mardi
19
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Portrait de famille: Carrillo, Gonzalez, Suarez et Fraga

Portrait de famille: Carrillo, Gonzalez, Suarez et Fraga

Par Sabino Cuadra Lasarte

Il y en a qui affirment que la Transition fut un modèle du genre et ses protagonistes des politiciens de première, «de ceux comme y-en-a plus».  Selon eux, le roi, Adolfo Suarez, Felipe Gonzáles, Santiago Carillo furent les artisans d’un processus d’ingénierie politique qui a réussi le passage de la dictature la plus sinistre à la démocratie la plus enviable. [1] A l’image de Jésus dans les Noces de Canaan, ils réussirent le miracle de convertir l’eau de cloaque franquiste en un grand cru démocratique.

Nous sommes quelques-uns à penser, cependant, que le nouveau régime conserva son ADN franquiste. Un roi pour qui c’était la même chose jurer fidélité à Franco et à son régime, ou à la démocratie et aux Droits de l’homme; une Eglise qui a maintenu ses privilèges éducatifs, fiscaux et sociaux; une armée, une police et une Garde civile, les principaux piliers répressifs de la Dictature, qui sans aucune épuration nous ont été vendus comme modèles de professionnalisme et d’esprit démocratique; une Banque et une classe patronale qui ont prospéré sous le couvert de la suppression des libertés syndicales et aujourd’hui raflent le IBEX-35 (principal indice boursier de la place de Madrid); et enfin, une «Espagne, une, grande et libre» reconvertie aujourd’hui en «indivisible et indissoluble».

Aujourd’hui comme hier, nous vivons des temps agités. En peu de temps nous avons connu les plus grandes mobilisations sociales et politiques qui aient eu lieu depuis la Transition. Comme alors, la crise politique et institutionnelle est sans comparaison: monarchie, bipartisme, unité territoriale… La situation politique est traversée d’espérance, mais également d’incertitude. «Mondo dificile, vita intensa, futuro incerto» que chante Tonino Carotone.

C’est en juillet de 1974 que, impulsée par le PCE, s’est créée la «Junte Démocratique d’Espagne» regroupant en plus de huit partis politiques (PSP, PTE,…), des syndicats (CCOO), des collectifs sociaux et des personnalités. [2] Elle réclamait, entre autres, l’amnistie, la légalisation des partis politiques, les libertés démocratiques, la reconnaissance de la personnalité politique des peuples catalan, basque, et galicien, la séparation de l’Eglise et de l’Etat et la convocation dans un délai fixé d’une consultation populaire pour choisir la forme de l’Etat.

Une année plus tard, en juin 1975, le PSOE, cherchant à gagner un espace politique qui lui manquait, impulsait la «Convergence démocratique». Se regroupaient là divers partis (MCE, ORT, Izquierda Democratica, le Parti carliste…), le Conseil Consultatif Basque (PNV,…), l’UGT, etc. [3] Son programme, plus radical encore que celui de la Junte Démocratique, exigeait la «rupture avec le régime», «l’ouverture d’un processus constituant», le «Droit à l’autodétermination», des changements dans les «structures socio-économiques et culturelles». Enfin, je ne t’en dis pas plus.

A partir de là, tandis que la dictature donnait les coups de griffes répressifs les plus violents des dernières années (fusillement de Txiqui, Otaegi, Baena, Sánchez Bravo et García Sanz – septembre 1975; massacre du 3 mars à Vitoria/Gasteiz – cinq assassinés; semaine pour l’amnistie au Pays basque, mai 1977, sept morts en plus…), le processus modèle de la Transition suivait son chemin. En mars 1976, la Junte et la Convergence s’unissaient, en rétrécissant de manière importante leur programme initial. La rupture avec le régime se réduisait désormais à obtenir une «alternative démocratique».

Six mois plus tard, progressant toujours dans la même direction, s’est constituée la «Plateforme d’Organismes Démocratiques». Elle réclamait déjà sans ambages un «Gouvernement de large consensus démocratique» (Adolfo Suarez était déjà président du gouvernement), un «programme économique concerté», des «Statuts d’Autonomie» pour les régions et les nationalités et «la convocation d’élections à une Assemblée constituante». De là devait sortir la soi-disant «Commission de négociation des neufs» (Monarchistes, démocrates-chrétiens, nationalistes de droite, sociaux-démocrates, socialistes et communistes) pour négocier avec Suarez les élections de 1977.

En résumé, en un peu plus de deux années ce processus s’était converti en un entonnoir dans lequel, du côté large de sa bouche, étaient entrés surtout d’une manière majoritaire des formations sociales et politiques de gauche avec leurs revendications, mais du côté étroit de son embouchure, la plus étroite, était sortie uniquement une négociation à la baisse avec un gouvernement franquiste qui recherchait seulement la légalisation des partis politiques (certains vont rester interdits) et des syndicats ainsi que la tenue d’élections contrôlées depuis le gouvernement de l’UCD.[4]

On pensait qu’en obtenant des élections tout changerait. Ça ne s’est pas passé comme ça. On avait accepté de jouer sur le terrain adverse et avec des arbitres achetés et rien de bien ne pouvait en sortir. Le piston de la mobilisation fut freiné et les collectifs sociaux furent vidés afin que leurs militants occupent d’autres responsabilités. La Constitution élaborée fut fille de sept pères et d’aucune mère.[5]  Les militaires, depuis les casernes pas bien loin, leur envoyaient des petits papiers pour leur dire comment rédiger les articles qu’ils considéraient essentiels. Et les sept pères de la Constitution acceptèrent tout cela sans grincer des dents ni rien dénoncer. La simagrée accouchait d’un épouvantail: monarchie, Eglise, Espagne indissoluble et indivisible, impunité pour les crimes franquistes – selon Loi d’amnistie préalable!

Certains applaudissaient avec ferveur – le PSOE, le PCE, et d’autres plus à gauche: PTE, ORT – défendirent le «Oui et continuer d’avancer» lors du référendum constitutionnel.[6] Ils avalaient ce qui avait été leurs marques d’identité et en moururent d’indigestion. Tous nous vendirent le profond «contenu social» du texte constitutionnel: droit au travail, au logement… Nous avons vu ce que ça a donné. Uniquement la gauche souverainiste basque, catalane, galicienne et canarienne, et quelques groupes de gauche (LCR-LKI, MCE…), refusèrent ce processus et appelèrent à voter NON ou à s’abstenir. [7]

Aujourd’hui, comme hier, on parle beaucoup de «processus constituant», mais il n’est pas du tout clair si on parle d’une rupture avec la grande farce institutionnelle et sociale que nous vivons ou d’une simple réforme du régime actuel. Certains veulent à nouveau faire passer l’eau pour du vin.

Je ne crois pas que rappeler ce qui s’est passé dans la Transition soit raconter des guéguerres. «Qui ne connaît pas l’Histoire est condamné à répéter ses erreurs», dit-on. (Traduction A l’Encontre; publié sur le site Viento Sur)


[1] Le roi Juan Carlos, petit-fils du dernier roi Alphonse XII qui avait dû abdiquer en 1931, jura en 1969 fidélité au régime franquiste à titre de prince d’Espagne et héritier à titre de roi à la mort du dictateur Franco, qui devait mourir en novembre 1975. Adolfo Suarez, qui avait fait toute sa carrière dans l’appareil d’Etat franquiste, fut nommé président du gouvernement en 1976, fonda le parti Union du Centre Démocratique, et fit accepter par l’armée et l’appareil franquiste la légalisation des partis politiques et des élections en juin 1977. Felipe Gonzáles Márquez, fut élu en 1974 secrétaire général du PSOE au Congrès de Suresnes, premier représentant de l’intérieur du pays succédant à la génération de l’exil. Il dirigeait une nouvelle équipe de direction «moderne» parrainée par le SPD allemand en prévision de la mort de Franco. Il devint président du gouvernement en 1982 et fit adhérer l’Espagne à l’OTAN après s’être fait élire sur la promesse de ne pas le faire. Santiago Carrillo Solares fut secrétaire général du PCE de 1960 à 1982. En 1976, il entre clandestinement en Espagne et négocie avec le gouvernement Suarez la légalisation du PCE, s’engageant à renoncer à revendiquer la République. En octobre 1977, il est avec Felipe Gonzáles – et avec le syndicat CCOO, mais contre les syndicats UGT et CNT – un des artisans du Pacte de la Moncloa avec Adolfo Suarez et les associations patronales, par lequel la gauche acceptait de modérer ses revendications économiques «afin de freiner l’inflation» en pleine récession internationale de 1974-75 et sous la menace de la fuite des capitaux, en échange de libertés démocratiques, dont la dépénalisation de l’adultère (sic), et l’élaboration d’une constitution par les Cortès élues en juin 1977, soit la renonciation à l’élection d’une Assemblée constituante. En outre, il s’agissait de bloquer tous les processus de généralisation des mobilisations sociales; en récompense de quoi les apperils syndicaux (CCOO et UGT) ont obtenu le transfert de biens du syndicat franquiste.

[2] • Le Partido Socialista Popular fut fondé en 1968 dans les milieux universitaires comme Parti socialiste de l’intérieur. Il rejoignit le PSOE en 1978.

• Le Partido del Trabajo de España fut une organisation maoïste fondée en 1967 sous le nom de PCE(i). Il prit le nom de PTE en 1975 et fusionna en 1979 avec la Organizacion Revolucionaria de Trabajadores pour cesser toute activité en 1980.

• Les Commissions ouvrières (CCOO) furent dès les années 1950 sous la dictature des regroupements, animés par des militants communistes, présentant des listes alternatives lors des élections dans les syndicats verticaux du régime. Avec leur légalisation en 1977, les CCOO devinrent une nouvelle confédération syndicale à l’échelle de l’Etat espagnol, s’ajoutant aux confédérations historiques, la socialiste UGT fondée en 1888, et l’anarchiste CNT fondée en 1910.

[3] Izquierda Democratica regroupait dès 1976 des démocrates-chrétiens et des sociaux-démocrates. Après les élections de 1977, ses membres rejoignirent les uns l’UCD, les autres le PSOE.

• Le carlisme fut le mouvement traditionnaliste, absolutiste et anti-libéral, qui soutenait à partir de 1833 l’infant Carlos contre la reine Isabelle II, en particulier lors des trois guerres civiles carlistes de 1833-1840, 1846-1849, et 1872-1876, dans lesquelles il représentait l’hostilité des petits paysans du Nord contre le capitalisme. Le mouvement carliste participa à l’insurrection des généraux contre la République en juillet 1936. Sous le franquisme, une branche du carlisme évolua vers la gauche au sein du mouvement étudiant et fonda le Parti carliste à la fin des années 1960. Le Parti carliste fut un des courants qui fondèrent en 1986 autour du PCE la coalition Izquierda Unida.

• Le Parti nationaliste basque (PNV) est le parti de la bourgeoisie basque. Il a été fondé en 1895 par des carlistes basques. Il a gouverné le Pays basque en 1936-1937, apparut comme le principal parti basque dès la légalisation des partis politiques en 1977, et gouverna le Pays basque à partir de 1980.

[4] L’Union du Centre Démocratique est fondée en prévision des élections de juin 1977, comme un parti démocrate-chrétien et libéral. Il regroupe sous la direction  de Adolfo Suarez des chrétiens-démocrates de l’opposition à la dictature avec des personnalités éclairées du régime franquiste, quelques libéraux, et divers sociaux-démocrates qui rejoindront plus tard le PSOE, et aussi Leopoldo Calvo-Sotelo, qui succédera à la présidence du gouvernement à Adolfo Suarez et qui était le neveu de José Calvo-Sotelo, le dirigeant de la droite sous la République. Son assassinat en juillet 1936 avait été un des détonateurs du coup d’état des généraux. L’UCD était trop éclairée pour la droite espagnole et ne réussit pas à devenir son grand parti. Elle fut dissoute en 1983. C’est l’Alianza Popular, fondée en 1976 par Manuel Fraga Iribarne et Laureano López Rodo, deux anciens ministres de la dictature, qui en regroupant la droite monarchiste traditionnelle avec divers courants franquistes deviendra le Parti populaire en 1989 et récupérera les orphelins de l’UCD.

[5] Les Cortès élues en 1977 chargèrent sept députés de rédiger le projet de Constitution: Gabriel Cisneros Laborda, Miguel Herrero Rodriguez de Miñon, et José Pedro Pérez-Llorca Rodrigo, tous trois de l’UCD, Manuel Fraga Iribarne, ancien ministre de Franco, de l’Alliance populaire, Gregorio Peces-Barba Martínez, du PSOE, Miguel Roca y Junyent, de CiU, et actuel avocat de l’Infante Cristina, et Jordi Solé Tura, du Parti socialiste unifié de Catalogne, lié au PCE, et plus tard rallié au PSOE.

[6] Partido de los Trabajadores de España- Organizacion Revolucionaria de los Trabajadores.

[7] Liga Comunista Revolucionaria –Liga Komunista Iraulzailea (en basque), section espagnole de la IVème Internationale. Movimiento Comunista de España. Organisation maoïste, fondée en 1972, fusionna en 1991 avec la LCR. La fusion dura une année et demie.

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