lundi
20
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Eric Foner (historien, enseignant à Harvard et Princeton) conduit par Jon Wiener

Jon Wiener: C’est la statue du général confédéré Robert E. Lee, qui a capitulé à Appomattox en 1865 qui a été ostensiblement le centre des événements de Charlottesville. Que pouvez-vous nous dire au sujet de cette statue?

Eric Foner: L’élément clé qu’il est essentiel d’avoir à l’esprit quant à cette statue, et la plupart de ces statues, c’est qu’elles ont peu à voir avec la Guerre civile [1861-1865]. La statue de Lee a été érigée en 1924, soit près de 70 ans après la fin de la Guerre civile, au cœur de l’époque Jim Crow, c’est-à-dire des ségrégations, de la privation des droits des Afro-américains et des lynchages. Entre parenthèses, il faut savoir que Robert E. Lee refusa de critiquer ceux qui lynchèrent des Noirs ou firent usage d’une violence d’un autre type contre eux. Il s’opposa au droit de vote des Noirs [introduit dans la Constitution américaine en 1870 par le 15e amendement]. Il se considérait lui-même comme étant un gentleman, ce qu’il fut probablement, mais en toute certitude il ne pensait pas que les Noirs devraient jouir d’un droit quelconque.

A l’instar des autres statues, celles-ci furent érigées comme déclaration indiquant qui tenait les rênes, sur la nature de la structure du pouvoir social. Mon sentiment est qu’il n’est pas nécessaire d’abattre toutes ces statues. Au lieu de cela, dressons une autre statue juste à côté, disons de John M. Langston [1829-1897], un député noir virginien au Congrès dans les années 1880, immédiatement après la fin de la Reconstruction [1]. Il n’y a pas beaucoup de statues de dirigeants noirs de la période de la Reconstruction, ou de celle qui a succédé, en Virginie ou ailleurs. Si nous devons parler de statues, faisons en sorte que la statuaire soit pleinement représentative de l’histoire sudiste [Par exemple, Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat des Etats-Unis entre janvier 2005 et janvier 2009, durant l’administration de George W. Bush, s’est prononcée pour le maintien de ce «patrimoine». Elle était, après le général Colin Powell, la seconde personnalité politique afro-américaine dans la hiérarchie gouvernementale. Les déclarations de Trump ne s’inscrivent pas dans un débat historique effectivement assez large sur ce thème, mais dans le contexte des attaques néonazies à Charlottesville, ce qui leur donne un trait politique éloquent – Réd A l’Encontre].

Un grand nombre des manifestants [d’extrême-droite] à Charlottesville se qualifient de néoconfédérés. Qu’est-ce donc aujourd’hui le mouvement néoconfédéré? Quelles relations entretient-il avec le président des Etats-Unis?

Le mouvement néoconfédéré existe depuis longtemps. Leurs objectifs ostensibles consistent à commémorer et à glorifier l’histoire de la Confédération sudiste [esclavagiste]. En réalité, il s’agit de suprématisme blanc ou de ce que l’on nomme parfois nationalisme blanc. Ils utilisent la Confédération comme symbole de la suprématie blanche, qu’ils tentent de conforter dans ce pays. La question est de savoir qui doit diriger l’Amérique maintenant. Donald Trump est-il néo-confédéré? Lui prêter cette orientation revient à dire qu’il aurait des idées cohérentes – ce qui n’est pas le cas. Je ne pense pas qu’il connaisse quoique ce soit de la Confédération ou de la Guerre civile, mais il est conscient que ces gens font partie de sa base politique – ainsi qu’il l’a indiqué clairement mardi dans sa défense des manifestants nationalistes à Charlottesville.

Son père fut arrêté à la suite d’émeutes du KKK dans le quartier du Queens à New York en 1927.

Le racisme fait partie de l’ADN de Trump. Lui et son père ont été poursuivis par le Ministère de la justice en 1973 pour interdire aux Noirs de louer les logements qu’ils géraient. Trump a fait son apparition au premier plan de la politique lorsqu’il paya une pleine page de publicité dans le New York Times qui exigeait la peine de mort pour quatre jeunes Noirs accusés et condamnés – avant d’être ensuite disculpés – pour avoir agressé une joggeuse de Central Park. Trump est devenu le porte-parole du prétendu «birther movement» qui remettait en cause le fait que Barack Obama soit un citoyen des Etats-Unis. Il ne fait aucun doute qu’il a joué fortement la carte raciale, pour reprendre leur terme, autant dans le domaine politique que dans les affaires entrepreneuriales de sa famille. Trump affirme toutefois, «j’ai plein d’amis Noirs». «J’ai connu Muhammad Ali». Il a même déclaré une fois «j’étais le meilleur ami de Muhammad Ali», ce qui constitue probablement une exagération.

Probablement. Il me semble toutefois qu’il n’y a rien de très nouveau dans le fait que des néoconfédérés et des ségrégationnistes s’abouchent avec un président républicain. Je suis certain que les manifestants à Charlottesville ont remarqué qu’Obama n’était pas un sudiste blanc. On peut remonter jusqu’à la «stratégie sudiste» de Nixon en 1968 et 1972 [dans le cadre du mouvement des droits civiques et des législations qui ont suivi, le Parti républicain a commencé à s’adresser, de manière raciste, aux «blancs pauvres» des Etats du Sud qui constituaient l’une des bases, jusqu’ici, du Parti démocrate] et, avant cela, à Goldwater en 1964, qui a voté contre le Civil Rights Act.

Trump constitue une forme exagérée du processus que le Parti républicain a traversé au cours du demi-siècle passé. On oublie qu’avant 1964, et même par la suite, de nombreux Républicains défendaient avec force les droits civiques. Des gens comme Jacob Javits, sénateur de l’Etat de New York et Robert Taft, le célèbre Républicain conservateur qui fut dans les années 1940 un partisan des droits des Noirs [et l’un des auteurs, en 1947, d’une loi vigoureusement antisyndicale qui porte le nom de Taft-Hartley Act]. Le Civil Rights Act de 1964 n’aurait jamais passé si Everett Dirksen n’avait pas obtenu des voix républicaines au Sénat. C’est le parti de Lincoln – ou, du moins, ça l’était.

Ce qui est différent avec Trump, c’est sa manière «ouverte» sur tout cela. Normalement, l’appel au racisme blanc se fait avec des mots codés, du type «la loi et l’ordre». Trump a mené une campagne affirmant que tous les Noirs vivaient dans des taudis et leur demandant: «qu’avez-vous à perdre» en votant pour Trump? La réponse est devenue claire: ils peuvent perdre le droit de vote. Ils peuvent perdre l’affirmative action [discrimination positive] Ils peuvent perdre le fait que le gouvernement fédéral considère que le racisme est un problème sérieux aux Etats-Unis.

J’ai vu une question provocatrice, citée dans le New York Times: en quoi des manifestants qui abattent des statues de la Guerre civile sont-ils différents de l’Etat islamique et des talibans qui détruisent les monuments historiques et les musées?

Je doute que quiconque ait vu la statue de Robert E. Lee comme un patrimoine culturel semblable à ces Bouddhas gigantesques détruits par les talibans [en Aghanistan, en mars 2001, destruction des Bouddhas de Bâmiyân]. Le point principal est que faire tomber des statues est souvent le signe d’un changement de régime. Quelle est la première chose que les troupes américaines ont faite lorsqu’elles sont entrées dans Bagdad en 2003 lors de la guerre contre l’Irak? Elles ont abattu la statue de Saddam Hussein. Je n’ai pas souvenir qu’un grand nombre de gens ait dit: «nous ne devrions pas faire cela. Cela revient à détruire l’histoire. Saddam Hussein fait partie de l’histoire. Vous pouvez ne pas l’aimer, mais il appartient toutefois à l’histoire.» Non. Nous avons déclaré: «super, détruisons-la». Ou, en 1991, lors de la chute de l’Union soviétique, des foules sont entrées au siège du KGB et ont détruit la statue du fondateur du KGB. Personne n’a dit: «oh, ils interfèrent avec l’histoire». Lorsque les régimes changent, la présentation publique de l’histoire change également.

Mais le nombre élevé de statues confédérées dans le Sud amène à s’interroger sur l’ampleur du changement de régime qu’a traversé ce pays depuis la Guerre civile.

(Cet entretien est la transcription condensée d’une discussion d’une quarantaine de minutes publiée sur le site du journal The Nation; traduction A L’Encontre. L’historien Eric Foner est le neveu d’un autre historien, Philip Sheldon Foner, qui a publié un grand nombre d’ouvrages sur l’histoire du mouvement ouvrier des Etats-Unis, sur Frederick Douglass, les relations entre socialisme et radicalisme noir aux Etats-Unis, etc. Eric Foner a publié plusieurs ouvrages qui font autorité, en particulier sur la période de la Reconstruction dont aucun n’est traduit en français. Ce site a publié et traduits deux de ses articles: Il y a 150 ans, après la guerre civile, la Reconstruction. Son actualité et Les racines historiques du racisme de Dylann Roof (le meurtrier, en 2015, de neuf personnes dans l’African Methodist Episcopal Church à Charleston en Caroline du Sud).

____

[1] Le terme de Reconstruction désigne la période qui succède la Guerre civile, au cours de laquelle des troupes occupaient, avec une présence plus ou moins marquée selon les cas, les anciens Etats esclavagistes. A la suite d’un compromis entre Républicains et Démocrates, en raison du résultat défavorable aux Républicains des élections présidentielles de 1876, les troupes furent retirées l’année suivante. Le retrait des troupes ouvrit la voie à de nouvelles violences racistes, prenant souvent les contours d’une véritable terreur, (plus exactement que les violences existantes dès la fin de la guerre ne soient plus limitées par l’Etat fédéral d’une quelconque manière) et initia le processus qui conduira aux lois ségrégationnistes Jim Crow à la fin du siècle ainsi que la fin de la participation sociale et politique des anciens esclaves et Noirs libres (dont l’expression la plus radicale fut l’expérience d’une alliance sociale entre anciens esclaves et blancs pauvres en Caroline du Sud). Réd. A l’Encontre

 

 

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W. E. B. DuBois sur Robert E. Lee (1928)

Il y a, chaque année le 19 janvier [date de sa naissance], des efforts renouvelés visant à canoniser Robert E. Lee, le plus grand des généraux confédérés. Son amabilité personnelle, son extraction aristocratique et ses prouesses militaires appellent en faveur de sa grandeur et de son génie. Il est toutefois une chose – un fait terrible qui militaire contre cela et c’est l’indéniable vérité que Robert E. Lee mena une guerre sanglante visant à perpétuer l’esclavage. Un journal copperhead [terme qui désigne les démocrates des Etats du Nord qui étaient opposés à la poursuite de la guerre et menèrent campagne contre la réélection de Lincoln en 1864] comme le New York Times peut bien affirmer royalement « il n’a jamais, bien sûr, combattu en faveur de l’esclavage». Mais alors, pourquoi s’est-il battu? Le droit des Etats [State Rights la souveraineté de chacun des Etats y compris vis-à-vis de l’Etat fédéral]? Bêtises. Les States Rights n’importaient au Sud que lorsqu’il s’agissait de défendre l’esclavage. Si le nationalisme avait constitué une défense plus solide que le particularisme, le Sud aurait été aussi nationaliste en 1861 qu’il l’avait été en 1812 [lors de la guerre contre l’Angleterre].

Non. Les peuples ne vont pas en guerre pour des théories de gouvernement abstraites. Ils se battent pour la propriété et les privilèges; c’est pour cela que la Virginie s’est battu lors de la Guerre civile. Lee suivit la Virginie. Il suivit la Virginie non parce qu’il aimait particulièrement l’esclavage (bien qu’il ne le haït sans doute pas), mais parce qu’il n’avait pas le courage moral de se dresser contre sa famille et son clan. Lee hésita et baissa la tête de honte car il lui fut demandé de conduire des armées contre le progrès humain et la bienséance [decency] chrétienne et qu’il n’osa pas refuser. Il se rendit non pas devant [le général] Grant, mais devant l’émancipation noire [rappelons que Lee, en tant que colonel de l’armée fédérale, dirigea en 1859 les troupes qui étouffèrent dans l’œuf la tentative de l’abolitionniste radical John Brown et sa petite troupe de partisans, autant blanc que noirs, de provoquer un soulèvement d’esclaves en prenant d’assaut l’arsenal d’Harper’s Ferry en Virginie].

Aujourd’hui, nous perpétuerons mieux sa mémoire et son caractère noble non pas en falsifiant sa débâcle morale, mais plutôt en l’expliquant aux jeunes blancs du Sud. Ce que Lee fit en 1861, d’autres Lees le réalisent en 1928. Ils n’ont pas le courage moral de se dresser en faveur de la justice pour les Noirs en raison de l’opinion publique qui règne de manière écrasante au sein de leur environnement social. Leurs pères du passé tolérèrent les lynchages et la violence des foules tout comme aujourd’hui ils approuvent la privation de droits des citoyens noirs instruits et de valeur, fournissent des écoles publiques misérablement inadéquates aux enfants noirs et soutiennent un traitement public de maladie, de pauvreté et de crime qui est fait honte à la civilisation.

C’est la punition du Sud que ses Robert Lees et Jefferson Davises [du nom de l’un des plus grands propriétaires d’esclaves sudistes qui fut élu président des Etats sécessionnistes] seront toujours grands, beaux et bien nés. Que leur courage sera toujours physique et non moral. Que leur direction sera d’une faible conformité avec l’opinion publique et jamais une révolte coûteuse et inébranlable pour la justice et le bien. Il est ridicule de chercher à excuser Robert Lee alors que les moyens les plus formidables de cette nation ont été levés pour rendre à l’état de bien 4 millions d’êtres humains à la place d’hommes. Soit il savait ce que signifiait l’esclavage lorsqu’il contribua à mutiler et à assassiner des milliers de personnes dans sa défense, soit il ne le savait pas. S’il ne savait pas, il était stupide. S’il savait, Robert Lee fut un traître et un rebelle – non pas contre son pays, mais contre l’humanité et l’humanité de Dieu.

(Ce texte, dont la source n’est pas mentionnée, a été publié sur la page internet de l’historien Kevin Levin, cwmememory.com; traduction A l’Encontre. W. E. B. DuBois (1868-1963) fut le fondateur de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et l’un des intellectuels noirs de premier plan du XXe siècle aux Etats-Unis. Parmi ses publications, citons la plus célèbre, Les âmes du peuple noir (1903, traduit en français aux éditions La Découverte) et Black Reconstruction. An Essay Toward a History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America, 1860-1880 (1935, non traduit) qui fut l’un des premiers textes à insister sur le rôle joué par les Afro-américains, anciens esclaves ou libres, dans la Reconstruction, notamment pour la conquête de droits politiques et sociaux).

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