dimanche
23
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Ioannis Papadimitriou

La privatisation de l’eau a toujours été l’un des objectifs les plus malfaisants des politiques néolibérales. Mais c’est aussi l’un des secteurs où ces politiques ont dû s’affronter à de fortes résistances et subir des défaites. Aujourd’hui, en Grèce, l’eau comme bien public est à nouveau menacée. Nous nous sommes entretenus avec Ioannis Papadimitriou des enjeux, des différentes positions et des mouvements sociaux liés au type de gestion de l’eau.

Papadimitriou est avocat à Ioannina, une ville grecque où d’importantes entreprises privées de distribution et gestion de l’eau ont leur siège. Depuis les années 1970, il a participé à de nombreuses initiatives politiques et syndicales. Ces vingt dernières années, il se concentra sur les mouvements de défense de l’eau, de l’espace public et des droits humains Il représente des organisations écologistes au «Conseil de l’eau» de la périphérie de l’Epire (donc grecque). Par le passé, il a été à la tête des formations politiques de la gauche lors des élections régionales et fut élu au Conseil régional de l’Epire. Pour ses écrits dans la presse, il reçut le prix de l’amitié gréco-turque Abdi ?pekçi. Avant la capitulation de Syriza (suite au référendum de juillet 2015 – 63,31% de NON – qui fut suivi par l’acceptation, à Bruxelles, de la politique d’austérité par Alexis Tsipras), il était un cadre du parti et membre de la Commission centrale. Il occupait aussi le poste de membre du bureau du «Département de l’environnement». Aujourd’hui, il est militant de la gauche radicale sans affiliation partisane. (Réd. A l’Encontre)

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Ces vingt dernières années, tu as participé aux mouvements de défense de l’eau. Quels sont les nouveaux défis de la période mémorandaire?

Depuis des décennies, il est habituel que le prélèvement de l’eau (water grabbing) – c’est-à-dire la distribution des ressources en eau par des agents, privés ou publics, ayant une position oligopolistique – s’effectue pour leurs objectifs propres, cela au détriment des communautés locales et des écosystèmes vitaux. Ce n’est pas un hasard si l’application de la législation européenne, la directive-cadre 2000/60CE sur l’eau – qui est elle-même problématique puisque fondée sur une logique de «tarification» pour répondre à une gestion au nom ambitieux de «restauratoire» –, ait été établie de manière douteuse et suite à une prétendue procédure de consultation publique. Or, l’imposition des mémorandums, au nom du service de la dette publique, implique un repli partiel de l’Etat ayant trait à la gestion de l’eau. Il en découle un changement des rapports des forces en faveur du capital privé, étranger et local. Dès lors, s’accentuent nécessairement les logiques spéculatives et une diminution des possibilités d’intervention politique.

Quels sont actuellement les principaux fronts de lutte pour l’eau?

D’un point de vue environnemental, ils sont nombreux et variés. Qu’il s’agisse de la privatisation — par l’exercice de partenariats public-privé (PPP), c’est-à-dire l’appel par une autorité publique à des prestataires privés pour gérer et financer en contrepartie d’un paiement par le public et donc l’usager – des réseaux d’adduction des eaux usées d’Athènes et de Thessalonique; ou encore de l’exploitation des réserves naturelles en eau potable par les entreprises d’embouteillage. A quoi s’ajoutent (dans le cadre de la DCE mentionnée) des mesures «restauratoires» face à la dégradation, à la contamination des eaux de surface et souterraines par les industries, les mines et les activités agricoles, ainsi que la construction de nouveaux barrages. Existe aussi la «simple» privatisation des systèmes existants.

Politiquement, les fronts qui semblent être le plus actifs, en ce moment, concernent la privatisation de deux grandes compagnies des eaux (EYDAP et EYATH) et la tentative de compléter la construction du grand barrage hydroélectrique de Mesochora (dans la région de Trikala), sur le fleuve Acheloos (fleuve dans le nord-ouest de la Grèce, long de 217 kilomètres qui prend sa source dans le massif du Pinde).

L’EYDAP (compagnie des eaux d’Athènes) et l’EYATH (Compagnie des eaux de Thessalonique) sont toutes deux transférées au TAIPED [1] ce qui signifie que leur privatisation est déjà mise en œuvre. Nous rapprochons-nous de cette éventualité depuis l’accord de Malte [2]?

Les derniers événements confirment cette hypothèse. Le fonds de privatisation (TAIPED) – où sont transférées la plupart des actions de l’EYDAP et de l’EYATH – a déjà publié un avis d’adjudication pour s’assurer les services d’un consultant, et commencer la procédure de la vente de leurs actions à quelques «investisseurs stratégiques». Il est évident que cette procédure ne concerne pas les actions se trouvant déjà entre les mains de l’investisseur privé [3], comme cela l’est affirmé dans la propagande du gouvernement. Il n’y a même pas une prise du contrôle de la société par le management. La procédure concerne la redistribution de divers contrats forfaitaires. Les conséquences attendues – en partant des exemples que l’on peut analyser dans des pays ayant connu ce genre d’expérience – seront une hausse des prix pour les usagers et la détérioration de la qualité de l’eau potable.

Par le passé, le mouvement contre la privatisation de l’eau avait organisé un référendum informel sur la privatisation de l’EYATH. Les citoyens et citoyennes de Thessalonique [4] avaient massivement voté pour sa protection. Quel est l’état actuel du mouvement pour la défense de l’eau? Existe-t-il une coopération et convergence des luttes entre les organisations syndicales et les mouvements citoyens?

Il y a un double obstacle quant à la construction d’un mouvement efficace pour la défense de l’eau. Tout d’abord, il y a un certain type de «séparation» entre les acteurs potentiels d’une mobilisation commune. Donnons un exemple. Les travailleurs des compagnies pensent à leur emploi et à leurs conditions de travail. Par contre, les habitants d’une région affectée par un barrage se concentrent sur leur fleuve et les effets qui en découlent suite à la construction du barrage. Ensuite, au nom d’une lutte anticapitaliste un peu proclamatoire, est sous-estimée l’importance d’objectifs concrets, concrets, quant à la gestion sociale de l’eau. Dans tous les cas, des événements récents comme l’activation des deux fronts que j’ai mentionnés plus haut ou encore le réveil de la «Coalition nationale pour l’eau» – qui est un réseau dans lequel participent conjointement des organisations syndicales et des mouvements citoyens – ­ont favorisé la rencontre fertile de forces multiples et diverses.

Quelle est la position des partis politiques en Grèce sur la privatisation de l’eau? Y a-t-il des partis parlementaires et extraparlementaires opposés à cette privatisation? Adoptent-ils les positions des mouvements sociaux?

Ceux qui déclarent leur opposition à la privatisation de l’eau sont généralement nombreux, et ne se limitent pas aux forces de la gauche radicale. En revanche, ils ne comprennent pas le sens effectif de la prise en main de la gestion de l’eau comme définit plus haut (directive-cadre de l’UE). Souvent, dans l’effort de riposter à l’offensive du capital privé, ils omettent les responsabilités du système de gestion étatique: un système manquant de transparence, souvent marqué par la corruption et lié à certains intérêts privés par divers contrats de sous-traitance.

Ce que les partis ne réussissent généralement pas à prendre en compte, c’est la logique d’une gestion écologiste de l’eau: c’est-à-dire de la protection du cycle «naturel» de l’eau. L’exemple le plus typique est le KKE (PC), qui soutient avec ardeur la dérivation partielle du fleuve d’Achellos – sur lequel doit s’élever le barrage de Mesochora – vers la plaine de Thessalie. Par ailleurs, il y a convergence entre une fraction (minoritaire pour le moment) de la gauche radicale, les collectifs écologistes et certains courants libertaires.

Outre la privatisation d’EYDAP et d’EYATH, y a-t-il d’autres formes de privatisation de l’eau ?

Il faudrait souligner en particulier l’expansion des entreprises privées d’embouteillage d’eau, qui débouche sur: la hausse de l’usage d’eau en bouteille dans le secteur touristique et la restauration; le discrédit des réseaux publics d’approvisionnement en eau. Et surtout, sur les mutations du cadre légal qui règle l’exploitation de cette matière première. Ce cadre légal protège les privilèges des industries d’embouteillage. Les «barons de l’eau» grecs, qui dominent une grande partie du marché local et qui exportent également, paient des impôts insignifiants depuis des décennies. Ainsi, leurs parrainages (sponsoring) – c’est-à-dire leur politique publicitaire – sont exemptés de taxes. Ils entretiennent des relations étroites avec le système gouvernemental et poursuivent une politique d’augmentation décidée des quantités d’eau utilisées. Cette dernière commence à menacer la qualité des réseaux publics et la bonne conservation de cette ressource naturelle pour les générations à venir.

Entre l’Etat et le marché, quelle pourrait être la proposition de la gauche radicale concernant l’eau?

Il faut concevoir la défense de l’eau en tant que «bien commun» et propriété collective de la société. La reconnaissance constitutionnelle et législative formelle du droit d’accès à l’eau sur la base des principes et droits énoncés par l’Assemblée générale des Nations Unies. La protection du cycle naturel de l’eau, c’est-à-dire l’adoption de pratiques durables, pour conserver la quantité, la qualité et l’écologie de toutes les eaux de surface et des nappes phréatiques. Comme nous le rappelle Vandana Shiva, l’eau, qui constitue 70% de la planète – mais aussi du corps humain –, a ses propres droits: de couler librement sans être polluée et d’être régénérée par le cycle hydrologique. A travers une telle approche non anthropocentrique, le droit humain d’accès à l’eau fait partie des droits dits naturels. La lutte pour la protection du cycle hydrologique est en même temps la lutte pour les droits humains sur l’eau. Bien entendu, les luttes de l’eau s’intègrent à la lutte plus globale pour changer la société à la racine. (28 avril 2017)

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[1] Le Fonds grec de privatisation (Hellenic Republic Asset Development Fund, HRADF) est une SA fondée le 1er juillet 2011, en vue de gérer le processus de privatisation. Un processus qui n’a cessé d’être chaotique et loin de répondre aux objectifs financiers qui étaient proclamés comme nécessaires dès 2011. (Réd. A l’Encontre)

[2] Accord conclu à Malte par l’Eurogroupe, le vendredi 7 avril 2017, entre le gouvernement grec et les créanciers représentés par la Banque centrale européenne, le Mécanisme européen de stabilité et le Fonds monétaire international. Le quotidien Le Monde en date du 8 avril écrivait: «Nous avons résolu les gros problèmes concernant les réformes à faire», s’est félicité le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem. «Je veux saluer l’accord de principe qui est conclu après plusieurs mois de travail difficile. (…) Le moment est venu de mettre fin à l’incertitude sur l’économie grecque», a renchéri le commissaire européen chargé des affaires économiques, Pierre Moscovici.

Le premier ministre grec, Alexis Tsipras, veut, lui, y voir le «retour de l’espoir» pour son pays, mais le cœur n’est certainement pas au soulagement pour le peuple hellène, car tout reste encore à concrétiser et surtout de nouveaux sacrifices sont à l’horizon. Le ministre des finances, Euclide Tsakalotos, a d’ailleurs déclaré à la sortie de l’Eurogroupe qu’il y avait, dans cet accord, «des choses qui vont déplaire aux [Grecs]». Un euphémisme, puisque la Grèce s’est engagée à réduire ses dépenses de 2% du produit intérieur brut (PIB) entre 2019 et 2020. Soit des économies supplémentaires de plus de 3,6 milliards d’euros par le biais notamment d’une énième (la quatorzième en sept ans!) réforme des retraites et d’un nouvel abaissement du seuil d’imposition. En échange, M. Tsakalotos a reçu l’engagement de pouvoir adopter des mesures de dépenses pour financer la croissance en 2019 et en 2020, si la cible budgétaire est atteinte, parallèlement aux réformes additionnelles.» (Réd. A l’Encontre)

[3] Selon les données fournies par le TAIPED: l’EYDAP et l’Etat possèdent 34,03% des actions de la compagnie, le TAIPED en possède 27,30%, et les 9,99% restants le sont par l’investisseur privé John Paulson qui est à la tête du Fonds de gestion alternative (hedge fund). Il a connu des «fortunes» diverses. Sa «réputation», il l’a faite en vendant à découvert des subprimes en 2007, avec un gain supposé de quelque 3,7 milliards. Entre 2010 et 2011 il a spéculé sur l’or avec des gains plus que significatifs. Il est aussi mêlé à des affaires douteuses avec la société chinoise Sino-Forest Corporation. En ce qui concerne l’EYATH, le TAIPED possède 74% de ses actions, 5% appartiennent à Suez Environment Company (groupe français de gestion de l’eau et des déchets) et le reste est sur le marché boursier, coté sur la Bourse d’Athènes. (Réd. A l’Encontre)

[4] Une description de cette mobilisation est disponible sur le site du Transnational Institue (TNI) : https://www.tni.org/en/article/thessaloniki-greece-struggling-against-water-privatisation-times-crisis (Rédaction A l’Encontre)

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