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novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

En 2012, faut-il voter Obama, comme «moindre mal» ?

Publié par Alencontre le 16 - septembre - 2012

Entretien avec Lance Selfa

Tout le monde aux Etats-Unis et ailleurs, depuis les commentateurs des médias jusqu’aux dirigeants mêmes des deux grands partis – démocrates et républicains – en passant par les partisans libéraux [dans le sens anglo-saxon, soit l’équivalent de sociaux-démocrates européens] des démocrates et des partisans conservateurs des républicains, affirment que l’élection présidentielle de novembre 2012 offre un choix clair entre deux visions politiques fondamentalement différentes. Comment se fait-il alors que cela, dans les faits, n’apparaisse pas? Lance Selfa, auteur de The Democrats: a Critical History (Haymarket Books, nouvelle édition, août 2012) en explique les raisons dans cet entretien. (Rédaction A l’Encontre)

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Beaucoup de gens attendaient l’élection présidentielle de 2008 avec de l’espoir et des expectatives, mais l’élection 2012 a lieu dans une ambiance bien différente. Pourquoi ?

A la veille de l’inauguration de la présidence de Obama, en janvier 2009, le sondage Gallup publié dans le quotidien USA Today lui accordait un taux de jugement favorable de 80%. La majorité des personnes sondées affirmait avoir l’assurance qu’Obama pouvait réaliser toutes ses principales promesses de campagne, depuis le doublement des sources d’énergies alternatives jusqu’à la mise en place d’une réforme importante du système de santé. Aujourd’hui cela parait loin, mais en 2009 des millions de personnes étaient porteurs de ces attentes. Or, aujourd’hui, Obama se bat pour ne pas rejoindre Jimmy Carter [1977-1981], George Bush Sr [1989-1993] et Herbert Hoover [1929-1933] dans les rangs des présidents ratés qui n’ont pas été réélus pour un deuxième mandat.

Que s’est-il donc passé? Une explication évidente réside dans la survenue de la pire crise économique depuis la présidence de Hoover de 1929 à 1932. Nous savons cependant que lorsque Obama est arrivé à la présidence, la récession durait depuis plus d’un an et qu’elle s’est terminée – du moins selon les statistiques officielles – environ six mois après le début de son mandat. Cela a entraîné la pire relance qui ait jamais eu lieu après une récession.

Cela a entraîné, chaque année de la présidence de Obama, une chute du revenu médian des ménages. Actuellement le groupe de recherche Sentier Research a démontré que les diminutions de revenu ont été encore plus sévères au cours de la relance que pendant la récession elle-même. Il devrait être assez difficile de se faire réélire avec des chiffres pareils. Et le fait que Obama puisse même se présenter dans ce contexte révèle peut-être à quel point peu de gens font confiance aux Républicains.

Les sondages montrent que la plupart des personnes ne tiennent pas Obama pour responsable de la récession, mais je pense qu’il a perdu le bénéfice du doute auprès de larges couches de la population. Non pas tellement parce qu’elles croient la propagande républicaine affirmant que la politique de Obama a accentué la récession, ou que ce sont les coûts de la Sécurité sociale et du Medicare [assurance santé pour les personnes de plus de 65 ans] qui ont entraîné la crise économique, mais parce qu’ils ont l’impression que leur vie n’a pas tellement changé depuis qu’ils ont accordé les clés de la Maison-Blanche et du Congrès aux démocrates en 2008.

Les dix millions de personnes qui ont voté pour Obama en 2008 ont été tellement déçues qu’elles n’ont pas voté lors du scrutin de mi-mandat en 2010, lorsque les républicains ont repris la Chambre des représentants [435 élus] et presque gagné le Sénat [100 élus]. L’électorat qui s’est manifesté en 2010 était plus blanc, plus âgé et plus conservateur que celui qui a élu Obama en 2008 – et même que la moyenne de la population des Etats-Unis dans son ensemble. C’est la raison pour laquelle l’élection de 2010 a produit une victoire écrasante des républicains. N’oublions pas à quel point les républicains étaient impopulaires en 2008, après huit longues années d’administration Bush – et à quel point les gens étaient prêts pour un changement. 2008 a été un de ces moments où les démocrates auraient pu recomposer la politique pour une génération, comme ils l’ont fait durant la période du New Deal, au cours des années 1930. Au lieu de cela, ils ont assumé le rôle d’administrateurs du sauvetage, très impopulaire, de Wall Street. Ainsi, malgré la rhétorique ambitieuse de 2008, Obama a prouvé qu’il était – et avait toujours été – un politicien traditionnel dont le but était de restaurer le statu quo.

Prenons, par exemple ,la crise du logement. A la mi-août le New York Times a publié un article intitulé: «Sa politique précautionneuse à l’égard des saisies vient hanter Obama». Binyamin Applebaum y décrit comment, à plusieurs reprises, l’administration a refusé de prendre des mesures pour obliger les banques à annuler les dettes hypothécaires des propriétaires de logement ou à permettre aux gens de conserver leur logement. Au lieu de cela, elle a tenté de travailler avec les banques, en les soudoyant à coups de milliards de dollars pour les amener à traiter équitablement les propriétaires de logement. Et, à maintes reprises, les banques ont refusé des concessions, même après avoir empoché des milliards venant des poches des contribuables.

Le programme de sauvetage a mis de côté environ 40 milliards de dollars destinés à aider les propriétaires de logement menacés de perdre leur foyer ou ceux dont les dettes dépassaient de loin la valeur de leur maison, suite à l’éclatement de la bulle immobilière (alimentée par Wall Street) et qui a percuté l’économie en 2008-2009. Or, à la fin 2010, seul un dixième de cette somme avait été dépensé. Or, cela dépendait totalement des décisions de l’administration Obama. Mais celle-ci continuait à espérer que le marché du logement «se remettrait» de lui-même. Le département du Trésor, en particulier, ne voulait pas obliger les banques à accepter des pertes massives qu’aurait entraîné le fait d’accorder une réelle aide hypothécaire. Voilà donc une situation où l’administration Obama a eu beaucoup de possibilités non seulement de faire «ce qu’il fallait» mais également de faire un «geste populaire». Mais cela aurait impliqué une réelle confrontation avec Wall Street. L’administration a donc choisi la voie inverse et «impopulaire».

Et, maintenant, le New York Times nous dit que les fonctionnaires de l’administration seraient «hantés» par ce choix. Ils se demandent pourquoi les gens ne reconnaissent pas les difficultés qu’ils affrontaient ou attendent trop d’un président qui promettait «l’espoir». Mais beaucoup plus nombreux sont les gens pour qui Obama représente le statu quo qui a imposé la misère à des millions de personnes. Dans la mesure où il est perçu comme le gardien ou le protecteur du statu quo, il ne peut pas s’attendre à rallier des gens comme il l’a fait en 2008.

J’ai mentionné le logement, mais je crois qu’on peut dire des choses analogues sur toute une série d’autres initiatives d’ Obama, depuis les emplois «verts» jusqu’à la loi sur le système de santé, où l’administration s’est donnée comme première priorité de tenter d’apaiser les intérêts des grandes firmes. C’est ainsi que les politiques envisagées étaient soit mort-nées, soit comprenaient tellement de concessions à l’industrie que cela sapait les aspects positifs qu’on pouvait en attendre.

Vous dites que les républicains devraient normalement avoir l’avantage dans cette élection. Toutefois, ils sont aussi totalement esclaves de la droite chrétienne et de l’aile la plus droitière du big business. Pourquoi ? Comment se fait-il que le principal parti du capitalisme états-unien s’acoquine avec Mitt Romney et Paul Ryan, le candidat à la vice-présidence ?

L’influence de Paul Ryan dans le programme présidentiel du parti républicain nous dit beaucoup sur la politique dominante dans ce pays. Ryan est un conservateur social dur. Il s’est fait connaître en proposant de transformer Medicare en un programme conditionnel fondé sur des «bons». Et sur la plupart des questions cruciales, lui et Mitt Romney – supposé être un républicain modéré – ne sont pas très – voire pas du tout – différents.

Le parti républicain a à un tel point viré à droite que Richard Nixon serait probablement considéré comme un «liberal» [au sens social-démocrate]. Il se peut même que les démocrates l’éviteraient de peur que Nixon soit trop au centre gauche pour attirer les «votes décisifs» [ceux qui font passer un certain nombre d’Etats bien repérés dans un camp ou un autre].Comment cela a-t-il pu arriver? Les positions des deux grands partis reflètent la domination incessante du «marché libre» et des idées «néolibérales» dans un système politique qui – plus ouvertement que jamais – reflète des objectifs et les intérêts de ce que le mouvement Occupy a appelé le «1%». Il s’agit de gens – de firmes et d’individus riches – qui financent les grands partis, leur accordent des conseils politiques et même du personnel pour le Congrès et pour l’administration.

Dans ce système, l’actuel parti démocrate a fondamentalement adopté des positions politiques qui sont assez proches de celles soutenues par des républicains «modérés» de la génération précédente. Et le GOP (grand vieux parti, républicain) est maintenant en train de mener une politique – par exemple en prônant la privatisation du Medicare et de la Sécurité sociale – qui aurait été considérée comme tout à fait hors propos il y a quelques décennies. J’aimerais juste dire une chose au sujet de la droite chrétienne. Beaucoup de «liberals» font comme si les républicains étaient gérés par des gens comme James Dobson [chrétien évangéliste qui dispose d’un réseau d’influence médiatique important] ou Tony Perkins [républicain de droite, il a été élu un certain temps en Louisianne, défenseur ultra-droitier des «valeurs familiales»] ou le reste de la direction de la droite chrétienne. Or ce n’est pas vraiment le cas. Les gens qui font le poids dans le parti républicain sont les mêmes représentants du big business qui ont toujours façonné les deux principaux partis. Des milliardaires ont de l’argent pour influencer la politique, mais ils ne sont pas assez nombreux pour gagner les élections avec leurs seuls suffrages. Pour cela il faut des millions de votants. C’est donc pour les aider à mobiliser une base de soutien électoral que les républicains affichent des positions conservatrices sur des questions sociales, d’où leur opposition au droit à l’avortement ou au droit au mariage des homosexuels et lesbiennes, ou leurs appels racistes codés aux blancs plus âgés qui craignent «de perdre leur pays». Et même si la base républicaine tend à être plus riche que celle des démocrates, beaucoup de personnes des couches travailleuses votent républicain, même si la politique économique républicaine est ouvertement «ploutocratique».

La plupart de ces positions conservatrices n’entrent en résonance qu’avec environ un quart à un tiers de la population. Autrement dit, elles sont plutôt impopulaires. Les récentes réactions contre les odieuses remarques de Todd Akins, candidat au Sénat du Missouri – déclarant que les femmes qui subissent de viols «légitimes» ne vont pas accoucher, et que donc leur désir de mettre un terme à la grossesse ne devrait pas constituer une exception d’une interdiction totale de l’avortement – illustrent cela. Quasiment toutes les personnalités importantes du Parti républicain ont demandé à Akins de renoncer à sa candidature.

Cela montre que l’establishment républicain ne laisse les rênes sur le cou de la droite chrétienne que lorsqu’il estime que cela aidera leur parti à gagner les élections. Dans une certaine mesure, les leaders républicains se rendent compte que les positions de la droite chrétienne sont considérées comme abominables par la plupart des Etatsuniens. Ce ne sont pas tellement les opinions de Akins qui posent problème. En fait Paul Ryan a une position identique et la plateforme républicaine appelle à une interdiction totale de l’avortement, sans exception. Ce qui pose problème, c’est plutôt qu’on a entendu Akins dire ces choses à voix haute, attirant ainsi l’attention sur les positions impopulaires du parti. Cela met les bâtons dans les roues de la stratégie républicaine qui consiste à se profiler sur chaque échec de Obama et à céder le siège sénatorial du Missouri à quelqu’un qui approuvera les baisses d’impôt pour les riches et supprimera les règles de protection de l’environnement et d’autres du même genre.

Les démocrates utilisent la tactique d’attiser la peur des républicains pour obtenir des soutiens. Que devrions-nous savoir sur leur bilan ?

Les démocrates libéraux se sont frotté les mains sur le choix de Paul Ryan en tant que co-listier de Romney. Ils pensaient que les idées de Ryan étaient tellement toxiques qu’elles ne pouvaient qu’entraîner la candidature républicaine dans sa chute. Ils ont peut-être raison, mais ils auraient tort de compter là-dessus. D’une part, pendant le restant de la campagne électorale, les donateurs conservateurs vont lâcher un torrent d’argent que les démocrates peuvent difficilement égaler. D’autre part, les républicains ont passé des changements dans les lois électorales des Etats pour supprimer le vote de certains groupes d’électeurs démocrates .

Mais laissons un moment de côté le cirque électoral pour étudier le bilan de Obama – voire pour le comparer à la politique prônée par Ryan. Par exemple, les partisans d’Obama déclarent qu’une victoire de Romney-Ryan en novembre 2012 «ouvrirait la porte» à des attaques contre la Sécurité sociale, Medicare et Medicaid [assurance santé pour les pauvres]. Mais, de fait, cette porte a été grande ouverte depuis l’arrivée d’Obama à la présidence. Même lorsqu’il a fait passer une loi importante pour stimuler l’économie au début de sa présidence, Obama a insisté sur le fait qu’il avait également l’intention de négocier une «entitlement reform» [réforme des droits aux prestations]. Lorsque le Congrès n’a pas accepté de nommer une commission sur la réduction du déficit pouvant recommander des coupes importantes, Obama l’a fait lui-même, nommant en tant que co-président l’imbécile de droite Alan Simpson [ex-sénateur républicain du Wyoming] et le démocrate conservateur Erskine Bowles. La commission Simpson-Bowles n’a pas obtenu parmi ses 18 membres les votes requis pour présenter leurs recommandations devant le Congrès pour un vote sur la totalité du paquet. Mais sa proposition d’une réduction du déficit de quelque 4 trillions de dollars sur dix ans, dont les trois-quarts devaient provenir de réductions dans les dépenses et les prestations sociales, ainsi que des changements majeurs de la Sécurité sociale et du Medicare est encore considérée comme un objectif par la Maison-Blanche.

Lorsque la Maison-Blanche et les républicains du Congrès se sont battus concernant le relèvement du plafond de la dette, en été 2011, Obama a proposé un «grand marchandage» qui incluait des réductions massives dans la Sécurité sociale, le Medicare et le Medicaid. Ce n’est pas une, mais deux fois qu’Obama a proposé de faire un compromis avec John Boehner, le président de la Chambre des représentants, qui aurait inlcu l’acceptation de coupes de 1,5 trillions de dollars dans Medicare et Medicaid sur les prochaines dix années. Obama a également été d’accord d’accepter le plan de la commission Simpson-Bowles pour modifier la manière dont sont calculées les prestations de la Sécurité sociale. Cela aurait entraîné une coupe de plusieurs milliards de dollars pour les futurs bénéficiaires – surtout les jeunes. Or c’est prétendument justement pour préserver les prestations de ces derniers qu’on s’occupe maintenant de la «entitlement reform ».

Je pense que nous entendrons encore parler de telles propositions de «grands marchandages». Si Obama l’emporte en novembre 2012, il fera d’autres essais dans ce sens. Comme l’a rapporté Ryan Lizza dans l’hebdomadaire The New Yorker, un deuxième mandat pour Obama débuterait probablement non pas avec les programmes en faveur des travailleurs que les liberals vantent actuellement, mais plutôt avec une «importante réduction du déficit et de sérieuses réformes fiscales et des prestations».

Comme nous l’écrivions sur le site SocialistWorker.org, après que Romney eut choisi Ryan en tant que candidat à la vice-présidence: «De nombreuses personnes craignent à juste titre que la politique que représente Paul Ryan utilisera sa nomination comme une raison, pour eux, de voter pour Obama, malgré leur déconvenue concernant son bilan. Mais, en réalité, si le programme de Ryan fait actuellement partie intégrante du débat public, c’est parce que l’ensemble de l’éventail politique a fait une embardée à droite, touchant aussi bien les républicains que les démocrates

Etes-vous en train de dire qu’il n’y a pas de différence entre les deux partis ?

Non, cela n’arrive presque jamais que les républicains et les démocrates agissent exactement de la même manière. Mais les différences entre eux sont moins importantes que ce qu’ils prétendent, et elles sont éclipsées par leurs accords dans des domaines très importants. Commençons par le domaine où les différences entre les partis sont les moins importantes: c’est en politique étrangère. Le vieux truisme est que «la politique s’arrête au bord de l’eau», autrement dit les principaux objectifs de la politique étrangère du gouvernement étatsunien restent en général identiques, même lorsque le parti occupant la Maison Blanche change. C’est ainsi que pendant la Guerre froide, aussi bien la politique des démocrates que celle des républicains était modelée par la concurrence globale avec l’ex-URSS. Aujourd’hui les deux partis rivalisent pour gagner «la guerre contre le terrorisme».

C’est ainsi que beaucoup de gens qui ont voté pour Barack Obama en 2008 par rejet des guerres de George Bush en Irak et en Afghanistan et de l’assaut de Bush-Cheney contre les libertés civiles ont découvert qu’ Obama a en fin de compte poursuivi la politique de son prédécesseur. En fait, sur des questions comme la guerre des drones au Pakistan ou l’assassinat de citoyens étatsuniens par décret présidentiel, Obama a même dépassé Bush. Sans compter qu’en utilisant la rhétorique de l’ «intervention humanitaire», il a engagé les Etats-Unis dans une guerre aérienne en Libye qui a aidé à renverser le dictateur (et ex-allié des Etats-Unis) Mouammar Khadafi, sans beaucoup de protestations de la part des liberals.

Nous voyons ainsi que, dans beaucoup de domaines, une politique que les liberals considéraient comme inacceptable, lorsqu’elle était menée par Bush et Cheney, est maintenant admise comme faisant partie du consensus bi-partisan. En ce qui concerne la politique intérieure, Obama et Romney ne sont pas des candidats identiques et interchangeables. La loi sur la réforme du système de santé d’Obama repose sur l’expansion du programme de soins de santé Medicaid pour les pauvres qui devrait couvrir les millions de personnes non assurées [sur les limites de cette réforme, voir l’article publié sur ce site le 24 mars 2010, article rédigé par les Médecins pour un programme national de santé]. Le programme Romney-Ryan saccagerait Medicaid, laissant 27 millions d’Etatsuniens supplémentaires sans couverture de soins de santé. Obama parle d’une augmentation d’impôts modeste pour les riches, alors que Romney et Ryan veulent offrir aux Etatsuniens les plus riches des abattements fiscaux pour presque 5 trillions de dollars.

Obama et les démocrates sont ainsi clairement le «moindre mal» dans cette élection. Mais ces différences politiques s’expriment dans le cadre d’un consensus bi-partisan néolibéral qui vise à abaisser le niveau de vie des travailleurs états-uniens pour que les grandes entreprises étatsuniennes soient plus concurrentielles dans l’économie mondialisée. Une partie cruciale de ce consensus bi-partisan est la volonté sur le long terme de «réformer les prestations», autrement dit de réduire la Sécurité sociale et Medicare.

L’entrée dans la course de Ryan a décalé encore davantage les termes du débat dans cette direction. Si le débat national – si on peut l’appeler ainsi – tourne autour de combien il faut réduire la Sécurité sociale et le Medicare plutôt que sur ce qu’il conviendrait de faire par rapport à la crise aiguë d’inégalité et de chômage, les champions de l’austérité auront gagné la bataille, quel que soit le gagnant lors des élections de novembre. Cela montre bien comment le système politique bi-partisan a déjà choisi le résultat des élections 2012, même si, par miracle, Obama devait gagner massivement. Derrière la rhétorique de campagne et les publicités virulentes à la TV [ «clips négatifs» de dénonciation], il y a cette réalité que les deux partis ont l’intention de continuer la poussée en direction de l’austérité.

Beaucoup de gens ont une compréhension très différente des élections. Les syndicats, évidemment, mais même des gens considérés comme des personnes de gauche, comme Bill Fletcher Jr. et Carl Davidson,  insistent que les progressistes et les radicaux doivent voter pour Obama, malgré son bilan. Comment répondez-vous à leurs arguments ?

Dans leur récent soutien à Obama, Davidson et Fletcher – qui étaient les membres fondateurs du groupe Progressives for Obama en 2008 – ont été jusqu’à affirmer: «Ce n’est pas réellement le bilan de Obama qui est l’enjeu de cette élection». A travers un brouillard de jargon pseudo-gauche, ils appellent à voter pour Obama en tant que manœuvre défensive contre une aile droite voulant à tout prix une «revanche blanche», captive d’un «irrationalisme».

Si le bilan de Obama ne doit pas entrer en ligne de compte pour cette élection, alors on voit mal pourquoi la gauche s’organiserait et lutterait pour ses propres revendications. Si les démocrates se rendent compte que les militant·e·s, les activistes, ne vont pas les tenir pour responsables de leur bilan – autrement dit pour ce qu’ils font en réalité – ils n’auront aucune incitation à faire ce que la gauche pourrait demander. Malheureusement, il y a là une leçon que le mouvement ouvrier ne semble jamais apprendre. Même si les démocrates ont peu ou rien fait en faveur des travailleurs (la législation promise qui aurait facilité l’adhésion aux syndicats a disparu sans laisser de trace durant les premières années de la présidence d’Obama) et s’ils ont attaqué les syndicats (par exemple l’agression du maire de Chicago, Rahm Emanuel, contre Chicago Teachers Union), les dirigeants syndicaux au niveau national semblent toujours revenir dans le troupeau des démocrates. Le résultat étant que ces derniers font de moins en moins en faveur du mouvement syndical.

Davidson et Fletscher seraient probablement d’accord avec une grande partie de l’analyse que je fais ici d’Obama. Mais ils croient qu’un vote pour Obama porterait un coup à la droite. Sur cette question, ils sont d’accord avec les liberals qui pensent que le fait de réélire Obama représentera un échec pour les visées des conservateurs. Mais nous avons vu comment Obama et les démocrates ont accompli des parties importantes des objectifs des conservateurs qui soutiennent les grandes entreprises, ce malgré quelques divergences de détail par rapport aux républicains.

La vraie question est donc: Est-ce que des militants de gauche comme Fletscher et Davidson combattent réellement la droite en soutenant Obama ? Ou est-ce que leur position va servir à donner un appui de gauche au consensus bi-partisan dans lequel le «moindre mal» conduit à une politique similaire au «plus grand mal» ?

Mais pourquoi ne voterions-nous pas pour le moindre mal? Ne devrions-nous pas simplement accepter qu’il y a un choix entre deux candidats et qu’il vaut mieux choisir le moins mauvais?

Dans son essai précurseur «Who’s Going to Be the Lesser Evil in 1968 » [Qui sera le moindre mal en 1968 ?], le socialiste Hal Draper a justement traité cette question.  J’encourage tout le monde à le lire et à réfléchir sur comment on peut appliquer ses idées dans le contexte actuel. J’aimerais attirer votre attention sur deux points développés par Draper.

Premièrement, il note que dans le système électoral en régime capitaliste il y a toujours des moindres et de plus grands maux. Si on peut faire confiance aux gens de gauche de toujours voter pour le moindre mal démocrate, alors les démocrates peuvent passer leur temps à courtiser les votants plus conservateurs.

Deuxièmement, Draper pose la question de savoir si le fait de voter pour le moindre mal peut réellement stopper le «plus grand mal». Il illustre cela avec un exemple extrême de choix du «moindre mal»: l’appel des sociaux-démocrates allemands à voter pour l’extrême conservateur le général Hindenburg comme étant un «moindre mal» par rapport à Adolf Hitler et les Nazis lors de l’élection présidentielle de 1932. Nous pouvons certainement tous être d’accord que Hindenburg était le «moindre mal». Mais lorsqu’il a gagné l’élection, il s’est retourné et a nommé Hitler chancelier.

Ce que tente de montrer Draper avec cette analogie c’est que le fait de soutenir le moindre mal peut ouvrir la porte au plus grand mal. Aujourd’hui nous ne nous trouvons évidemment pas face à un choix aussi extrême. Mais Draper décrit également un autre scénario, où le moindre mal, en tant qu’ «exécuteur du système», va agir de plus en plus comme le plus grand mal.

Draper pensait à l’élection de 1964. A l’époque, le candidat de la «paix», Lyndon Johnson [président en 1963 suite à l’assassinat de Kennedy, puis élu et président jusqu’en 1969], l’a emporté sur Barry Goldwater, le candidat «belliciste». A peine quelques mois après avoir gagné massivement cette élection, Johnson a plongé des Etats-Unis dans le désastre de la guerre au Vietnam. Aujourd’hui une dynamique semblable se joue. Par exemple, si Obama l’emporte sur Romney, ce sera en partie à cause de son appel à protéger et défendre la Sécurité sociale et le Medicare – ces mêmes programmes où il a tenté de faire des coupes sombres pendant son mandat, tentatives qu’il répétera s’il est réélu.

Alors ne reste-t-il rien à faire le jour des élections? Qu’en est-il d’un candidat d’un troisième parti comme Jill Stein du Parti vert ou Roseanne Barr, de Peace and Freedom?

Contrairement aux anarchistes, les socialistes ne sont pas opposés à travailler dans «l’arène électorale». Il y aura dans tout le pays une série de scrutins sur des référendums ou des initiatives dans lesquels les socialistes devraient prendre position. Par exemple, si je vivais en Californie je ne manquerais pas de voter contre le Référendum 32 qui paralyserait la capacité des syndicats à participer à la politique tout en accordant virtuellement un chèque en blanc aux grandes entreprises.

S’agissant de candidats, je pense que le fait de voter est une considération secondaire cette année. Si vous voulez protester contre le duopole des deux partis le jour de l’élection, vous pourriez voter pour Stein ou pour Barr ou pour un candidat socialiste. Mais peu de moyens ont été investis dans ces efforts, qui n’ont pas une «force» derrière eux.

Ils n’ont pas le soutien du «mouvement» comme l’avait Ralph Nader lors de ses récentes campagnes, et surtout lors de sa candidature en 2000 pour le Parti vert. A l’époque Nader avait capturé l’imagination de milliers d’activistes partout dans le pays, dont beaucoup récemment radicalisés par le mouvement de «justice globale». Les socialistes étaient engagés dans cet effort et ont aidé Nader et les Verts à monter un troisième parti qui était le plus au «centre gauche» depuis 1948.

Aujourd’hui, il n’y a rien de semblable. Nous avons donc besoin de temps pour construire sur les acquis de la montée des luttes de ces dernières deux années, depuis le soulèvement de Wisconsin jusqu’au mouvement Occupy Wall Street en passant par les protestations anti-racistes contre l’assassinat de Trayvon Martin. Nous devons chercher comment notre camp peu s’organiser pour confronter l’austérité et l’oppression qui vont continuer à nous menacer, quel que soit le gagnant en novembre 2012. (Traduction A l’Encontre)

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Cette entretien a été publié sur le site de socialistworker.org

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