lundi
29
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis. Un jour sans femmes

Publié par Alencontre le 8 - mars - 2017

Entretien avec
Keeanga-Yamattha Taylor
par le Socialist Worker

Pourquoi cet appel pour une grève des femmes le 8 mars?

Pour plusieurs raisons. La première, et sans doute la plus importante, réside dans le fait que l’élection de Donald Trump comme président a fait émerger une vague formidable de femmes qui s’opposent à son régime et à son programme.

Cela a été particulièrement visible le 21 janvier [21J – le lendemain de l’investiture], lorsqu’une marée de manifestations sans précédent a débordé les villes du pays. Là où l’on attendait des milliers de personnes, ce sont des millions d’hommes et de femmes qui ont bloqué les rues du pays en une démonstration de profond rejet et d’opposition à Trump.

Si la dimension a été une surprise, cela n’a pas été le cas de la volonté d’opposition et de résistance.

Trump a donné une nouvelle vie à l’ancienne insulte sexist pig. Il a été accusé d’être l’auteur de harcèlement sexuel par de nombreuses femmes; il s’est vanté de harceler sexuellement des femmes; il a fait des commentaires injurieux et violents au sujet de l’apparence, de l’intelligence des femmes ainsi que de bien d’autres choses. Ce qui est encore plus important, il entend mettre en œuvre un agenda politique qui rendra la vie des femmes ordinaires plus difficile.

Le 21 janvier a démontré le potentiel d’une réémergence d’un mouvement féministe. Mais le 8 mars est un appel pour un mouvement féministe particulier. Si l’on devait formuler une critique envers l’action du 21J, elle porterait sur la réticence de ses organisatrices à embrasser le politique, une dimension oppositionnelle et l’activisme. Elles n’ont pas voulu, au contraire, présenter la marche comme étant en opposition à Trump et l’impression était que le politique était reléguée à un second plan.

Pour nous, donc, nous considérons que le 8 mars n’est pas juste un appel à manifester contre le Néandertal qui réside à la Maison Blanche, mais vise à placer une politique radicale au cœur de la résistance.

Au cours des sept dernières années, le féminisme lean-in [axé sur le «modèle» que représentent des entrepreneures «dynamiques et modernes»] – qui a été en quelque sorte incarné par la campagne d’Hillary Clinton à la présidence – a été élevé au rang d’objectif pour toutes les femmes. Celles qui épousent cette orientation ont établi que l’objectif réel du féminisme était d’ébranler le plafond de verre qui fait obstacle à leur accession aux conseils d’administration des entreprises, à la politique électorale ainsi qu’à d’autres endroits de l’Amérique blanche et aisée.

Pour nous, le 8 mars est, en ce sens, un projet revendicatif: une tentative de rétablir un lien avec la politique radicale du féminisme socialiste et du féminisme noir des décennies 1960 et 1970. Ces féminismes considéraient que l’oppression des femmes résidait dans le capitalisme et le libre marché.

Pendant des années, la Journée internationale des femmes est passée inaperçue ou était dépolitisée. La plupart des gens ne savaient même pas que les racines de cette journée résidaient dans la lutte des travailleuses du textile aux Etats-Unis ou que la mobilisation des femmes en 1917 en Russie pour s’opposer à la guerre [et aux rationnements] allait être l’étincelle du soulèvement qui conduirait au renversement du tsar et initierait la révolution russe de février.

Pour ce 8 mars, nous espérons que les femmes et ceux qui les soutiennent s’uniront en différentes actions politiques à travers ce pays afin d’attirer l’attention sur les conditions de vie des femmes de la classe laborieuse ainsi que sur la nécessité de transformer ces conditions.

Penses-tu que la grève de la Journée internationale des femmes soit liée à la résistance plus générale contre Trump?

La résistance contre Trump se déroule en ce moment sur plusieurs fronts.

Il y a, d’un côté, la lutte en cours contre le pipeline Dakota Access dans les Hautes Plaines; il y a ensuite la lutte qui prend forme pour la défense des droits des migrants et contre les déportations; il y a également l’organisation d’activités antifascistes sur les campus; la lutte contre la brutalité et les abus policiers et, enfin, en ce moment un mouvement féministe qui se développe.

Ces luttes ne sont pas entièrement indépendantes les unes des autres. Black Lives Matter a été largement dirigé par des femmes noires, nombre d’entre elles s’identifiant comme queer. Parmi les animateurs de premier plan de la lutte au Dakota du Nord figurent des femmes.

Dans chacune de ces luttes, la place centrale des femmes au sein du leadership a contribué à faire comprendre la manière dont le terrorisme policier et les dégradations écologiques ont un effet disproportionné sur les femmes et les familles.

Les manifestations du 21J étaient toutefois une expression du potentiel d’un nouveau mouvement féministe, outre les protestations essentielles du 11 février en défense du planning familial. Nous espérons que la grève du 8 mars pourra être la première pierre dans l’élaboration d’une opposition radicale et politique à Trump.

Le point sur lequel nous insistons est le suivant: il ne s’agit pas de s’opposer pour le plaisir, mais de créer une opposition et une résistance radicales, qui n’auront pas pour objectif de faire regagner aux Démocrates des postes lors des élections de mi-mandat en 2018. Le but de la grève est de faire ressortir ce que sont les racines systémiques de l’oppression des femmes au sein de notre société.

Nous visons toutefois aussi intentionnellement à lier l’oppression des femmes à de nombreuses attaques lancées par le gouvernement Trump. Ce que je veux dire, c’est qu’un mouvement de femmes qui ne prend pas en compte un large éventail de questions – comme le racisme, l’islamophobie, la xénophobie contre les migrant·e·s, l’exploitation et les bas salaires, les attaques incessantes contre ce qui reste de dispositions sociales, les guerres et les occupations permanentes des Etats-Unis – ne fait pas réellement face aux questions réelles qui portent atteinte aux femmes de la classe laborieuse et à leurs familles.

A cette fin, le 8 mars peut contribuer à une critique systémique déjà en cours sur ce qui ne fonctionne pas dans la société américaine.

Quel genre d’activités t’attends-tu à voir le 8 mars? Quel type de grèves sera organisé?

Le 8 mars aux Etats-Unis fait partie d’un appel international pour une «grève des femmes» qui se déroulera dans au moins 30 pays. Cet appel fait suite à des luttes menées par des femmes déjà existantes à travers le monde, comme la mobilisation des femmes en Pologne contre l’interdiction de l’avortement ainsi que d’autres mouvements de protestation massifs en Irlande et en Corée du Sud en faveur des droits reproductifs.

Certains ont été déconcertés par le terme de «grève» ainsi que par la question de savoir si l’utilisation de ce langage était appropriée pour décrire l’action convoquée le 8 mars. Une partie de cette confusion ou du désaccord provient, je crois, d’une vision étroite de la «grève» comme d’une action appelée par un syndicat – ainsi que par la conviction que, au regard de l’état fragile du mouvement ouvrier des Etats-Unis, une grève de cette nature n’est pas réaliste.

Je pense que nous serons d’accord pour dire qu’il serait inapproprié d’appeler à une «grève générale» de ce type – et cela serait une chose impossible à réaliser en ce moment. Il y a toutefois autre chose autour de cette «grève des femmes», à savoir la volonté d’attirer l’attention sur les contributions non payées et souvent négligées du travail des femmes (ce que certains appellent la «reproduction sociale»).

D’une certaine manière, c’est bien la question: le travail des femmes – en particulier à domicile, mais aussi là où les emplois sont féminisés – est dévalué ou évalué de manière différente. Ne pas accomplir ce travail [ce 8 mars] attire l’attention sur le rôle important – et souvent non payé, ou au moins sous-évalué et sous-payé – des femmes dans le fonctionnement de la société.

Cela est particulièrement vrai pour les Noires, les Latinas et les femmes des communautés de migrants. Les Noires sont payées 63 cents là où un Blanc obtiendra 1 dollar. Les femmes sans papiers qui travaillent dans l’agriculture et le travail domestique non seulement triment pour des bas salaires, mais elles vivent aussi sous la menace constante d’une violence physique et sexuelle, en raison de l’absence de toute protection sur les lieux de travail ou dans le domaine des droits civiques, en raison de leur statut d’immigrées.

Keeanga-Yamattha Taylor

Ces disparités se traduisent par une santé déclinante, l’emprisonnement, l’insécurité du logement ainsi qu’un ensemble d’autres conditions déstabilisantes.

La Grève des femmes pour l’égalité de 1970 a été appelée par la National Organization for Women et avait pour but de célébrer le doit de vote des femmes [XIX amendement voté en 1919], mais aussi d’attirer l’attention sur le travail des femmes non payé ainsi que sur les revendications en faveur de l’égalité des femmes, y compris pour «le droit à l’avortement, sur demande». Des milliers de femmes participèrent à cette grève qui était une expression du mouvement des femmes des années 1970.

Nous, à l’instar d’autres personnes, avons été stimulées par les manifestations du 21J. En ce sens, notre appel à la participation à cette grève s’est fait en des délais relativement courts. Mais nous avons été encouragées par le déferlement de soutien et d’intérêt.

La grève a été soutenue par les organisatrices des protestations du 21 janvier et, ce qui est aussi important, par les «bodega strikers» de la ville de New York, qui ont lutté contre l’interdiction illégale de voyage des musulmans décrétée par Trump [jeudi 2 février, des centaines de Yéménites ferment pendant plusieurs heures leurs épiceries («bodega») et manifestent devant l’hôtel de ville de New York contre le «Muslim ban»]. Ces soutiens au 8 mars contribuent à bâtir le genre de solidarité que nous estimons cruciale dans l’organisation d’une résistance contre Trump.

Sur notre site internet, nous faisons la liste des nombreuses façons par lesquelles les gens peuvent participer au 8 mars, y compris par des manifestations, des prises de parole, des forums publics et même en portant du rouge là où une autre participation n’est pas possible.

Mais, là où c’est possible, l’idée de la grève implique que les femmes suspendent leur travail, sous toutes ses formes, pour une journée afin de souligner à quel point le «travail des femmes» reste central pour l’économie politique des Etats-Unis.

Qu’espères-tu voir le 8 mars?

La participation au 8 mars sera différente selon les endroits du pays.

J’imagine que les manifestations seront plus grandes à New York, Philadelphie et Washington, où les mobilisations ont été plus fortes et l’organisation plus durable. Mais nous espérons qu’il y aura des actions d’un type ou d’un autre à travers le pays.

Elles prendront différentes formes. J’ai entendu dire qu’il y aurait une «assemblée des femmes» à Geneva, dans l’Etat de New York, afin de discuter les questions matérielles qui façonnent la vie des femmes. A Chicago, le Chicago Teachers Union et d’autres activistes ont apporté leur contribution à l’organisation du 8 mars. A Los Angeles, existe un groupe extraordinaire de féministes noires impliquées dans la Women’s Global Strike depuis plusieurs années.

Pour être honnête, il est difficile de savoir quelle sera l’ampleur du 8 mars ou l’éventail d’activités qui auront lieu. Nous savons qu’il y avait peu de revendications le 21J, la barre était très basse pour participer aux manifestations.

Nous avons intentionnellement mis en avant un appel politique qui comprend l’autodétermination du peuple de Palestine, une revendication à l’accès à l’avortement sur demande ainsi qu’en faveur de la socialisation des soins des enfants. Le but est d’élever les questions politiques – radicales – dans la construction du mouvement des femmes.

Cela aura un effet sur le nombre de personnes qui auront la sensation qu’elles devraient participer. Mais cela attirera ceux qui cherchent une politique plus élaborée que simplement une «opposition» ou une «résistance».

Nous voyons aussi cela comme un commencement et non comme une fin. Il y aura énormément à faire le 9 mars et après. La tâche principale sera de préparer les manifestations du 1er mai pour les droits des migrant·e·s dans tout le pays. Jusqu’à maintenant, le visage des déportations a été celui des mères arrachées à leurs familles, mais aussi d’hommes qui disparaissent dans les prisons, privant leurs familles de ressources indispensables.

Voici le genre de connexions que nous espérons établir le 8 mars. Nous espérons, à son tour, que le 8 mars contribue aux mouvements croissants dans ce pays. (Article publié le 24 février sur le site SocialistWorker.org; traduction A l’Encontre)

*****

Ce soir 8 mars, conférence-débat
sur les Etats-Unis de Trump

Lausanne, Espace Dickens (av. Charles-Dickens 6), 20h

Avec Ahmed Shawki

Editeur de l’International
Socialist Review,
porte-parole
de l’International Socialist Organization (ISO), auteur de
Black Liberation and Socialism

A Genève, jeudi 9 mars, 18h15
Uni Mail, salle MR170

• Le nom de Trump sature les médias. Mais quel est le sens social et politique de l’élection de celui qui a gagné – contre toute attente – les primaires du Parti républicain, le Grand Old Party (GOP)? Un GOP qui contrôle le Sénat et la Chambre des représentants.

• «Pas en notre nom» a été un des slogans qui a chapeauté les mobilisations plurielles traduisant le refus aussi bien du contenu des propos twittés de Trump que des premiers décrets de la nouvelle administration.

• La présidence de Trump s’inscrit dans une séquence historique qui – depuis George Bush (père) jusqu’à Barack Obama – est marquée par l’extension du champ d’action discrétionnaire du président. Ce qui est la plupart du temps passé sous silence par les «analystes» qui mettent l’accent sur «les mécanismes démocratiques d’équilibre des pouvoirs» aux Etats-Unis.

• La mise en question des desseins sociétaux effectifs de la nouvelle administration – dont les lignes de force sont partiellement gommées par les apparences chaotiques de la gestion présidentielle – ne repose certainement pas sur les représentants du Parti démocrate.

• Par contre convergent, de fait, dans de multiples actions: la Marche des femmes, très présente le 21 janvier et qui s’est fixé une nouvelle échéance pour ce 8 mars; des sympathisant.e.s politiques du candidat Bernie Sanders lors des primaires démocrates; des activistes du mouvement pour le salaire horaire de 15 dollars; des animateurs et animatrices du mouvement Black Lives Matter; des initiatives de défense de l’environnement, entre autres contre le Keystone XL et le Dakota Access Pipeline; des défenseurs des droits démocratiques, en particulier des droits des migrants menacés d’une expulsion massive. La déclaration de Trump ayant trait à une augmentation de 54 milliards de dollars des dépenses militaires va stimuler, à coup sûr, une riposte aux Etats-Unis et remettre à l’ordre du jour les actions à l’échelle internationale face au renforcement généralisé de la militarisation.

(Voir encore sous Activités)

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1 commentaire

  1. Etats-Unis. Un jour sans femmes - Anti-K dit:

    […] publié sur http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-un-jour-sans-femmes.html le 8 – mars – […]

    Ecrit le 10 mars, 2017 à 2017-03-10T08:14:47+00:000000004731201703

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