lundi
23
avril 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Isabelle Barré

Pauvre Edouard Philippe! Pas étonnant qu’il ait séché, tel un élève appelé au tableau, sur les questions budgétaires posées par Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV (24 août 2017). «Je ne suis pas un surhomme, je n’ai pas tous les chiffres en tête», a transpiré le Premier ministre, qui en avait surtout de faux en tête. S’il a pédalé dans la semoule, c’est pour une raison bien simple: le gouvernement est gravement à la bourre pour boucler son budget. Et le cancre Edouard Philippe (Premier ministre) n’avait pas assez révisé pour s’y retrouver dans le fouillis des arbitrages en cours…

Les «lettres plafonds» fixant le montant des crédits de chaque ministère ne sont parties que le 7 août – avec un mois de retard, donc. Et le projet de loi de finances, qui sera présenté le 27 septembre en Conseil de ministres, est loin d’être ficelé. «Ils sont vraiment très en retard. Ils traînent énormément et n’arrivent pas à se décider», soupire un haut fonctionnaire. Pour dégager 20 milliards d’euros d’économies, la gamberge a été poussée très loin par les services de plusieurs ministres. Dans la fébrilité et la précipitation, mille cas de figure ont été étudiés, y compris les plus explosifs, sur l’âge de la retraite ou les allocations logement. Petit passage en revue de ce violent remue-méninges…

Les penseurs des pensions

Macron avait promis, au cours de sa campagne, de ne pas toucher à l’âge légal de la retraite, préférant s’attaquer aux régimes spéciaux. Las! En juin, le Conseil d’orientation des retraites a sévèrement revu à la hausse ses prévisions de déficit… Pour avancer sur ce terrain miné, le Président s’est donné du temps: «Les travaux sur la réforme des retraites vont s’amorcer en 2017, avec un possible accorde de méthode en 2018», explique le cabinet de la ministre Agnès Buzyn (voir encart ci-dessous).

Mais les calculettes chauffent déjà. La Direction de la recherche, des études de l’évaluation et des statistiques (Drees) a chiffré le montant des économies qu’un report de l’âge légal de 62 à 63 ans permettrait de réaliser. Selon la première estimation, la mesure rapporterait 4 milliards en 2018, 6,03 milliards en 2019 et 15,7 milliards en 2022. Sur sa lancée, Bercy a aussi calculé ce que rapporterait un gel des pensions en 2018 et en 2019, et même un versement des pensions «à l’euro inférieur»! Résultat, pour ces deux mesures, le gain à court terme serait plutôt mince… Quel dommage!

Raides au logement

Le tollé suscité par la baisse de 5 euros par mois des APL (Aide personnalisée au logement) n’a pas découragé le gouvernement. En juillet, Jacques Mézard, le ministre de la Cohésion des territoires, a annoncé pour l’automne «une réforme structurelle» de l’allocation logement. Et, dans ce domaine, la réflexion est du genre décomplexé. Parmi les idées chocs déjà passées au crible: prendre en compte les prestations sociales, comme le RSA [Revenu de solidarité active, pour personne sans ressource; un exemple 770,82 euros en 2015 pour une personne seule avec un enfant] et la prime d’activité, dans le calcul des ressources des allocataires. Drastique!

A la demande du cabinet de Mézard, la Caisse nationale d’allocations familiales a mené une étude d’impact sur ce coup de «vice». Dans une note, consultée par Le Canard, le directeur de la caisse, Daniel Lenoir, s’effraie des résultats et pointe pudiquement «des risques très importants en matière d’acceptabilité sociale». En effet, «la mesure concentre les perdants sur les plus pauvres et sur les familles, avec des montants moyens de perte pouvant approcher les 100 euros par mois pour les bénéficiaires du RSA et plus de 60 euros par mois pour les bénéficiaires de la prime d’activité». Trop dingo: un tel arbitrage n’est «pas envisagé», affirme le cabinet de Mézard au Canard.

Autre scénario examiné durant l’été: fixer «un taux d’effort» minimum pour les allocataires. Par exemple, ces derniers devraient consacrer au moins 13% de leurs revenus au paiement de leur loyer, et le montant de l’alloc serait raboté en conséquence. En échange, le gouvernement voudrait obtenir une baisse des loyers des bailleurs sociaux. Aura-t-il, d’ici là, résolu la terrible question de l’«acceptabilité sociale»?

Handicap ou pas cap

C’est «le» coup de pouce promis pas Macron pendant la campagne: l’allocation aux adultes handicapés devait augmenter de 100 euros par mois. Mais Bercy [ministère des Finances] a cherché le moyen de rogner sur ce cadeau… Solution envisagée? Etaler la hausse sur deux ans (tiens, comme la baisse des cotisations salariales!), le 1er octobre 2018, puis le 1er octobre 2019. Variante: l’allocation étant versée sous conditions de revenus, le plafond de ressources pourrait être diminué pour les personnes en couple.

Même tout de passe-passe pour le minimum vieillesse: le candidat Macron a annoncé une hausse de 100 euros par mois, mais sans préciser quand. Cet été, deux options se trouvaient sur la table: une hausse en une seule fois (en avril 2018) ou… en cinq fois, avec 20 euros de rallonge annuelle. Et pourquoi pas en trois fois et demie?

Allocs moins familiales

Hollande avait déjà mis fin aux allocations familiales universelles en les modulant en fonction des revenus; Macron pourrait aller plus loin. Là encore, Matignon planche sur les scénarios les plus audacieux : supprimer – ou diviser par quatre – les allocations familiales pour les 10% des Français les plus aisés! Ou revoir les seuils de revenus…

Normal, puisque Macron n’est pas le président des riches! (Le Canard enchaîné, 30 août 2017)

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Macron retarde sa retraite

C’est dans les tuyaux: Emmanuel Macron se prépare déjà à un deuxième quinquennat. Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, chargée des retraites, et ses conseillers ont mangé le morceau devant les gestionnaires des caisses. «Nous allons prendre notre temps, assurent-ils, rien ne se mettra en place pour le premier quinquennat.» Mais, pendant le deuxième, tout fonctionnera à merveille.

La ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn

L’idée de Macron se résume dans un slogan de campagne: «Un euro versé pour la cotisation ouvrira droit aux mêmes droits (sic)». Concrètement, le cotisant accumulerait chaque mois soit des points, soit des euros, sur un compte personnel. En fonction du bas de laine ainsi constitué et de son espérance de vie, c’est lui qui choisirait son départ, donc le montant de sa retraite. Un système de capitalisation à la suédoise, qui tranche avec l’actuel dispositif [en France] par répartition [proche de l’AVS en Suisse; dans l’esprit, l’exemple suédois et macroniste renvoient à la conception du deuxième pilier helvétique par capitalisation, auquel il faut ajouter la «flexibilisation» de l’âge donnant droit à la retraite].

Cinq années ne seront pas de trop pour mitonner cette réforme et la faire accepter. Aujourd’hui, en effet, le montant des pensions est calculé sur les meilleures années de salaire. Sur 42 ans de cotisations, «on peut donc se permettre 17 ans de mauvaise passe», calcule un syndicaliste. Baisse de salaire à la suite à la suite d’un changement de boulot, chômage, temps partiel, maladie, [stages à répétition pas ou très mal payés]… Ces galères pourraient être payées cash après la contre-réforme.

Mais, à la suite des ordonnances, Macron n’est pas trop d’humeur à agiter un nouveau chiffon rouge sous le nez des syndicats. Il va donc confier une mission de réflexion à une statisticienne, Selma Mahoufz, en la priant de réfléchir très, très lentement. (A.G., in Le Canard enchaîné, 30 août 2017)

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