dimanche
26
mars 2017

A l'encontre

La Brèche

Binali Yildirim, Premier ministre et dirigeant de l’AKP, parade lors d’un meeting le 25 février 2016 à Ankara

Entretiens avec Tugba Hezer et Pinar Selek

Le 16 avril 2017, un projet de révision constitutionnelle sera soumis aux électeurs par le Parti de la justice et du développement (AKP). Il vise essentiellement à concentrer les pouvoirs dans les mains du président Recep Tayyip Erdogan. Le Parti républicain du peuple (CHP, «social-démocrate») et le Parti démocratique des peuples (HDP) se prononcent contre la modification de la loi fondamentale, aux côtés de diverses organisations politiques ou d’associations. Le HDP a 13 de ses députés en prison pour «terrorisme ». La coprésidente du parti, Figen Yüksekdag, a même perdu son siège au Parlement.

Erdogan, lui, n’hésite pas à simplifier le débat: «La place de ceux qui disent “non” est aux côtés du 15 juillet 2016» – date de la tentative de putsch –, martèlent Erdogan et son Premier ministre, Binali Yildirim. Entre les deux, ils tiendront 77 meetings de masse jusqu’au jour du vote! Et suivant le résultat, des nouvelles arrestations et mesures répressives ne peuvent être exclues.

Cette dite «campagne référendaire» se déroule donc dans ce climat de l’état d’urgence en vigueur qui autorise le pouvoir à restreindre, quasi sans limites, les droits et les libertés. Ainsi la purge décidée par le pouvoir a décapité la quasi-totalité des médias indépendants. Les journalistes – comme des milliers d’enseignants, de fonctionnaires», etc. – sont condamnés au chômage ou à survivre en se «recyclant» dans «l’informel». Plus d’une centaine de journalistes sont actuellement incarcérés, dont onze collaborateurs du quotidien – le plus vieux journal de Turquie – Cumhuriyet, un des rares à résister, malgré les menaces et la «mise en liberté surveillée» de son rédacteur en chef. Pour mettre les médias «aux ordres», le régime d’Erdogan dispose d’un instrument efficace: le rachat des journaux et des chaînes de TV. L’opération est simple: les grandes sociétés qui profitent des marchés publics – en particulier dans le secteur de la construction qui a fleuri sous Erdogan – mettent la main sur les «moyens d’information». A cela s’ajoute un décret-loi qui a supprimé l’obligation d’équilibrer (plus ou moins) le temps d’antenne. Répression – sous de multiples formes –, autoritarisme et propagande étayent «la campagne référendaire». Selon Associated Press, en date du 24 février, Erdogan a réaffirmé sa décision de réintroduire la peine de mort; et si le Parlement n’adoptait pas cette mesure, il organiserait un référendum à ce propos.

Y compris en Allemagne, où se trouve la plus grande diaspora turque, Erdogan exerce sa «sélection des journalistes». Ainsi, lors du meeting – formellement «d’ordre privé» – tenu le 18 février 2017 par le Premier ministre Binali Yildirim, plusieurs journalistes accrédités se sont vu interdire la «conférence»; entre autres un journaliste de la TAZ (Die Tageszeitung) écarté par le service de sécurité. Durant son allocation, Binali Yildirim a indiqué que le régime était prêt à aller «chercher dans tous les trous où ils se cachent les putschistes». Sevim Dagdelen, la députée allemande de Die Linke, a qualifié le rassemblement – d’Oberhausen (Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, district de Düsseldorf) – de «campagne de publicité pour la dictature». Il y a deux semaines, Deniz Yücel, journaliste âgé de 43 ans disposant des nationalités turque et allemande, a été arrêté – après s’être présenté de lui-même à la police – sous l’accusation d’être membre d’une organisation terroriste et de diffuser des informations erronées ainsi que de faire de la propagande. Il travaille pour Die Welt, un des trois grands quotidiens allemands, d’orientation conservatrice. Le régime turc ne prend pas des précautions particulières avec le gouvernement d’Angela Merkel qui se trouve en situation de faiblesse suite à l’accord honteux passé entre l’UE et la Turquie, devenu un nouveau mur (cher) pour l’Allemagne afin de retenir les réfugié·e·s. Les menaces sont d’autant plus audibles que la campagne électorale est en cours pour les élections fédérales de septembre 2017 et que la chancelière Merkel doit fait face – électoralement – à un leader social-démocrate, Martin Schulz, dont l’audience est en hausse.

Nous publions ci-dessous deux entretiens: le premier avec Tugba Hezer, jeune militante et députée du HDP (Parti démocratique des peuples), condamnée pour l’heure à l’exil; le second avec Pinar Selek, universitaire, condamnée à vie pour «terrorisme» par la 12e Cour pénale. (Rédaction A l’Encontre)

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Tugba Herzer

Pourquoi avez-vous été contrainte de quitter la Turquie alors que vous êtes une membre du Parlement, donc élue du peuple?

Tugba Hezer: J’avais été chargée par mon parti, le HDP (Parti démocratique des peuples), de mener des rencontres en Europe. Et il y a eu un coup mené par le pouvoir et visant notre parti le 4 novembre 2016, avec la levée de nos immunités parlementaires. Après cette date, de nombreux députés et élus ont été privés de liberté. Puis les coprésidents du HDP, Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag, ont également été arrêtés et incarcérés. En ce qui me concerne, il y a un mandat d’arrêt par défaut. Cela signifie qu’en cas d’arrestation, je suis immédiatement incarcérée. Mais je suis tout de même chargée de mener les activités pour mon parti, ici, en Europe.

Quelles sont les raisons politiques qui amènent le pouvoir turc et Erdogan à s’attaquer au HDP de cette manière?

Tugba Hezer: En réalité, les attaques contre notre parti ont commencé à la veille des élections du 7 juin 2015. A cette époque, nous avions dénoncé l’attitude de Recep Tayyip Erdogan qui, alors qu’il était président de la République, tenait des meetings au nom de son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), au lieu d’être neutre. Avec 13 % des suffrages, nous avons réussi à passer la barre des 10 %, condition pour pouvoir entrer au Parlement. D’où une attaque féroce contre le HDP. On parle beaucoup de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, mais en réalité Erdogan a entamé son coup d’État civil au lendemain des élections du 7 juin 2015, en menant des attaques non seulement contre nous, mais également contre tous les autres opposants. Parce qu’en réalité, il a refusé de reconnaître le résultat des élections de juin 2015 et de former un gouvernement de coalition, ce qui lui a permis de convoquer de nouvelles élections le 1er novembre 2015.

Dans le même temps, il s’est aperçu que les résultats ne seraient pas sensiblement différents et donc qu’il ne pourrait pas être le président ultrapuissant qu’il voulait devenir en modifiant la Constitution directement au Parlement car son parti, l’AKP, ne posséderait pas la majorité des deux tiers requise. Il avait déjà gelé les pourparlers de paix avec les Kurdes mais, en renversant littéralement la table des négociations, il a mené des attaques sans merci contre le HDP et a fait instaurer, dans les villes où nous étions le plus plébiscités, des couvre-feux, et a envoyé la gendarmerie et l’armée mener des attaques contre la population civile [des quartiers entiers d’agglomérations kurdes – ou majorité kurde – ont été détruits, après avoir été encerclés et la population affamée]. Si on regarde ce qui s’est passé depuis deux ans, on s’aperçoit qu’il y a eu des décisions politiques qui ont «enfoncé» le pays. Et quoi qu’il arrive maintenant, la population va en payer le prix pendant de très longues années.

Que cherche Erdogan?

Tugba Hezer: On voit comment, d’une façon pratique, Erdogan mène une politique dictatoriale et fasciste sur toute la Turquie. Parce que ce qu’il veut est une Turquie non séculaire, qui ne respecte pas le droit des minorités, qui n’a aucun respect pour l’opposition. Il veut une Turquie qui se trouverait en permanence sous état d’urgence, sous couvre-feu, pour mener à bien sa politique. Erdogan essaie d’imposer une mentalité unique sous sa direction. C’est pour cela que son adversaire principal est le HDP, qui représente son antithèse: multiculturalisme, reconnaissance des minorités, liberté d’expression, résolution de la question kurde… D’où les attaques contre les villes qui ont voté pour nous et contre nos députés, nos maires. On parle de plus de 3000 membres du HDP et plus de 80 maires et co-maires (mais le chiffre augmente chaque jour) qui sont détenus et leurs villes placées sous tutelle. Il faut aussi dire que 13 députés sont en prison, dont les deux coprésidents du HDP. Il y a une semaine, Figen Yüksekdag a été privée de son mandat de députée et cela de façon tout à fait illégale, même au regard de la loi turque. A la suite d’un dossier ouvert contre elle en 2012, elle a été condamnée à dix mois de prison, condamnation ratifiée au mois de septembre dernier par la Cour de cassation et portée devant le Parlement en novembre.

Or, la déchéance ne peut être prononcée que si l’élu est condamné à plus d’un an de prison pour des infractions bien précises et si cette condamnation est ratifiée. Figer Yüksekdag a été condamnée à moins d’un an de prison et pour une affaire qui n’entre pas dans la liste des motifs de déchéance inscrits dans la loi. Le même jour, le 21 février, où la déchéance de Figen Yüksekdag a été prononcée, Selahattin Demirtas a été condamné à cinq mois de prison. Le même jour encore, Idris Baluken, député qui avait été libéré le 31 janvier, a été à nouveau incarcéré à la suite de l’intervention du procureur de la République. Une semaine auparavant, Ferhat Encü, député de la ville de Sirnak, avait été libéré et réincarcéré deux jours plus tard. C’est l’œuvre d’une justice qui n’est plus indépendante et obéit aux directives d’Erdogan. Tout cela est aussi organisé pour empêcher notre parti de mener la campagne dans le cadre du référendum prévu le 16 avril et, pour Erdogan, de gagner les votes des ultranationalistes.

On assiste à un rapprochement entre l’AKP et le MHP (Parti d’action nationaliste, extrême droite), quelle est la signification de ce rapprochement?

Tugba Hezer Auparavant, le MHP se déclarait contre le système présidentiel. Puis, son président, Devlet Bahceli, a infléchi la position en disant qu’actuellement il existait un système présidentiel qui n’avait pas de réalité juridique et qu’il fallait y remédier. Puis, 18 articles constitutionnels ont été rédigés dans le plus grand secret et approuvés en dix jours entre l’AKP et le MHP, articles qui renforcent le pouvoir présidentiel, notamment le rattachement de l’armée à la présidence, et qui seront présentés lors du référendum. Pour être certain que ces articles soient approuvés par les élus de son groupe, le président du MHP a même menacé ses propres parlementaires de les remplacer! De la même façon, l’AKP a fait pression sur ses députés en exigeant qu’ils montrent leur vote, en affirmant que ceux qui voteraient contre seraient accusés d’être des partisans de Fethullah Gülen. Même dans ce camp les pressions ont donc été très fortes. Dans ces conditions, comment imposer à la population une telle modification de la Constitution?

On parle beaucoup de la présidentialisation du régime à l’occasion du référendum, mais on parle moins d’autres articles qui concernent les droits sociaux. Qu’en est-il exactement?

Tugba Hezer Ces deux dernières années, et plus encore après le coup d’Etat manqué du 15 juillet dernier, des décrets ont été approuvés, avec application immédiate, qui ont en réalité géré le pays. Ils ont présenté ces décisions comme nécessaires pour nettoyer le pays de tous les putschistes. En réalité, ces décrets ont été utilisés parce que Erdogan veut s’attaquer aux acquis sociaux. Par ce biais, les associations de femmes ont été interdites. Des centaines de milliers de fonctionnaires ont été renvoyés de leur travail, jetés à la rue sans le moindre revenu. En dehors des pro-Erdogan, plus personne, aucune organisation, n’a le droit d’organiser le moindre rassemblement, le moindre meeting, ni même de faire la moindre déclaration. Les grèves ont été interdites. Ces décrets ont été utilisés pour détruire nos droits démocratiques, contre la liberté d’expression, contre toute forme d’opposition. Tous les acquis sociaux ont été remis en cause. On voit bien le danger que représente le projet d’Erdogan de cette présidentialisation à outrance du système politique, qui lui donnerait tous pouvoirs en ce sens qu’il pourrait ainsi émettre des décrets qui iraient à l’encontre de tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

Comment se positionne le HDP et avec qui peut-il agir aujourd’hui?

Tugba Hezer Le pays vit sous l’état d’urgence, ce qui permet une attaque sans précédent contre notre parti et contre nos élus, contre les médias. Nous n’avons plus de presse dans laquelle nous pouvons nous exprimer. Tout est pratiquement entre les mains de l’AKP. Depuis toujours nous avons dit non à la politique d’Erdogan. Dès qu’Erdogan a annoncé son intention de renforcer le système présidentiel à son profit, nous avons lutté contre et nous avons été violemment réprimés. Dans le cadre de la campagne du référendum, nous allons utiliser tous les moyens qui nous restent pour dire encore plus fort non à ce système, non à cette nouvelle constitution qui ne représente les intérêts du peuple ni pour aujourd’hui ni pour demain.

Il y a plusieurs sensibilités qui disent non. En tant que HDP, notre but est de rassembler le maximum de gens pour dire non à ce changement constitutionnel, mais pas seulement. Il s’agit aussi de dire non à ce statu quo existant avant la mise en place de ce système présidentiel. Il nous faut donc convaincre le maximum de personnes et leur montrer les dangers de ce changement de constitution.

Comment pouvez-vous agir dans les conditions actuelles??

Tugba Hezer Nous ne sommes pas seuls à prôner le non. Le CHP (kémaliste, social-démocrate) appelle ainsi à voter contre ce projet de nouvelle constitution. Certains éléments du MHP aussi. Pour des raisons qui ne sont évidemment pas les mêmes. Mais notre objectif, à l’issue du référendum du 16 avril, est avant tout de jeter dans les poubelles de l’histoire ce système qui donnerait le pouvoir à une seule personne. Nous sommes, nous, pour que soient représentées toutes les communautés composant la Turquie. Il est intéressant de constater que, parmi ceux qui appellent à voter non, un certain nombre considèrent le système comme nous le faisions il y a quelques années. A l’époque les mêmes s’accommodaient de ce qui se passait ou étaient silencieux, mais aujourd’hui ils s’expriment et disent non.

Est-ce qu’en Europe vous rencontrez un écho à la campagne de sensibilisation que vous menez sur la situation en Turquie?

Tugba Hezer Nous avons initié des rencontres partout en Europe, avec le président du Parlement européen, avec certains groupes de ce Parlement dont la Gauche unitaire européenne/Verts nordiques (GUE). Lors de ces rencontres, nous avons souligné le fait qu’on ne pouvait pas parler de démocratie en Turquie, que celle-ci n’existait tout simplement pas. Nous dénonçons le fait que la Turquie, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, perpètre des massacres contre les Kurdes. Le village de Korukoy (Xerabe Bava), près de la ville de Nusaybin (frontalière avec la Syrie), est soumis au couvre-feu, les maisons sont détruites, le bétail abattu et/ou laissé sans nourriture. C’est la barbarie. Alors qu’Erdogan est très proche des groupes islamistes.

La Turquie est candidate à l’entrée dans l’Union européenne (UE). Elle est membre de l’ONU. Elle est dans le Conseil de l’Europe. Elle doit donc respecter certains textes, certains traités. Malheureusement, jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de position nette prise contre la politique menée par Erdogan. D’un côté, ce dernier utilise les migrants comme un instrument de chantage envers l’Europe et, malheureusement, il y parvient. L’UE considère comme plus important [de faire obstacle à] l’arrivée des réfugié·e·s que les atteintes aux droits de l’homme, que les attaques contre la liberté d’expression. Pis, Erdogan essaie d’utiliser ces réfugiés dans le cadre du référendum en accordant à certains la nationalité turque. L’UE doit prendre clairement position vis-à-vis du système actuel. C’est ce que nous demandons

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L’universitaire turque Pinar Selek, en exil depuis 2009, continue à être harcelée par la «justice» de son pays. Elle parle ici du système Erdogan et du prochain référendum visant à présidentialiser le régime et à remettre en cause les droits sociaux.

Comment expliquer un tel acharnement de la « justice » turque à votre égard?

Pinar Selek

Pinar Selek: Depuis longtemps, ceux qui, en Turquie, contestent et franchissent des lignes rouges ont été emprisonnés, ont été tués ou ont dû s’exiler. Mon enfance s’est passée devant les prisons. Mon père s’y trouvait. Quand j’étais moi-même emprisonnée après 1998 [1], il y avait 45’000 prisonniers politiques en Turquie. Depuis le génocide des Arméniens, depuis la construction de l’Etat turc basée sur la violence, la peur règne. C’est un système autoritaire depuis longtemps. De temps en temps, il y a des ouvertures, mais il ne s’agit pas de transformations structurelles, donc quand on continue à lutter, on subit la même répression. Mon cas est spécifique parce que je suis seule dans cet acharnement. Je ne suis pas incluse dans des groupes comme les journalistes ou les universitaires. Je suis en plus accusée de crimes très graves qui sont faux. On a voulu faire de moi un exemple, une terroriste. Mais il y a toujours eu une grande mobilisation autour de moi, qui continue encore aujourd’hui. En une semaine, par exemple, 200 avocats se sont occupés de mon dossier. J’ai toujours été acquittée, car il n’y a rien, aucune preuve. Mais l’Etat ne veut pas perdre contre moi. En plus je suis une femme, une féministe. Qui parle de la sexualité, de choses horribles pour eux. Je suis aussi très ferme sur le génocide arménien et je continue à écrire. Ça ne leur plaît pas.

Dans l’histoire de la Turquie, comment apparaît Erdogan?

Pinar Selek: Moi, je préfère parler d’un système. Car son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), est important. C’est une ligne politique d’un groupe qui s’appuie sur une nouvelle bourgeoisie, «les tigres anatoliens». C’est une bourgeoisie émergente plutôt investie dans l’immobilier, qui a des relations transnationales à partir de la confrérie Naqshbandi, à laquelle appartient aussi Massoud Barzani (leader des Kurdes d’Irak). Ils ont beaucoup de relations avec les pays arabes. Mais il existe de nombreuses confréries, comme celle de Fethullah Gülen, par exemple. Et il y a une lutte transnationale entre elles. Le groupe d’AKP a donné des gages aux pouvoirs occidentaux sur sa capacité à instaurer une économie néolibérale en Turquie, y compris en promettant la «démocratie libérale» pour résoudre le problème des Kurdes et des Arméniens.

Mais les conflits du Moyen-Orient ont eu un effet sur cette alliance du fait justement de sa transnationalité. Maintenant, ils sont en guerre. La Turquie a toujours été dans une guerre civile mais, là, elle est dans une aventure qui va être encore plus meurtrière. Le gouvernement Erdogan a peur car il n’a plus assez de forces. C’est pourquoi on assiste à un rapprochement entre l’AKP et les Loups gris (groupe d’extrême droite), avec les kémalistes de droite, comme le MHP. Les anciens cadres de l’Etat, qui avaient été écartés, sont revenus à leur poste. C’est un gouvernement en guerre au Moyen-Orient, en guerre avec son peuple et le niveau de terreur rappelle celui qui prévalait au moment du coup d’Etat de 1980.

C’est dans ce contexte qu’il faut entendre la tenue du référendum prévu le 16 avril et visant à renforcer les pouvoirs d’Erdogan?

Pinar Selek: Il veut renforcer son pouvoir mais, encore une fois, son parti est affaibli. Il y a une peur qui n’est pas imaginaire. Autour d’Erdogan existe une équipe qui veut conserver le pouvoir. En réalité, ils veulent, en partie, adopter le système présidentiel français. Mais, dans cette nouvelle Constitution, il y a d’autres choses que le système présidentiel. Surtout par rapport aux droits sociaux. Quand l’AKP est arrivé au pouvoir, il était encouragé par l’Europe parce qu’il y avait des petits changements mais, en réalité, il y avait aussi des lois du type El Khomri, Macron… L’Europe a aimé aussi cela.

Comment apprécier l’intervention turque en Syrie ?

Pinar Selek: La Turquie a quitté ses anciens alliés, comme le Front Al-Nosra par exemple, et s’est rapprochée de la Russie. Cela a un effet direct sur la politique intérieure. Tout cela peut engendrer de nouvelles violences, de nouveaux attentats. L’alliance avec la Russie ou avec la Syrie de Bachar Al Assad ne va pas tenir sur la durée. Mais c’est comme un jeu d’échecs. Plusieurs analystes avancent l’idée que la Turquie sera perdante dans cette aventure. Je ne sais pas. Je suis très inquiète de ce qui se passe au Moyen-Orient car il s’agit d’un conflit mondial. Les grandes puissances sont présentes et la guerre peut s’exporter sur d’autres terrains. Les grandes organisations internationales comme l’ONU ont perdu de leur pouvoir. Les entreprises transnationales ont leur propre espace. Les gouvernements jouent en quelque sorte le rôle d’une police intérieure mais, en réalité, ce n’est pas entre les États que les problèmes vont se résoudre. Il faut tout faire pour arrêter cette guerre. Je préfère me référer à la fameuse phrase de Gramsci: «Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté.» (Ces deux entretiens ont été publiés, les 23 et 28 février, sur le site de L’Humanité)

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[1] En 1998, Pinar Selek – fille d’un avocat qui a passé plus de quatre ans en prison lors du coup d’Etat de septembre 1980 – a été accusée d’être impliquée dans une explosion qui eut lieu dans le bazar aux épices à Istanbul, explosion qui fit 7 morts et des dizaines de blessés. Des experts ont établi que cette explosion s’est produite suite à une fuite de gaz. Pinar Selek a été arrêtée suite à l’affirmation des autorités policièes qu’une bombe avait été placée par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Les preuves étaient grossièrement falsifiées. En 2000 Pinar Selek est libérée. E 2001, elle participe à la création d’une organisation féministe: Amargi. Une suite de procès se déroule et elle doit être relaxée. En 2008 l’appel de la Cour de cassation la contraint à l’exil. Elle sera à nouveau relaxée en 2011… La procédure judiciaire continue, une des plus longue de l’histoire judiciaire du pays. Après un doctorat à Strasbourg, Pinar Selek enseigne actuellement à Nice. (Rédaction A l’Encontre)

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