vendredi
26
avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Alexandra Saviana

«America first!» Sur l’écran, Boris Epshteyn martèle le combat de Donald Trump. «L’Amérique d’abord! C’est le slogan du président depuis la campagne. Et le mantra de l’administration sur le commerce international.» Neuf fois cette semaine, l’éditorial de cet ancien conseiller du président américain a été diffusé au milieu d’infos sur les incendies dans la région et de décisions des conseils municipaux. Pas sur la très conservatrice Fox New, non, mais sur l’une des 173 chaînes locales détenues par le Sinclair Broadcast Group.

Loin des tempêtes qu’essuie la Maison-Blanche, l’empire médiatique laboure le terrain pour Trump. Peu de téléspectateurs en ont conscience, d’ailleurs. Sinclair, le leader du secteur, est sur le point de s’agrandir encore, grâce à l’assouplissement des contraintes anti-concentration décidé par la nouvelle administration.

En mai, Sinclair a ainsi pu annoncer vouloir racheter Tribune Média et ses 42 chaînes de télé locales. L’entreprise bénéficiera de certaines des chaînes les plus influentes à New York, Chicago ou Los Angeles. Si le gouvernement approuve le marché, 70% des foyers américains verront apparaître le visage d’Epstheyn sur leur écran. Et l’audience du groupe dépassera celle de CNN ou de la Fox à 19 heures, l’heure de grande écoute.

Obligation de diffusion

«Si Sinclair diffusait son point de vue conservateur sur une seule situation, ça irait, reconnaît Craig Aaron, président de Free Press. Avec ce nouvel achat de masse, il contrôlera l’ensemble des chaînes locales de certains Etats.» Autre problème pour les détracteurs du groupe: Boris Epshteyn ne sera pas seul à s’incruster.

En dehors de la chronique de l’éditorialiste, Sinclair produit plus de 2200 heures d’informations par semaine dans ses bureaux du Maryland. Des dizaines de plateaux, de reportages et leur lancement, envoyés à chaque chaîne locale, avec obligation de diffuser. Avec ses contenus, l’ancienne petite entreprise familiale, presque artisanale, sert aujourd’hui de communication du gouvernement.

«Sinclair insiste pour que l’ensemble de ses stations diffusent les émissions profondément conservatrices qu’il produit», explique Mark Effron, professeur de télévision à l’université d’Etat Montclair, dans le New Jersey. Il y a longtemps travaillé à WPIX-TV New York, chaîne qui va probablement passer sous pavillon Sinclair. «Contrairement aux chaînes câblées nationales comme CNN ou Fox News, les locales aux Etats-Unis ont une tradition de proximité, et surtout une neutralité. Ce n’est pas le cas avec Sinclair.»

La résistance est engagée

Un mois avant les élections de 2016, l’entreprise avait fait un scandale en diffusant un reportage prétendant que le parti démocrate trouvait ses origines dans le Ku Klux Klan, une organisation raciste datant de la guerre de Sécession. Diffusé sur toutes les télévisions locales de Sinclair, il conseillait aux électeurs afro-américains, l’une des principales ressources en voix du parti, de ne pas voter pour Hillary Clinton.

Chaque jour, aussi, Sinclair envoie aux rédactions un sondage aux questions et réponses orientées. Dans un pays où, selon une étude de 2016, les Américains font davantage confiance à leurs chaînes d’informations locales (86%) qu’aux nationales (76%), l’omniprésence du groupe fait grincer des dents.

«Les Américains consomment surtout des informations locales, s’inquiète Todd O’Boyle, directeur de la branche média de l’organisation pro-démocratie Common Cause. Elles modèlent la perception des téléspectateurs sur leur environnement. Ils s’appuient sur elles pour toutes décisions à prendre au niveau local.» Mais la résistance est engagée. Dans certaines petites télés, des rédacteurs en chef réussissent, pour le moment, à diffuser ces reportages ou ces sondages made in Sinclair au milieu de la nuit. (Article publié dans le JDD, le 6 août 2017)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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