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Venezuela: après Chávez

Publié par Alencontre le 10 - mars - 2013
Nicolas Maduro, successeur présumé de Chavez, applaudit le tableau de l'ex-président....

Nicolas Maduro, successeur présumé de Chavez, applaudit le tableau de l’ex-président….

Par Juan Gabriel Takatlian

L’une des personnalités politiques les plus particulières et influentes de ce début de XXIe siècle est morte: Hugo Chávez a inauguré dans son pays un régime politique hybride. Avec son modèle, il s’est projeté au niveau mondial à travers une stratégie de visibilité peu courante pour un pays du Sud. Il a essayé de fonder un nouvel ordre hégémonique interne recourant à un mélange particulier de nationalisme, de populisme et de socialisme, modèle qui doivent encore être évalués à l’aide d’instruments d’analyse meilleurs et avec grande retenue. Par son style simultanément charismatique, messianique et provocateur, il a réussi à transcender la politique vénézuélienne et à devenir un point de référence obligé sur le continent, de même pour ce qui a  trait à certains thèmes politiques, sur la scène mondiale. L’aspiration au changement qu’a arborée Chávez et la centralité presque exclusive et excluante de celui-ci sur la scène politique du Venezuela font que, naturellement, tout est fragile après sa mort.

A partir de maintenant, il y aura une transition politique au Venezuela. Rien n’indique que ce sera une transition de système (du présidentialisme vers parlementarisme) ou de régime (autoritarisme vers démocratie ou démocratie vers autoritarisme). Il ne semble pas non plus que se produira une transition de parti (une coalition aujourd’hui officielle qui serait substituée, dans l’immédiat, par une future coalition d’opposition). Il ne s’agit, pour le moment, que d’une transition de mandataires (le successeur d’Hugo Chávez comme nouveau président issu du «chavisme»).

Cependant, l’impact de cette transition dépasse le niveau personnel: la structure institutionnelle, la politique publique, la relation gouvernement-opposition et même la diplomatie vénézuélienne peuvent entrer dans un processus incertain et contradictoire aux conséquences imprédictibles pour le pays (et pour ses voisins proches, alliés politiques ou opposants idéologiques). L’expérience antérieure de transition qu’a vécue le pays, celle de 1958 scellée par le pacte de Punto Fijo [accord entre les trois principaux partis: Action démocratique, le COPEI (social chrétien) et URD (Union républicaine démocratique], a peu de points communs avec la situation actuelle: la première représentait la sortie du mandat autoritaire de Marcos Pérez Jiménez [issue de la junte militaire existant depuis 1945 et qui s’imposa, après divers aléas assumât la présidence du pays de 1953 é 1958] était signée entre trois partis démocratiques pro-système et essayait d’établir un gouvernement d’unité en assurant un programme minimum de gestion.

La transition d’aujourd’hui quant à elle ne cherche pas à créer un nouveau régime; elle ne se fait pas entre des partis relativement proches dans leur orientation; elle n’est pas guidée par la recherche d’unité dans la conduite d’un Etat ni ne paraît vouloir établir un programme commun de base pour la gestion gouvernementale.

Hors de ce projet révolutionnaire de couleur à la fois «marxiste» et «national-populaire», il n’existe pas en Amérique latine beaucoup d’exemples de transition après la mort d’hommes forts ayant autoproclamé une révolution dans leur pays. En réalité, la dissolution (par des coups d’Etat et des mesures de proscription, par exemple), l’endiguement (par des stratégies coercitives menées sous les bons auspices de Washington et avec l’aide par quelques pays de la région, par exemple), la contre-révolution ouverte (par des «guerres de basse intensité» et le déploiement de proxies, par exemple) et la non-transition ont été les schémas les plus usuels qu’ont suivis les expériences révolutionnaires dans la région. Il est donc important de relever que le Venezuela et les Vénézuéliens, au premier plan, devront se nourrir de peu d’expériences réussies hors du continent et tirer leçon des échecs qui, dans certains pays de la région, ont eu des répercussions pendant de nombreuses années.

Dans cette direction, il y a deux plans clés. Au niveau interne, un processus électoral seul ne règle pas par lui-même la succession d’un leader révolutionnaire et son héritage. Un type d’accord double est nécessaire. D’un côté, il faut un accord au sein de l’«officialisme» chavisme (pour contrôler le haut niveau de factionnalisme qui y prévaut) et un autre au sein de l’opposition (pour que les expressions plus modérées et modernes de celle-ci ne soient pas étouffées par ce qu’il y a de plus vétuste, d’historique, dans le bipartidisme conventionnel). Et d’un autre côté, il faut un accord de garanties pour l’opposition (pour éviter que celle-ci ne devienne antisystémique) et un autre pour l’«officialisme» lui-même (par rapport, par exemple, à la continuité de certaines politiques publiques), ainsi qu’un accord sur quelques règles du jeu minimales qui approfondissent et non sapent la démocratie.

Aux heures que nous vivons et que nous allons encore vivre, les tisseurs de compromis possibles seront plus importants et courageux que les protagonistes les plus impétueux sur le plan rhétorique, que ce soit d’ailleurs pour ou contre Chávez et ses presque trois lustres de gouvernement.

Sur le plan international, l’important est de ne pas intervenir négativement dans cette transition (les Etats-Unis, par exemple) et d’être disposé à faciliter ce qui pourrait éventuellement être susceptible d’un accord interne (avec l’apport des pays latino-américains, par exemple).

Sur ce sujet, il faut rappeler que l’incorporation du Venezuela au Mercosur en tant que membre à part entière a moins eu à voir avec le commerce ou avec une prétendue compensation suite à la suspension du Paraguay [suspendu jusqu’en avril 2013 suite au coup contre le président Lugo] qu’avec la politique et la diplomatie.

Ce qui est le plus probable, c’est que, dans le calcul de l’Argentine et du Brésil principalement, ait prévalu l’idée de se préparer à un éventuel climat de perte de contrôle de la situation au jour où se produirait la transition vénézuélienne.

S’il se produisait là-bas [au Venezuela] une situation turbulente et incontrôlable, que l’ordre démocratique se rompe ou qu’un revers revanchiste du projet politique actuel ait lieu, alors le problème pour l’Amérique du Sud tout entière serait monumental. Si, d’un autre côté, s’installait un «chavisme sans Chávez» encore plus radicalisé ou que se manifeste une lutte féroce au cœur du chavisme rendant le pays ingouvernable, alors le problème pour la région serait grave également. Puisque Buenos Aires et Brasilia ont voulu que Caracas soit membre du Mercosur [entré le 31 juillet 2012], c’est le moment maintenant, avec discrétion et réalisme, de contribuer à ce que le Venezuela vive une transition effectivement sans effusion de sang et potentiellement positive.

En réalité, autant pour les Vénézuéliens des deux camps que pour les acteurs extérieurs proches ou distants, alliés ou opposants de Caracas, c’est cela que devrait être la conjoncture de la mesure et la syndérèse [terme technique utilisé par les théologiens pour désigner la connaissance innée des principes moraux essentiels; ici plus exactement reproches que nous adressent notre conscience, remords]. (Traduction A l’Encontre)

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Directeur du Département de Sciences Politiques et de Relations Internationales de l’Université Di Tella. Article publié dans le quotidien argentin Pagina 12, le 7 mars 2013.

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