dimanche
24
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

610043537001_2457228465001_video-still-for-video-2457381920001Par Martine Truchi

«Monsieur Ayrault n’a qu’à consulter la DCRI [Direction centrale du Renseignement intérieur] pour voir que les JNR n’existent pas.» Ce samedi, en tête du cortège organisé par l’Action antifasciste Paris banlieue en hommage à Clément Méric, Mohamed, l’un de ses membres, ne décolère pas. Pour lui, la décision du gouvernement d’engager le processus de dissolution des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), annoncée samedi matin par un communiqué de Jean-Marc Ayrault, n’a «aucun intérêt».

D’abord, explique le militant à Mediapart, parce que les JNR ne sont que la garde rapprochée de Serge Ayoub», et que «d’autres mouvements violents continuent d’exister, notamment Troisième Voie, des lieux fascistes continuent leurs activités, comme le Local (bar associatif de Serge Ayoub – ndlr), en plein Paris». Ensuite, parce que selon lui, «on fait une erreur stratégique en considérant qu’on va stopper l’extrême droite par cette dissolution. Unité radicale a été dissoute (après l’attentat raté de Maxime Brunerie contre Chirac, en 2002 – ndlr), et rien n’a changé! Le problème, c’est la pénétration des idées d’extrême droite en dehors de son ghetto.»

Voir ici la vidéo de l’intervention d’Olivier Besancenot du NPA dont la rédaction d’alencontre.org partage la position.

 

Parmi les sept personnes interpellées, jeudi, après la mort de Clément Méric, toutes gravitent dans les milieux d’extrême droite et cinq d’entre elles ont indiqué aux enquêteurs être des sympathisants du groupe Troisième Voie, affilié aux JNR, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Jean-Marc Ayrault a donc demandé samedi à Manuel Valls, le ministre de l’intérieur, «d’engager immédiatement» une procédure en vue de la dissolution des JNR et d’éventuels autres groupuscules d’extrême droite. Voir, en notre, le communiqué du Premier ministre Jean-Marc Ayrault [1].

Mais pour le collectif Action antifasciste, il y a surtout «une guerre menée sur le terrain des idées». «Pas besoin d’avoir une extrême droite à 40 %, ses idées sont diffusées par des intellectuels médiatiques, par des politiques. La droite sert de caisse de résonance et la gauche a abandonné ce combat culturel», assène Mohamed. 

Les indicateurs? «Le développement d’une violence quotidienne et un combat intellectuel», selon lui. D’une part, «certains médias et politiques considèrent que Marine Le Pen n’est plus d’extrême droite, alors que, le mois dernier encore, elle rend hommage à Dominique Venner (l’essayiste d’extrême droite qui s’est suicidé à Notre-Dame de Paris –NDLR) D’autre part, «on assiste à un développement de l’activisme d’extrême droite: les actes islamophobes, les attaques des lieux de culte, les actes homophobes se sont multipliés. Il y a un laisser-aller par rapport à ces actes, réduits à des faits divers isolés».

C’est tout cela qu’on pouvait entendre dans les rangs du rassemblement en hommage à Clément Méric, samedi après-midi, au métro Bréguet Sabin, dans le XIe arrondissement de Paris. Quelques milliers de personnes ont défilé dans un cortège clairement organisé et maîtrisé par le collectif Action antifasciste Paris-Banlieue.

 «La montée de l’extrême droite actuelle est une réalité, pas fantasmée»

Parmi les milliers de manifestants, des “antifa”, lunettes noires sur les yeux, habillés de t-shirts noirs où l’on pouvait lire: «Clément à jamais l’un des nôtres.» Certains portaient des foulards pour masquer leur visage, d’autres avaient noué des rubans rouges aux bras. Derrière eux, une foule de manifestants sans signe d’appartenance politique, comme demandé sur la page Facebook du groupe. Le cortège a avancé aux cris de «No pasarán», «Oui, Clément était un camarade», «Pas de quartiers pour les fachos, pas de fachos dans nos quartiers», «Le fascisme c’est la gangrène, on l’élimine ou on en crève», «On n’oublie pas, on ne pardonne pas».

Les manifestants ont marqué une pause pour un discours et une minute de recueillement. Au mégaphone, Olivier, un des membres du collectif, dénonce un « assassinat politique», accuse la «menace fasciste» et martèle: «La montée de l’extrême droite actuelle est une réalité, elle n’est pas fantasmée.»

Mais dans le cortège, certains manifestants déplorent un rassemblement «minoritaire». Comme ce responsable d’un mouvement antiraciste, qui explique: «Il y a peu de monde car ceux qui l’ont organisé voulaient que ce soit minoritaire. Le discours est communautariste. C’est dommage. Cela crée du danger car on a l’impression qu’il n’y a pas de réaction de la société. Il faut un grand événement pour se lever contre un accident qui n’est pas un accident militant.» «C’est très identitaire», regrette également un autre militant engagé dans la lutte contre la xénophobie et l’antisémitisme.

Le collectif Action antifasciste a d’ailleurs déploré samedi matin l’organisation en parallèle d’une marche blanche par un autre groupe, RIP Clément Méric, qui «émane de gens qu’on ne connaît pas et qui n’étaient pas proches de Clément», selon Olivier, cité plus haut.

Samedi soir, le principal suspect dans la mort de Clément Méric, Esteban M., 20 ans, a été mis en examen pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans l’intention de la donner». Le juge d’instruction n’a pas retenu l’homicide volontaire, estimant que le suspect n’a pas eu l’intention de tuer le jeune militant.

Plus tôt dans la journée, le parquet de Paris avait ouvert une information judiciaire pour «homicide volontaire». Il avait requis son placement en détention préventive, de même que celui de trois autres personnes, et le placement sous contrôle judiciaire d’une jeune femme.

Car d’après les premières conclusions de l’autopsie, la mort de Clément Méric a été provoquée par les coups très violents qui lui ont été portés au visage, et non par sa chute. Il y a eu une «multiplicité» de coups, et «le décès n’est pas dû à un hématome qui aurait été causé par la chute par terre mais aux traumatismes crano-faciaux occasionnés par les coups de poing portés à la victime», a expliqué le procureur de Paris, François Molins.

Des zones d’ombre subsistent encore sur l’altercation. En garde à vue, les deux suspects qui reconnaissent avoir frappé Clément Méric démentent avoir utilisé un poing américain. Par ailleurs, le site internet de l’hebdomadaire Le Point cite le témoignage d’un vigile présent sur les lieux du drame, affirmant que l’un des camarades de Clément Méric aurait provoqué l’altercation. Un ami de l’étudiant indique «avoir vu (Esteban) avec un poing américain, tandis qu’un autre témoin de la scène a évoqué un objet brillant sur les mains». Deux poings américains ont été saisis lors d’une perquisition chez le principal suspect.

 D’autres groupuscules pourraient être dissous

Dans le viseur du gouvernement, les JNR et leur leader, Serge Ayoub. Celui-ci a condamné samedi la décision de Jean-Marc Ayrault, affirmant que les JNR n’avaient «pas de statut» ni «d’existence légale» et n’étaient «pas impliquées» dans la mort de Clément Méric. Mais selon le Premier ministre, la demande de dissolution se fonde sur la base d’éléments antérieurs et «plus larges» que la seule altercation de mercredi. «On est sur les JNR au-delà de ce qui s’est passé» le 5 juin – a expliqué, dans Le Monde du 8 juin 2013 –un conseiller de Jean-Marc Ayrault. Des éléments de renseignement laisseraient penser que les JNR étaient en passe de constituer un «groupe de combat».

Serge Ayoub (au centre) et des militants des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, en 2011. (AFP)

Serge Ayoub (au centre) et des militants des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, en 2011. (AFP)

Par ailleurs, selon une source policière citée par Le Parisien le 6 juin 2013, les JNR ont été repérées en marge des défilés contre la loi Taubira. Et les quatre hommes interpellés suite à l’agression d’employés d’un bar gay à Lille sont fortement soupçonnés d’appartenir à cette même mouvance.

D’autres groupuscules pourraient être dissous, notamment Troisième Voie puisque le ministère de l’Intérieur a été chargé d’en étudier les conditions. Depuis la loi du 10 janvier 1936, relative aux «groupes de combats et aux milices privées», l’État peut notamment dissoudre un groupe qui incite «à la haine ou à la violence envers une personne en fonction de ses origines, son ethnie, sa race ou religion», ou qui provoquerait des «manifestations armées dans la rue». Une centaine de groupes ont ainsi été dissous, tels que l’Action française en 1936, le FLN [Algérie], en 1957, l’OAS en 1961 [groupe d’extrême droite contre l’indépendance de l’Algérie], ou encore Ordre Nouveau [qui succède à Occident – groupe dans lequel militaient de futurs ministres comme Alain Madelin, Gérard Longuet, Hervé Novelli et Patrick Devedjian – et qui sera une composante du Front national]et la Ligue Communiste en 1973 [voir note 2].

Fondées en 1987 par Serge Ayoub, alias Batskin, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires étaient le premier groupe à réellement structurer politiquement les skinheads à l’extrême droite (le site antifasciste Reflexes retrace une histoire des JNR). Sur les images en note [3], on voit leur chef commenter l’usage de la violence.

Pendant plusieurs années les JNR sont mises en sommeil. Serge Ayoub réapparaît au milieu des années 2000 aux côtés d’Égalité et réconciliation, le mouvement d’Alain Soral, qui était alors également membre du comité central du FN. «La ligne Alain Soral puis la ligne plus “sociale” de Marine Le Pen (qui apparaît vraiment en 2011 – ndlr) a été initiée par Serge Ayoub : il est positionné sur une ligne nationaliste révolutionnaire, anti-système, de défense des petits», expliquait mercredi à Mediapart l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste des extrêmes droites.

Avec Soral, ils créent Le Local, un bar associatif, puis Ayoub reforme en 2010 les JNR pour constituer le service d’ordre du mouvement Troisième Voie. Chaque année, ces groupuscules, nationalistes révolutionnaires, anticommunistes et anticapitalistes, descendent dans la rue pour le défilé du 9 mai, rendez-vous traditionnel de l’extrême droite la plus radicale, en mémoire de Sébastien Deyzieu (décédé après une chute dans une manifestation d’extrême droite en 1994).

«Jusqu’à présent, les JNR se limitaient à des provocations, des actes symboliques. Ayoub les avait par exemple fait défiler en chemises brunes dans Paris. En ce moment, on assiste à une radicalisation», estime Nicolas Lebourg. D’autant que «le recentrage du Front national donne de l’air aux radicaux, selon l’historien. Des gens, à qui on aurait demandé d’être plus calmes à l’intérieur du FN, sont moins tenus à l’extérieur.»

Mais entre le Front national et cette mouvance, la porosité est importante. En septembre 2010, «Batskin» avait dîné avec Marine Le Pen. En juin 2012, il avait été aperçu en train de tracter avec ses militants sur le marché d’Hénin-Beaumont, pendant la campagne des législatives opposant Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon.

Lors de la présidentielle, le leader des JNR avait appelé à «voter utile», «voter Marine», la seule «qui défend toujours la France et les Français». Le 15 mai dernier, il annonçait sur son compte Facebook la venue au Local de Robert Ménard, candidat du FN. Il a aussi reçu, en 2011, Christian Bouchet, candidat FN aux législatives en Loire-Atlantique, aux municipales, à Nantes.

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[1] Communiqué de presse de Jean-Marc Ayrault Premier ministre – Lancement de la procédure de dissolution des JNR.pdf

[2] En juin 1973, la Ligue communiste a organisé une mobilisation d’ampleur contre un meeting tenu, le 21 juin 1973, par l’organisation d’extrême droite Ordre Nouveau. Le thème de ce meeting d’Ordre Nouveau à la Salle de la Mutualité (qui abritait très souvent des conférences et meetings de la gauche, des syndicats et de la gauche radicale) se résumait ainsi: «Halte à l’immigration sauvage».

La détermination et l’ampleur de la manifestation du 21 juin ont provoqué un affrontement avec la police qui ne s’y attendait pas. Un affrontement que la direction de la manifestation a tout fait, au dernier moment, pour qu’il soit le plus réduit possible. Mais la volonté des manifestant·e·s de clamer leur dégoût et leur amertume face à la montée xénophobe et raciste – d’autant plus que beaucoup de militant·e·s connaissaient dans leur histoire familiale l’antisémitisme et ses plus funestes conséquences – était puissante.

Raymond Marcellin, en février 1971. Il cible la gauche radicale, mais pas le trafic de drogue... il devra changer après que le DEA américaine l'a «rappelé à l'ordre»... because la «French connection»

Raymond Marcellin, en février 1971. Il ciblait la gauche radicale, mais pas le trafic de drogue… il devra changer après que le DEA américaine l’a «rappelé à l’ordre»… because la «French connection»

Ainsi, le 23 juin 1973, Raymond Marcellin, le ministre de l’Intérieur, fort à droite, décida la dissolution de la Ligue communiste. Ce fut le même Marcellin qui décida en 1970-71 – sur aucune base légale et contre aucune action concrète – l’interdiction d’entrée sur le territoire de France à des membres du «Secrétariat Unifié» de la IVe Internationale, comme Tariq Ali, Ernest Mandel et Charles-André Udry. Il fallut une lettre d’excuses, fort polie, de Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation (du 22 mai au 21 juin 1981) du 1er gouvernement Pierre Mauroy – après l’élection de François Mitterrand – pour que la décision sans base de Marcellin soit levée. Elle avait été attaquée, sans succès, car d’ordre administratif, par Maître Yves Jouffa (1920-1999), résistant, militant des Droits de l’homme et président de Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen de 1984 à 1991. Une «raison d’Etat», moins rigide en l’occurrence, reprenait le dessus. Toutefois, les illusions dans Mitterrand n’étaient pas partagées par tous ceux qui reçurent, à des dates différentes, la missive de Defferre ou la décision de son ministère. (Rédaction A l’Encontre)

[3] Voir http://reflexes.samizdat.net/spip.php?article498

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Cet article a été publié sur le site Médiapart, en date du 8 juin 2013. Il ne contenait pas la vidéo d’Olivier Besancenot, ni la note 2.

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