mercredi
23
août 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Emmanuel Grynszpan

Ce mercredi 9 août 2017, cela fera exactement 18 ans que Vladimir Poutine a déboulé dans le paysage politique russe, sorti de «nulle part». Nommé Premier ministre de Boris Eltsine à la surprise générale, cet ancien colonel du KGB prend d’une main de fer la destinée du pays jusqu’à aujourd’hui. Nul n’a régné aussi longtemps, à l’exception de Joseph Staline. Le spectre du dictateur soviétique se fait d’ailleurs de plus en plus sentir sur la direction prise par le pays.

 

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Comment Vladimir Poutine a-t-il réussi à monopoliser le pouvoir aussi longtemps ?

Il apparaît à sa nomination comme l’antithèse d’un président Eltsine alcoolique et malade. Jeune, sportif et brutal, il commence par porter le fer contre les indépendantistes tchétchènes, dont la victoire avait humilié l’armée russe en 1996. Elu président en 2000, il rabaisse des oligarques au rang de valets et prend rapidement le contrôle de toutes les chaînes de télévision. Dès lors, il construit une verticale du pouvoir et met hors-jeu tous ceux qui se placent en travers de sa route.

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Poutine est-il réellement populaire?

Les sondages d’opinion donnent une cote de popularité de Poutine au-dessus de 80% depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Mais de nombreux experts considèrent les sondages comme faussés par l’absence complète de concurrence politique. Contrôlée par le Kremlin, la télévision offre une couverture flatteuse à Vladimir Poutine et la critique est bannie. A contrario, si la cote de popularité d’un ministre croît un peu trop vite, une phase de purgatoire médiatique est prescrite pour préserver un fossé entre le monarque et ses favoris. Lorsqu’elle n’est pas passée sous silence, l’opposition est vilipendée comme agent de l’étranger ou associée à des idées extrémistes. Le directeur du Centre Levada, Lev Goudkov, estime que la popularité de Vladimir Poutine repose essentiellement sur sa stature internationale et son image d’homme fort qui a replacé la Russie au centre de l’arène globale. Les Russes se disent en revanche insatisfaits de sa politique économique ou sociale.

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Poutine va-t-il s’engager dans une guerre froide?

Selon le politologue Andreï Kolesnikov, étant donné que Poutine ne peut pas rendre la Crimée, les relations avec l’Occident ne reviendront pas au niveau pré-annexion. Toujours selon Kolesnikov, «l’élite politique russe pense que les Etats-Unis ont orchestré le soulèvement de Maïdan en Ukraine et les Printemps arabes parce qu’elle ne croit pas que la population soit un sujet de l’Histoire». Il existe donc un risque d’escalade, car le Kremlin voit dans la compétition avec les Etats-Unis se jouer la survie du régime politique russe. D’autre part, Vladimir Poutine ne peut, pour des raisons de politique intérieure, apparaître accommodant avec l’ennemi, ni apporter autre chose que des «victoires» détournant l’attention des problèmes sociaux.

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L’économie russe est-elle suffisamment solide pour les ambitions de Poutine?

Les inégalités sont monstrueuses entre les vieux amis de Vladimir Poutine devenus milliardaires durant son règne, et l’immense majorité de la population, qui perçoit des revenus inférieurs à 300 euros par mois. La disparité géographique est tout aussi criante. Le centre de Moscou déborde d’opulence, tandis que la misère des campagnes et républiques périphériques reste criante.

Le tarissement des pétrodollars a forcé le Kremlin à opérer des arbitrages sévères dans le budget de l’Etat. Les dépenses liées à la sécurité ont explosé et dévorent un tiers du budget fédéral. Les grands perdants sont l’éducation, la santé et, dans une moindre mesure, les dépenses sociales. Le Kremlin doit faire attention à ne pas trop couper dans ce dernier poste, car les Russes ont déjà subi une perte de 20% de leurs revenus depuis 2014 et dépendent de plus en plus des aides de l’Etat.

Le mécontentement des Russes est attisé par les révélations sur la corruption des élites. Les sondages montrent que la baisse du niveau de vie a nettement atténué l’intérêt des Russes pour les aventures militaires de Vladimir Poutine (Crimée, Donbass, Syrie). Avec un PIB russe à peine équivalent à celui du seul Etat de New York, un seul porte-avions vieillissant (contre 11 pour les Etats-Unis), la Russie dispose d’une capacité de projection très limitée. La vraie force de Moscou est d’avoir maintenu une parité avec Washington dans la dissuasion nucléaire.

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Les sanctions ont-elles mis à terre l’économie?

Non. Le pays a connu deux années de crise avec une nette contraction de l’économie, mais cette année, la croissance est revenue, bien que très faible. En réalité, la croissance, qui était de 7% par an en moyenne durant les années 2000, a fortement ralenti dès 2013 (1,6%), soit plus d’un an avant les sanctions internationales. L’économie russe souffre à chaque fois que les prix du pétrole baissent, mais c’est surtout l’absence de réformes structurelles qui condamne le pays à une stagnation. Les sanctions auront des effets à long terme en limitant les capacités d’investissement et les transferts de technologie dans les secteurs de l’armement et surtout de l’énergie.

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Combien de temps Poutine va-t-il rester au pouvoir ?

La personnification du pouvoir dans les années 2000, suivie du virage autoritaire de 2012 et des inclinations impérialistes à partir de 2014, suggère son intention de rester pour longtemps à la tête du pays. L’exhibition de son torse nu le week-end dernier confirme ce désir de paraître jeune et apte aux yeux des Russes. En creux, les observateurs s’accordent à noter l’absence de dauphin crédible. Si Poutine n’a pas encore déclaré son intention de se présenter une quatrième fois, peu doutent qu’il le fasse. Il attend à chaque fois le tout dernier moment, après s’être fait longuement implorer par ses subalternes. Le scrutin présidentiel a déjà été surnommé «référendum personnel de Poutine». C’est dire si son issue laisse peu de place au doute. (Publié dans Le Soir, 8 août 2017)

 

Quelques «présidents» bien assis

Vladimir Poutine (64 ans): au pouvoir depuis 1999, en tant que président du gouvernement ou président de la Fédération de Russie.

Noursoultan Nazarbaïev (77 ans): élu président de la République du Kazakhstan en 1990. Réélu en 2006 avec 90% des voix puis 2011 avec 97%.

Alexandre Loukachenko (62 ans): élu en 1994 à la présidence de la République de Biélorussie, puis réélu en 2001, 2006, 2010 et 2015. Il est surnommé « le dernier dictateur d’Europe ».

Ilham Aliyev (55 ans): élu président de la République d’Azerbaïdjan en 2003, réélu en 2008 puis en 2013.

[La Suisse bien que connue au sein du FMI sous le nom d’«Helvetistan» ne compte dans «son groupe de vote» que l’Azerbaïdjan, auquel il s’agit d’ajouter toutefois, pour compléter le tableau, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, la Pologne, la Serbie, le Tadjikistan et le Turkménistan. – Réd. A l’Encontre]

 

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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