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mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis. Le trumpisme et le cercle des Mercer

Publié par Alencontre le 10 - avril - 2017

A droite Rebeka Mercer. Bannon en «arrière-fond» (par Twitter
de D. Scavino)

Par Philippe Gélie

Le 3 décembre 2016, Donald Trump s’est rendu à une soirée costumée sur le thème des «bons et des méchants» dans une somptueuse propriété de Long Island, près de New York. Le nouvel élu n’y avait pas été annoncé, mais il était attendu. Lorsque les journalistes parqués devant les grilles d’Owl’s Nest (Le nid du hibou) ont voulu savoir en quoi il était déguisé sous son habituel manteau bleu, il leur a répondu: «Moi». Il aurait pu dire «en président», cela aurait fait plaisir à ses hôtes. Pour Robert Mercer, 70 ans, costume de Mandrake le magicien, et sa fille Rebekah, 43 ans, tenue de veuve noire, cette soirée était plus que la célébration d’une victoire politique: un retour gagnant sur investissement.

Sept mois plus tôt, les Mercer avaient organisé une autre fête, cette fois sur leur yacht de 62 mètres, le Sea Owl, ancré dans la baie de Cannes pendant le Festival du film. Ils venaient d’y présenter Clinton Cash, un documentaire coproduit par Rebekah Mercer et Steve Bannon, aujourd’hui conseiller stratégique de Trump à la Maison-Blanche [débarqué le 5 avril 2017 du National Security Council, une instance où les «maîtres» du chef des affaires militaires et étrangères étaient irrités par sa «nomination»]. Ce brûlot contre la candidate démocrate était tiré d’un livre paru en 2015 sous la plume de Peter Schweizer, patron d’un discret centre de recherche basé à Tallahassee en Floride, le Government Accountability Institute (GAI). Fondé par Schweizer et Bannon en 2012, financé par les Mercer à hauteur de 5 millions de dollars, le GAI est à l’origine de l’argumentaire qui a fait apparaître Hillary Clinton comme un escroc aux yeux de nombreux électeurs américains.

Quiconque voit l’élection de Donald Trump comme le seul produit d’une rébellion spontanée n’a pas encore rencontré les Mercer. Une bien étrange famille, à la fois secrète et très engagée, atypique même dans son petit cercle de milliardaires républicains. En quelques années, elle a mis sur pied une machine de guerre politique qui l’a hissée à une position d’influence déterminante. Deux de ses membres ont particulièrement contribué à la victoire du trumpisme et gardent un œil sur sa mise en œuvre.

Robert, le patriarche, est un génie de l’informatique. Personnage taciturne et silencieux, il avoue préférer la compagnie des chats à celle des humains. «Je suis heureux de vivre ma vie sans rien dire à personne », a-t-il répondu en 2010 à une demande d’interview du Wall Street Journal. Passionné d’armes à feu, il possède un imposant arsenal qu’il utilise sur son propre stand de tir. Fou de trains électriques, il s’est offert un circuit géant à 2,7 millions de dollars sur plus de 200 m2 au sous-sol de sa maison. Il a créé une société pour gérer son personnel, dont un majordome et un médecin qui le suivent partout. Trois employés ont porté plainte après qu’il leur a infligé des retenues sur salaires pour avoir omis de remplacer des bouteilles de shampooing presque vides…

Bob Mercer n’a pas toujours vécu comme un nabab. Pendant vingt ans, chez IBM, il a développé des logiciels de traduction et de reconnaissance linguistique. À l’époque, ses trois filles vont à l’école publique et il s’inquiète pour les frais d’université. Mais en 1993, le chercheur et son acolyte, Peter Brown, sont embauchés par Renaissance Technologies, un fonds spéculatif ultraprofitable peuplé de mathématiciens surdiplômés. Surnommé «l’automate» chez IBM, Bob Mercer s’impose chez Renaissance comme «le gros calibre»: le genre de cerveau auquel on soumet les problèmes insolubles, qui s’enferme dans une salle d’ordinateurs et ne réapparaît qu’une fois la solution trouvée. En 2010, Mercer et Brown sont nommés co-PDG de Renaissance, qui pèse aujourd’hui 36 milliards de dollars. Leur salaire s’envole à plus de 130 millions de dollars par an. Sans compter les profits mirobolants du fonds Medaillon, réservé aux 300 salariés et dont le taux de rentabilité frôlerait 80 %.

Les yachts et les propriétés ne suffisent pas au bonheur des Mercer. Dès 2004, la famille crée sa propre fondation, qui finance un large éventail de causes et de candidats conservateurs. Aucun membre du clan ne s’est jamais expliqué sur ses opinions politiques, mais tout indique un fort penchant pour la droite libertarienne. «Bob déteste le gouvernement, les assistés, la Réserve fédérale (FED) et les Clinton», affirme un employé de Renaissance. «Il croit au marché et à la libre entreprise, il voit la technologie comme une force positive et considère que le pouvoir fédéral est trop envahissant», complète George Gilder, qui défend avec Mercer le retour à l’étalon-or. «Malgré son train de vie, cette famille a gardé les valeurs de la classe moyenne», applaudit Steve Bannon.

Théories conspirationnistes 

Convaincu de la corruption généralisée de Washington, le PDG de Renaissance croit à des théories conspirationnistes, comme celle qui place Hillary Clinton à la tête d’un réseau de trafiquants de drogue assassinant ses adversaires… Ce scientifique s’est aussi amouraché d’un professeur Nimbus de l’Oregon, Arthur Robinson, chrétien intégriste qui affirme que le réchauffement climatique est «une fausse religion», que la santé des Japonais a été améliorée par les radiations de Hiroshima et que les 14’000 échantillons d’urine humaine qu’il garde dans son laboratoire lui permettront de découvrir le secret de la vie éternelle. Mercer lui a donné au moins 1,6 million de dollars pour financer ses travaux, notamment un livre sur l’innocuité de la guerre nucléaire.

Robert et Diana Mercer ont trois filles. L’aînée Jennifer, surnommée «Jenji», passionnée de chevaux, gère plusieurs haras en Floride. La dernière, Heather Sue, tempérament volcanique mais nerfs d’acier, a joué au poker dans le circuit professionnel. Elle a épousé le garde du corps qu’avait embauché son père pour la protéger. En 1997, elle avait poursuivi l’université Duke pour discrimination sexiste après avoir été exclue de l’équipe de football américain, empochant 2 millions de dollars. Le jour où elle a découvert que sa pâtisserie préférée, Ruby et Violette, était sur le point de fermer, elle a appelé ses sœurs: «Nous allons devenir pâtissières!» L’entreprise, profitable, vend désormais sur Internet. La cadette, Rebekah, dite «Bekah», est la plus politique des trois sœurs. Farouchement conservatrice, opposée à l’avortement, elle serait «la First lady de l’Alt-Right», prétend Chris Rudy, un proche de Donald Trump, en référence à l’extrême droite blanche. Diplômée de Stanford en biologie et mathématiques, elle a travaillé comme trader chez Renaissance avant de se consacrer à l’éducation de ses quatre enfants. Avec son mari, le Français Sylvain Mirochnikoff, directeur chez Morgan Stanley, ils ont acheté pour 28 millions de dollars six appartements rassemblés en un seul dans l’une des tours Trump à Manhattan. Selon le New Yorker, le couple serait en instance de divorce.

Depuis que Rebekah a pris les rênes de la fondation familiale en 2008, 77 millions de dollars ont été distribués à plus de cent candidats conservateurs et à tout ce qu’on trouve de groupes opposés aux Clinton, à Hollywood, aux médias de gauche ou à la protection du climat. Ceux qui l’ont croisée dans ces activités louent ses instincts politiques, son souci de savoir où va l’argent qu’elle donne, son intérêt pour l’action concrète jusque dans les détails, mentionnant aussi une certaine arrogance et un tempérament abrasif.

Déçus par les élites du Parti républicain 

En 2012, les Mercer se rangent derrière Mitt Romney, auquel ils allouent 3 millions de dollars. La défaite de ce républicain bon teint marque pour eux un tournant. Déçus par les élites du ­parti, ils prennent une résolution: la prochaine fois, ils miseront sur un cheval gagnant.

Il se trouve qu’un an plus tôt, ils ont fait la connaissance d’Andrew Breitbart, fondateur du site éponyme champion de la droite antisystème, et de son compère Steve Bannon. Séduits par leur projet de «reprendre le contrôle de notre culture», ils acquièrent 50% de Breitbart News pour 10 millions de dollars. Bannon devient le gourou politique des Mercer, qui le placent à la tête de l’entreprise à la mort de Breitbart en 2012. On le croise sur leur yacht, jurant comme un marin et aussi à l’aise qu’en famille.

Les Mercer et Bannon s’associent dans le GAI, que préside aujourd’hui Rebekah; dans Cambridge Analytica, qui analyse la psychologie et les attentes des électeurs; dans Glittering Steel, société de production de films cofondée par Bannon et Rebekah, présente à Cannes; et Reclaim New York, un groupe de pression encourageant les New-Yorkais à contrôler les dépenses de l’Etat. Les idées viennent le plus souvent de Bannon, les millions toujours des Mercer.

En 2014, Patrick Caddell, un sondeur démocrate passé dans le camp adverse, est interviewé plusieurs fois sur Breitbart News. Il produit des sondages montrant que l’électorat américain est prêt à élire un «outsider». L’information n’échappe pas aux Mercer (Rebekah est réputée lire tous les articles du site et elle n’hésite pas à appeler pour corriger erreurs et coquilles). Robert commande d’autres sondages à Caddell, qui confirment le diagnostic.

La stratégie, inspirée de la Silicon Valley – financer une multitude de start-up –, est déjà en place. Reste à trouver le champion pour la porter. En 2016, Bob et Bekah Mercer soutiennent d’abord l’ultraconservateur chrétien Ted Cruz, donnant 13,5 millions de dollars à son comité d’action politique (PAC), que dirige Kellyanne Conway [porte-parole de Trump, mise assez vite à l’écart].

Lorsque Cruz est battu par Trump aux primaires, une rencontre a lieu entre Rebekah et Ivanka en mai: le PAC [fonds pour soutenir un candidat et dont le plafond est régulièrement révisé à la hausse] met ses fonds au service de Trump. La Fondation Mercer lui octroie une rallonge de 2 millions. En août, quand la campagne part à la dérive, les Mercer interviennent: Steve Bannon et Kellyanne Conway, qu’ils sponsorisent depuis des années, prennent les commandes. Ils occupent aujourd’hui [«un peu moins»] des postes clefs à la Maison-Blanche. Le GAI, Cambridge Analytica et Glittering Steel ont aussi été mobilisés au service de la victoire.

Rebekah Mercer a été gratifiée d’un poste au comité exécutif de la transition. Elle y a œuvré contre la nomination de Mitt Romney au département d’Etat et pour celle de Jeff Sessions à la Justice [procureur général]. Elle espère encore caser quelques poulains, comme John Bolton [ex-ambassadeur de W. Bush à l’ONU en 2005-2006] ou Arthur Robinson [partisan de l’«intelligent design» contre le darwinisme qui consièdre que le réchauffement climatique est un canular, biochmiste de formation].

«Les Mercer sont des gens formidables, qui ne reculent devant rien pour protéger l’Amérique», s’extasie Donald Trump. Surtout pas à ouvrir leur portefeuille. David Magerman, un cadre de Renaissance, a été suspendu pour avoir dit publiquement ce qu’il en pensait: «Bob Mercer a placé ses gens autour du président, il a acheté leur place. Quand les 0,01 % les plus riches ont une influence disproportionnée sur la marche du pays, cela s’appelle une oligarchie.» (Article publié dans Le Figaro en date du 10 avril 2017; titre de la réaction de A l’Encontre; voir l’article sur ce site en date du 22 décembre 2016, onglet Amérique, sous catégorie Etats-Unis)

 

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