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23
avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Nicaragua. Un dialogue sans stratégie

Publié par Alencontre le 6 - mars - 2019

«Le dialogue»: l’Alliance civique a imposé la «présence» du Nonce apostolique (diplomate du Vatican) Stalinislaw Waldemar Sommerg (au milieu). A g., le représentant étudiant coopté de l’Alliance civique: Max Jerez. A d., le ministre des Affaires étrangère d’Ortega, Denis Moncada, dont les déclarations dans les instances internationales sont un pur produit de «l’absolutisme». (5 mars 2019, La Prensa)

Par Fernando Bárcenas

Les banquiers et les hommes d’affaires Carlos Pellas, Ramiro Ortiz, José Antonio Baltodano, Roberto Zamora, Juan Bautista Sacasa, architectes du co-gouvernement d’entreprise antidémocratique [FSLN-Orteguiste et Patrons] qui «a consolidé la dictature au cours des dix dernières années, sont connus dans le monde des affaires comme «les conseillers». Ils auraient demandé une réunion avec Ortega le samedi 16 février, pour discuter entre eux d’une sortie de crise. Ou, si vous le souhaitez, discuter avec Ortega de la manière de mettre fin à la crise, même si elle n’est pas résolue.

La crise est «l’orteguisme»

Il est évident qu’une telle crise ne peut être résolue (parce qu’il n’est pas possible de résoudre la crise avec Ortega, étant donné que la crise est en tant que telle d’origine orteguiste). Si cette crise se prolonge à travers la permanence du pouvoir d’Ortega jusqu’à 2021, cela conduirait à un Etat en faillite car, malgré les coups orteguistes distribués avec force contre le mécontentement croissant des populations, la récession économique ne peut être renversée sans le départ de Ortega.

En fait, dès qu’Ortega sera contraint de renoncer à une petite ouverture démocratique, une nouvelle insurrection contre la dictature va éclater, comme si le bouchon d’une bouteille de champagne est enlevé sans un minimum de précaution.

Un dialogue peu fiable

Les banquiers, après la réunion convoquée par Ortega, demandent dans leur communiqué du dimanche (24 février 2019) que le peuple soutienne la négociation qu’Ortega a proposée. Parce que, pour eux, c’est le seul rôle du peuple, celui de soutenir [les deux «pouvoirs].

Mais la négociation n’est pas une fin en soi, mais un autre scénario de combat stratégique. Et sur tous les terrains où se déroule la lutte, ce qui est exigé, c’est que les propres forces sociales soient déployées stratégiquement face à l’affrontement tactique.

Le peuple, depuis que le dialogue a été rendu public, s’est plutôt méfié de lui, non seulement parce qu’Ortega a pris l’initiative, mais aussi parce qu’il est intuitivement connu qu’une négociation politique pendant une crise de gouvernabilité ne se produit pas par l’effet de la seule bonne volonté (comme disent les naïfs), mais qu’elle est imposée par celui qui dispose d’un avantage. Autrement dit, elle a été imposée et organisée de cette manière par celui qui dispose d’un rapport de forces favorable à ce moment donné.

Ortega est sur la défensive au niveau international, il est encerclé, mais son offensive [répressive et protéiforme] se développe sur le terrain interne.

Un dialogue qui marque le pas sans avancer effectivement

En effet, Ortega décide du moment où le dialogue commence, du nombre de personnes présentes, de l’absence des médias, du rôle du simple observateur du cardinal Lépoldo José Brenes (lui qui était le médiateur du dialogue précédent et qui a même suggéré l’ordre du jour au nom de la Conférence épiscopale est maintenant dégradé par Ortega et occupe la fonction d’observateur), qui est un indice du nouveau rapport de forces entre Ortega–Murillo et ceux qui ont intégré le dialogue.

Ortega impose l’objectif du dialogue: apporter la stabilité et la sécurité… à son gouvernement, et imposer la [sa?] paix, c’est-à-dire de normaliser le fonctionnement du régime dictatorial comme avant la rébellion d’avril 2018. C’est-à-dire établir une nouvelle transaction ou un nouvel accord avec les hommes d’affaires. De toute évidence, la question des élections anticipées ne cadre pas avec cet objectif souligné par Ortega. La tentative de l’inclure ferait dérailler la négociation, dans laquelle les banquiers sont d’accord avec Ortega.

L’Alliance a des limites politiques

Le communiqué de l’Alliance, ambigu et vague, dit que ses membres relèvent le défi que les circonstances exigent d’eux. Que l’engagement sur la libération des prisonniers politiques sera à l’ordre du jour. Et cette liberté est une priorité. Les thèmes de l’Alliance sont: justice…, réformes électorales…, libération des prisonniers politiques [selon des formules nébuleuses. Réd.]

L’Alliance n’existe que pour le dialogue. Si le dialogue échoue, l’Alliance entre en soins intensifs, suite à un arrêt cardiaque. Ainsi, ceux qui craignent qu’Ortega ne ferme cette «alternative», pour eux seuls, dépendent, de facto, politiquement d’Ortega et non de la lutte du peuple, quel est donc le défi, quand la raison d’exister même dépend de l’adversaire?

Les circonstances n’exigent rien, comme l’affirme l’Alliance dans son langage abstrait. Les circonstances créent des opportunités, mais pour ceux qui ont un plan de lutte. La libération des prisonniers politiques n’est pas une question (comme le dit l’Alliance), mais une conquête à obtenir par la progression de la corrélation des forces. La justice n’est pas non plus un problème, mais plutôt le résultat de la reconstruction de la société sans l’influence d’Ortega. Et les réformes électorales? Elles sont inoffensives si l’on n’impose pas une alternative de pouvoir qui plie ceux qui voient les lois discrètement, comme une ressource à leur propre gré. Les hommes d’affaires, qui contrôlent l’Alliance, n’ont pas pour objectif une alternative de pouvoir. [Voir ici les conditions posées par l’Articulation des mouvements sociaux : http://alencontre.org/events/nicaragua-soiree-dinformation-avec-monica-lopez-baltonado-le-mercredi-6-mars-2019-19h30-lausanne-fleurettes-2].

La dynamique initiale du dialogue précédent exprimait les slogans de l’insurrection libertaire. Le souffle du dialogue actuel est celui des banquiers et des «hommes d’affaires» et exprime les slogans d’un nouveau co-gouvernement avec Ortega.

Que la répression cesse

Avant d’entamer la négociation, il est indispensable que la population marche à nouveau sous des slogans libertaires, afin de lier à nouveau la négociation au mandat populaire, au mécontentement de la population, et non à l’accord entre les banquiers et Ortega. Un co-gouvernement entre le «monde des affaires» et Ortega. Une telle négociation exige d’être sacrée par les masses

Les prisonniers politiques ne sont pas une catégorie autonome, à libérer de prison, comme l’Alliance les considère quand ils sont condamnés par le système, mais plutôt une conséquence constante de l’activité permanente d’un appareil répressif. Tous les citoyens et les citoyennes sont, à un moment ou à un autre, les prisonniers politiques d’un tel appareil répressif. Peut-être sont-ils utiles juste pour chanter l’hymne «national» ou pour agiter le drapeau national.

Ainsi, le phénomène des prisonniers politiques a mis en relation, au travers de divers réseaux de communication, les citoyens et citoyenne qui perpétuent la rébellion, avec les persécutés qui vivent déjà dans la clandestinité, avec les exilés qui fuient, avec les prisonniers. Les prisonniers politiques font partie de la contradiction entre la citoyenneté en rébellion et la dictature Ortega-Murillo. Et il faut aborder sous cet angle la contradiction centrale en vigueur, cela tant que l’absolutisme existe. Cela dans la perspective de faire naître des actions combatives qui bloquent la répression.

Ainsi, le slogan de la liberté des prisonniers politiques se transforme, non pas en une sorte de faveur présentée à Ortega, lors d’un dialogue, mais en une lutte parce qu’il n’y aura pas de répression, lorsqu’il n’y aura pas d’orteguisme.

Démanteler l’absolutisme

Un despote n’est pas battu en négociant, mais en négociant sa défaite, après que les rapports de forces lui soient défavorables. Par conséquent, les négociateurs qui interviennent au nom du peuple doivent être les mêmes stratèges qui ont accompagné la lutte, et non ceux qui ont été choisis par la Conférence épiscopale ou par les banquiers.

Le bon moment pour le dialogue ne relève pas du point de vue des hommes d’affaires, en raison de l’impact qu’ils subissent dans la foulée de la crise économique. La négociation doit avoir lieu au bon moment, quand Ortega est sur la défensive. En d’autres termes, la négociation devrait être imposée à un Ortega affaibli, isolé, parce que la sortie de crise implique la conquête de la liberté et la défaite d’Ortega.

Une négociation n’est pas un point de rencontre entre le dictateur et le peuple, ni un moyen de rétablir la confiance dans le pays. Les changements institutionnels et la confiance dans le pays ne peuvent être réalisés que par le démantèlement de l’absolutisme et non par une prétendue réconciliation avec l’oppression et l’oppresseur par le dialogue, comme le dit l’homme d’affaires Baltodano. L’agenda d’un dialogue valable est l’agenda même de la lutte populaire: démanteler l’absolutisme!

Un dialogue entre les parties à un conflit est une négociation, et une négociation est une autre façon de poursuivre le conflit vers la solution la plus favorable selon la corrélation des forces.

Faut-il créer les conditions d’un dialogue?

Les conditions du dialogue doivent être créées par la lutte, car c’est la lutte – et non pas l’exigence des banquiers – qui prépare et donne du contenu au dialogue au moment opportun pour les combattants du changement. Les conditions dépendent de la situation stratégique et non de gestes gratuits.

Toutes les demandes qui surgissent dans la population, au sujet des conditions préalables, des négociateurs et des thèmes du dialogue, semblent bonnes, elles semblent justes, elles apparaissent légitimes, mais c’est comme sortir tous les aliments et les ingrédients d’un réfrigérateur et de les jeter sur la table, sans disposer d’une recette de cuisine qui nous dit quoi mélanger, dans quelle proportion, dans quel ordre, selon quelle procédure. Ces éléments sont définis par la situation stratégique et non par l’improvisation ou le désir collectif.

Si cette situation stratégique interne favorise Ortega aujourd’hui, il éliminera les éléments qui le gênent. Quelle est la situation stratégique?

Le démantèlement de l’absolutisme est une stratégie libertaire, pas un accord avec Ortega. Des négociations fructueuses ont lieu lorsque l’une des parties en conflit a été défaite sur le champ de bataille. Avant cette éventualité, la négociation a pour but d’améliorer la situation stratégique afin de changer les rapports de forces d’une manière décisive, uniquement par des confrontations réussies. La négociation et la confrontation participent du même processus dialectique de développement de la contradiction.

Le rôle prépondérant des prisonniers politiques

La configuration et l’ordre du jour des négociations devront être soumis à l’approbation préalable des prisonniers politiques. En particulier, à l’approbation de ceux et celles qui sont condamnées aux peines les plud lourdes. Il s’agit de leur soumettre tout accord pour approbation préalable. De cette façon, le centre de gravité de la négociation est déplacé vers les combattant·e·s, tant sur la forme que sur le fond.

C’est la réaction tactique provoquée par la manœuvre de négociation d’Ortega sur le terrain qui lui est le plus favorable. Parce qu’une négociation politique, qui modifie la corrélation des forces, se développe avec des manœuvres tactiques des deux côtés et non avec des arguments.

Ortega veut utiliser le dialogue pour mettre fin aux sanctions [internationales diverses] en voie d’approbation. Pour le peuple, la dictature doit être considérablement et irréversiblement affaiblie, jour après jour. Ortega doit parvenir au dialogue pour battre en retraite, non pour avancer ou pour consolider sa position. C’est l’épreuve décisive du dialogue. Un dialogue qui oxygène Ortega est… ou une stupidité ou une trahison. Il faut empêcher Ortega de renforcer son alliance avec les hommes d’affaires.

Il faudra créer les conditions pour les prisonniers politiques afin qu’ils puissent s’exprimer sur le développement du dialogue, avant la table pré-dialogue. Car aujourd’hui, ces prisonniers politiques ne sont pas seulement des victimes, mais les stratèges connus, pour le meilleur ou pour le pire, de la lutte bleue et blanche [couleur du soulèvement]. Il n’y a pas d’autre condition préalable que cette condition élémentaire, sur ceux qui doivent mener le dialogue au nom du peuple.

Pour Ortega, négocier avec l’Alliance, contrôlée par les hommes d’affaires, est un triomphe (parce qu’il cherche absolument à sortir de l’isolement), mais être forcé de négocier avec les prisonniers politiques, directement ou indirectement, est une défaite tactique. Il ne s’agit pas de faire confiance aux gens qui négocient, mais de faire confiance à une stratégie combative qui ouvre des espaces de mobilisation pour les citoyens et citoyennes. (Article publié dans El Confidencial, le 25 février 2019; traduction de A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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