les 1000 prisonniers palestiniens en grève de la faim font tous partie d’une lutte nationale pour la liberté, ce qui devrait sembler admirable même pour les Israéliens.

La protestation sociale la plus justifiée de toutes ne trouble personne [en Israël]. Une campagne de provocation méprisable est menée contre elle, orchestrée par le gouvernement avec la coopération empressée des médias au service du pouvoir. La manifestation sociale la plus justifiée en Israël est présentée comme un danger et une menace pour la sécurité.

Prison israélienne d’Ofer, en Cisjordanie

La manifestation sociale la plus justifiée, courageuse et profonde en Israël aujourd’hui est la grève de la faim de centaines de prisonniers palestiniens, depuis une semaine ce dimanche [23 avril]. En lieu et place d’avoir des personnes ayant une conscience et qui rejoignent cette grève, ou au moins manifestent pour la soutenir, nous avons des jeunes hommes de l’Union nationale, qui allument des barbecues sous les fenêtres de la prison Ofer pour faire souffrir les grévistes de la faim.

C’est un comportement méprisable de la fraction sadique de l’aile droite. De même, personne n’a protesté contre ce spectacle dégoûtant.

La manifestation sociale la plus justifiée en Israël n’est pas du tout présentée sous cet éclairage. Au contraire, tous ceux qui y participent sont dépeints comme des meurtriers abominables. Tous les prisonniers juifs sont-ils au même titre des «meurtriers abominables»? Mais le discours public en Israël n’aime pas un quelconque doute moral pour ce qui a trait aux Palestiniens. Et donc, les prisonniers politiques sont présentés comme des meurtriers et personne ne parle des buts de leur lutte. Celle-ci est délégitimée de manière radicale sous l’impact de la machine à broyer des commentaires militaires, dictés par le service de sécurité, c’est-à-dire le Shin Bet.

Prenez note des explications dont on nous gave: il s’agit d’une lutte palestinienne interne au bénéfice de Marwan Barghouti; c’est Barghouti contre le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Tout le discours de propagande des services de sécurité a pour but d’obscurcir les objectifs de la grève. Et personne ne demande s’il est possible que l’objectif d’une grève de la faim de plus d’un millier de personnes, avec toutes les souffrances qui en découlent, soit de faire progresser la carrière d’un prisonnier condamné à quatre peines d’emprisonnement à perpétuité? Quelqu’un peut-il prendre cela au sérieux? Est-ce que quelqu’un sait même ce que signifie une grève de la faim? N’y a-t-il pas la possibilité que ces personnes courageuses, qui sont disposées à sacrifier leur «bien-être» et même leur vie, le font pour des causes justes?

Leurs causes sont incomparablement justes. Il n’y a même pas une seule demande extrême. Ils veulent un traitement un peu plus humain. Ils veulent des téléphones publics, comme les criminels juifs de bas étage, et ils veulent prolonger les heures de visite de leur famille. Ils veulent être photographiés de temps en temps avec leurs proches et recevoir des soins médicaux appropriés. Ceux qui devront passer la plupart de leur vie en prison veulent être en mesure d’étudier. Et bien sûr, ils veulent une fin de la détention administrative. Bref, ils veulent un peu plus de justice. Ce sont des objectifs sociaux et non pas politiques.

Lisez l’histoire des grèves de la faim. Presque toutes étaient justes et admirables. A commencer par les grèves de la faim des esclaves noirs sur les navires britanniques au XVIIIe siècle, jusqu’à la grande grève de la faim des prisonniers de l’IRA en Irlande et à la grève des étudiants chinois à Tiananmen. Mahatma Gandhi, Andrei Sakharov, Abie Nathan [militant pacifiste qui avait organisé la radio, depuis un bateau, portant le nom de Voice of Peace, il meurt en 2008 dans la misère la plus complète] représentent des exemples emblématiques de ce type de lutte. Et maintenant, c’est le cas de Marwan Barghouti, que le quotidien Yedioth Ahronoth accuse d’exciter des prisonniers. Précisément dans quel but incite-t-il les gens? De recevoir des livres en prison? De faire installer un téléphone public?

Il y a des meurtriers parmi eux – la minorité, en fait – et ils ont aussi des droits. Certains sont en prison pour des activités politiques. Certains n’ont pas été jugés. Quelques-uns ont été internés récemment pour leurs intentions présumées. Et ils font tous partie d’une lutte nationale pour la liberté. Cela devrait sembler admirable même pour les Israéliens. On les a condamnés à de lourdes peines, disproportionnées, et, bien sûr, sans procédure régulière. Les conditions de leur incarcération traduisent également l’apartheid sans vergogne comparées aux conditions faites aux prisonniers juifs.

Maintenant, ils se battent pour leurs droits fondamentaux. Leur lutte mérite un soutien. La campagne de dénigrement contre eux doit être dénoncée. Les buts de leur grève sont beaucoup plus justifiés que l’incitation du ministre de la Sécurité publique Gilad Erdan et plus morale que la démagogie du leader de Yesh Atid, Yair Lapid [ancien ministre des Finances de mars 2013 à décembre 2014 du gouvernement Netanyahou III]. (Article publié dans le quotidien israélien Haaretz du 23 avril 2017; traduction A l’Encontre)

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Israël face à la grève de la faim des prisonniers palestiniens

Par Piort Smolar

L’Etat hébreu tente d’éviter une propagation du mouvement, alors que près de 6 200 «détenus de sécurité «sont enfermés. Huit jours après son lancement, le mouvement de grève de la faim parmi les prisonniers palestiniens ne faiblit pas. Au cours du week-end, environ 80 détenus appartenant au Hamas ont renoncé, mais d’autres continuent de se joindre à cette protestation pacifique. Selon Qaddoura Farès, président du Club des prisonniers palestiniens, «ils pourraient être près de 2000 dans les prochains jours». Près de 6200 «détenus de sécurité», selon l’expression en vigueur, sont enfermés dans les prisons israéliennes. Cette cause est l’un des rares sujets unificateurs au sein de la société palestinienne, capable de mobiliser une population démoralisée et très critique envers ses propres dirigeants. Chaque famille a compté, ou compte encore, des détenus. Chacun a entendu les récits de vies derrière les barreaux de l’occupant.

Manifestation à Bethléem lors de la Journée des prisonniers palestiniens et en soutien aux grévistes de la faim, 17 avril 2017
(Photo: Activestills.org)

Le chef de file de ce mouvement de protestation contre les conditions de détention est Marouane Barghouti. Condamné à cinq fois la perpétuité pour son implication dans l’organisation d’attentats pendant la seconde Intifada, au début des années 2000, il est aussi la figure la plus populaire du Fatah, la principale composante de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il a été placé à l’isolement dès le premier jour de la grève, le 17 avril. «Son niveau de sucre dans le sang est tombé, et il a refusé les soins, explique Qaddoura Farès. Il a 57 ans, ces jours sont difficiles.» Le porte-parole du service pénitentiaire, Asaf Liberati, explique au Monde que Marouane Barghouti «est pris en charge médicalement et n’est pas dans une situation critique».

«On n’a jamais rien obtenu sans grève de la faim, souligne Qaddoura Farès, très proche de Marouane Barghouti. Il n’existe pas d’autre option qu’un compromis, comme toujours.» En attendant, la pression monte. Le Fatah a annoncé une grève générale le 27 avril. Le lendemain, le parti réclame un nouveau «jour de colère», souvent marqué par des affrontements avec les soldats israéliens. Mais la capacité de mobilisation dans la rue demeure très incertaine. Des tentes ont été dressées dans les grandes villes palestiniennes, notamment à Ramallah, pour recueillir les témoignages de soutien aux grévistes. Elles ne sont guère fréquentées.

Prudent, Qaddoura Farès ne met pas en cause le peu d’entrain du président Mahmoud Abbas pour soutenir le mouvement. D’autant que le leader palestinien doit se rendre à Washington, le 3 mai, afin de rencontrer pour la première fois Donald Trump. «Abou Mazen – son surnom – a publié un communiqué de soutien, mais comme président, il aimerait que la situation soit aussi calme que possible autour de lui, reconnaît Qaddoura Farès. Or cette grève va faire beaucoup de bruit.»

Côté israélien, les autorités cherchent à casser l’effet de mimétisme à l’intérieur des prisons, en isolant au maximum les chefs de file et en exerçant des pressions sur les autres, y compris les non-grévistes. Les avocats n’ont pas eu accès aux participants. Israël refuse toute discussion publique sur la pertinence de leurs revendications. Elles portent sur les points suivants: possibilité de bénéficier de deux visites familiales mensuelles, contre une seule actuellement; installation de cabines téléphoniques; prise en charge médicale des personnes en longue maladie; réinstauration de la possibilité de s’inscrire dans des universités israéliennes pour étudier (elle a été retirée en 2011 par le gouvernement).

Détourner l’attention

Ce dernier a préféré, dès le premier jour, détourner l’attention sur une question périphérique, en s’en prenant au New York Times. Le quotidien américain avait publié, le 17 avril, une tribune de Marouane Barghouti, sans mentionner sa condamnation pour terrorisme. «Appeler Barghouti un leader et un parlementaire, c’est comme appeler – le président syrien – Assad un pédiatre», a lâché Benyamin Nétanyahou. Le député Michael Oren, ancien ambassadeur à Washington, a quant à lui évoqué «une attaque terroriste journalistique».

Mais après la correction immédiate par le quotidien américain, les autorités se retrouvent devant un dilemme classique: négocier serait perçu comme un signe de faiblesse; adopter une ligne martiale risque d’envenimer le mouvement et de dramatiser les enjeux, à l’approche du 50e anniversaire de l’occupation, début juin. En ouverture du conseil des ministres, dimanche 23 avril, le chef du gouvernement Benyamin Nétanyahou a déclaré qu’il conduisait «une politique déterminée et responsable, en accord avec les normes internationales et pas les diktats terroristes».

Ce n’est pas l’avis d’Amnesty International. Quelques jours avant le début du mouvement, l’ONG a publié un communiqué dans lequel elle rappelait que «la politique israélienne en vigueur depuis des décennies, consistant à détenir des Palestiniens – de Cisjordanie et Gaza – dans des prisons à l’intérieur d’Israël, en les privant de visites familiales régulières, est non seulement cruelle mais aussi une violation flagrante du droit international». (Article publié dans Le Monde daté du mercredi 26 avril 2017, titre réd. A l’Encontre)

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