vendredi
18
août 2017

A l'encontre

La Brèche

Geox à Vrange

Par Bojana Tamindzija

Moins de sept mois après son ouverture en janvier 2016, l’usine Geox de Vranje [en Serbie centrale, relativement à proximité des frontières de Bulgarie et de Macédoine] était déjà en grève. Le fabriquant italien [1] de chaussures avait décidé de s’asseoir sur tous ses engagements pris avec le gouvernement serbe, qui a pourtant largement financé cette installation. Descente dans les enfers de la mondialisation.

L’ONG Clean Clothes Campaign et l’initiative Change your shoes ont publié un rapport sur le mode de fonctionnement des chaînes de production dans l’industrie de la confection. Cette étude, qui examine les stratégies de trois marques mondialement connues – Tod’s, Geox et Prada – offre un aperçu détaillé de leur fonctionnement: à une extrémité de la chaîne, des produits coûteux dans un emballage raffiné, à l’autre, loin des yeux du public, les conditions de travail dégradantes d’une main-d’œuvre de plus en plus «bon marché».

L’impitoyable course aux profits modifie constamment les modes de production à l’échelle mondiale tandis que la mobilité des capitaux ainsi que les stratégies de délocalisation et d’adaptation des législations nationales et internationale, permettent la baisse constante des coûts de production. L’installation des usines dans les pays à la main-d’œuvre à bas coûts a eu pour conséquences une dégradation des conditions de travail, de la sécurité de l’emploi et des salaires au niveau mondial.

Les immenses bénéfices qu’enregistrent les grands groupes sont directement liés aux nouvelles conditions du marché mondialisé. Or l’écart, de plus en plus grand, entre le coût de production et le prix de vente est loin d’être redistribué «équitablement» à tous les acteurs de la chaîne.

L’Europe de l’Est, la nouvelle usine du monde

Le développement de l’industrie textile dans les pays peu développés d’Asie a fini par faire chuter le coût des salaires à l’échelle mondiale. Tant et si bien qu’on assiste aujourd’hui à un retour de la production dans l’Est de l’Europe.

Dans ces pays ravagés par la dite transition, le coût du travail est en effet parfois inférieur à celui en vigueur dans certains pays asiatiques. En outre, les gouvernements y font la course à celui qui attirera le plus d’investissements étrangers, notamment en créant des zones franches aux conditions de fonctionnement spécifiques, ou en offrant toute une série de services tels que le financement additionnel par des subventions, la gratuité des infrastructures, l’exemption de taxes à l’import et à l’export, les abattements fiscaux, etc. Autre avantage à s’installer en Europe de l’Est, le Régime de perfectionnement passif (RPP), un régime douanier spécifique qui permet aux entreprises d’exporter les matières premières en dehors de l’Union européenne, puis de réimporter les produits semi-finis ou finis, le tout en ne payant d’impôts que sur la «valeur ajoutée manufacturière» [qui est déterminée par la firme]. Les sociétés peuvent ainsi élargir leur réseau de collaborateurs à moindre coût.

Tod’s s’appuie par exemple sur un réseau de fournisseurs établis dans des régions italiennes à la main-d’œuvre bon marché. Prada a pour politique de faire revenir la production en Europe, en Italie et surtout en Europe de l’Est. Quant à Geox, tous ses principaux fournisseurs se trouvent hors d’Italie, en Asie et dans quelques pays d’Europe de l’Est.

Diviser pour mieux régner

Si la délégation de certains segments de la production à des entreprises tierces n’a rien de nouveau, ce qui est inédit, en revanche, c’est qu’il existe aujourd’hui des entreprises qui ne possèdent même plus leurs propres usines: la production complète est effectuée par des sous-traitants.

Le processus de production, très fragmenté, se déroule rarement intégralement dans une seule usine. Rares exceptions à la règle, Tod’s, qui produit intégralement ses chaussures haut de gamme dans ses propres usines, et Geox, qui possède en Serbie une usine au processus de production fermé pour des chaussures bas et moyen de gamme (mais qui ne représente que 3% de la production totale de la marque).

De nombreuses usines qui peinent à vendre leurs propres produits sont prêtes à devenir les sous-traitants des grandes marques mondiales. Celles-ci peuvent alors dicter leurs conditions de production et leurs collaborateurs se voient souvent contraints de signer des contrats désavantageux. Selon certains rapports, les sommes versées par les marques à leurs sous-traitants ne suffisent parfois pas même à couvrir les coûts de production. Les délais de commande très brefs et les prix très bas contraignent en outre ces sous-traitants à déléguer certaines parties de la production à des entreprises encore moins bien placées, avec des conditions de travail et des salaires encore pires.

Serbie: le cas Geox

Le fonctionnement de Geox en Serbie fait l’objet d’un focus dans le rapport, confirmant les nombreuses irrégularités et infractions au Code du travail révélées par les médias.

L’usine Geox a ouvert à Vranje en janvier 2016, grâce à onze millions d’euros de subventions du gouvernement serbe en échange desquelles la société italienne s’engageait à employer 1250 personnes, et à leur verser un salaire supérieur de 20% au minimum légal. Jusqu’à septembre 2016, Geox n’a pourtant versé à la majorité de ses salarié·e·s que le salaire minimum, et bien souvent, les heures supplémentaires ne figuraient pas sur les fiches de paie, pas plus d’ailleurs qu’elles n’étaient payées. Les employés ont également fait état de contrats de travail irréguliers, de licenciements abusifs, de harcèlement verbal, ainsi que de conditions de travail et de sécurité insatisfaisantes.

Après que des ouvrières de Geox ont décidé de dénoncer publiquement leurs conditions de travail déplorables, la pression médiatique a porté ses fruits, du moins dans une certaine mesure. Les salaires ont été augmentés, les heures supplémentaires limitées au cadre légal, et deux syndicats sont aujourd’hui enregistrés.

Les ouvriers continuent cependant de se plaindre de nombreuses irrégularités, et Clean Clothes Campaign a alerté le siège de la société le 13 février 2017. Geox n’a pas souhaité s’exprimer publiquement au sujet de la situation dans son usine. Si le rapport précise que malgré la hausse des salaires selon les modalités prévues par l’accord conclu avec les autorités serbes, leurs montants restent trop faibles pour permettre aux employé·e·s de vivre dignement. Selon les dernières enquêtes, le salaire le plus bas atteindrait 235 euros alors que l’on estime le panier moyen pour un foyer de trois personnes à 527 euros en Serbie. (Article publié dans le Courrier des Balkans, le 19 mai 2017; traduction par Chloé Billon)

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[1] La société GEOX a été créée en 1995. Son fondateur est Mario Moretti Polegato. Le siège social se trouve en Vénétie à Montebellunua. Son slogan: «La chaussure qui respire»… plus que ses salarié·e·s. En 2009, GEOX a racheté l’équipementier sportif Diadora, mis sur pied en 1949 et situé aussi en Vénétie, à Giavera del Montello. Diadora a été durant des années l’équipementier de l’équipe de football italienne, la Squadra Azzurra. Cette marque occupe aussi une place ascendante dans le tennis. Elle a aussi conquis des positions dans le cyclisme, l’athlétisme et les marathons. Ce rôle de sponsor étaye ses marchés.

Revenons à GEOX: à la chaussure, elle a ajouté l’habillement (9% du chiffre d’affaires, selon le rapport de 2016). GEOX dispose de quelque 1161 boutiques, dont 706 en gérance et 405 directement gérées par GEOX. La répartition géographique: 352 en Italie, 48 en Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) et 346 en Europe.

Dans ce rapport annuel pour 2016, il est mentionné l’importance «de la flexibilité du business délocalisé et de l’outsourcing (sous-traitance), afin de gérer de manière efficace le cycle productif, tout en maintenant la direction de la société aux commandes des phases critiques [entre autres le R&D et les brevets] de la chaîne de valeur, afin de contrôler la qualité du produit et les délais de livraison.» Le nombre de salarié·e·s employés directement par GEOX est extrêmement bas: 538 en 2016 et 543 en 2015. L’essentiel de la production s’effectue en sous-traitance (outsourcing). Le holding GEOX dispose d’un grand nombre de sociétés ayant leur siège en Allemagne, au Royaume-Uni, en Grèce, au Portugal, en France, Serbie (Vrange), Pologne, Hongrie, Turquie, Slovaquie, Chine (deux centres de production), à Macau, au Vietnam. Les coûts de publicité en 2016: 36,7 millions d’euros. (Réd. A l’Encontre)

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1 commentaire

  1. « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce  le 27 mai 2017 | «Les oiseaux de la tempête dit:

    […] http://alencontre.org/europe/serbie/serbie-geox-la-chaussure-qui-respire-et-etouffe-les-salarie%c2%b… […]

    Ecrit le 27 mai, 2017 à 2017-05-27T09:09:58+00:000000005831201705

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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