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décembre 2019

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La Brèche

Cuba. «La bataille des rues»

Publié par Alencontre le 24 - mai - 2019

Capture d’écran d’une vidéo d’El Pais

Par Amaury Valdivia

Malgré le décret gouvernemental sur l’interdiction des «congas» de la diversité sexuelle (gay pride), quelque 200 personnes ont manifesté [le samedi 11 mai] à La Havane pour les droits de la communauté LGBTIQ, un événement qui s’est soldé par de nombreuses arrestations et qui a soulevé des critiques sur les procédés policiers. L’épisode éclaire sur les limites de «l’ouverture» cubaine et la position compliquée des dissidences.

Le premier appel à manifester avait été lancé le matin à Santiago de Cuba, la deuxième ville du pays, à presque 1000 km au sud-est de La Havane. Mais, vers 9 heures, l’échec était évident: seulement une vingtaine de personnes s’étaient rendues à la Place de Mars pour participer à cette marche inédite de la fierté gay. Ce samedi 11, dans l’après-midi, Ezequiel Fuentes Morales, un des organisateurs, a déclaré à un média digital alternatif que «même si la communauté (LGBTIQ) souffre, elle craint la répression et préfère se taire».

Pour la première fois, l’événement n’était pas organisé sous les auspices du Centre national d’éducation sexuelle (Cenesex), une institution qui dépend du Ministère de la santé publique et qui est dirigée par la sociologue et députée Mariela Castro, fille de celui qui est encore le premier secrétaire du Comité central du Parti communiste, Raúl Castro.

Quelques jours auparavant, le Cenesex avait annoncé que cette année n’auraient pas lieu les «congas pour la diversité» traditionnelles. L’argument pour expliquer cela a été le suivant: «l’acharnement et l’agressivité contre Cuba et contre le Venezuela ont donné des ailes à des groupes qui cherchent à déformer la réalité de Cuba (…) et qui prétendent se servir de notre conga pour discréditer, diviser et changer le vrai sens de cette activité».

Lors de la dernière décennie, les «congas pour la diversité» – une sorte de marche de la diversité selon une version tropicale – ont été le couronnement des Journées cubaines contre l’homophobie et la transphobie, dont le «centre» se trouve dans la capitale, La Havane, tous les mois de mai, avec aussi des congas dans quelques villes de province choisies à tour de rôle. Cette année, ce fut le tour de Camagüey, située au centre-est du pays, troisième ville cubaine pour ce qui est du nombre d’habitants et de son importance, mais une des plus conservatrices à cause de l’influence des Eglises, dont la catholique.

Pendant que l’on y discutait à propos de l’organisation de la fête (les autorités n’ont autorisé qu’une version limitée du programme officiel et ce en milieu de la semaine dernière), à La Havane fusaient les messages, convocations et contre-convocations sur Facebook et autres réseaux sociaux. L’essence des débats pouvait se résumer en deux positions: accepter l’annulation de la conga et se joindre aux autres activités prévues par le Cenesex, ou alors se rassembler samedi après-midi au Paseo del Prado, au centre-ville, pour manifester sans autorisation officielle. Malgré l’échec du matin même dans le «berceau de la Révolution» (Santiago de Cuba), à 16h30, quelque deux cents Havanais ont choisi la deuxième option.

La rue appartient aux révolutionnaires

La bataille des rues fut une des premières batailles livrées par Fidel Castro et les siens après le 1er janvier 1959. Peu de victoires ont eu autant d’importance. Une étude publiée en 2015 par la chercheuse Claudia González Marrero, doctorante au Centro de Estudios para la Cultura de l’Université Justus Liebig, de Belin, le met en évidence déjà dans le titre de son livre: La rue appartient aux révolutionnaires: Politiques normatives et imaginaire social cubain.

Le monopole de la mobilisation populaire et de la représentation de ses intérêts constitue une source essentielle de légitimité pour les dirigeants de l’île. «L’expression des divergences ou la mise en cause des politiques ont été des comportements pas forcément réprimés mais réorientés et absorbés par le processus normatif. Les critiques ont été acceptées à condition d’être faites depuis les espaces officiels et organisées à cette fin», remarque, Claudia González Marrero en décrivant une dynamique du pouvoir qui a évolué en suivant l’évolution du pays.

Les faits ne font que confirmer l’efficacité de cette dynamique. Ce n’est que le 5 août 1994 qu’ont eu lieu à La Havane les seules émeutes dignes de ce nom qu’enregistre l’histoire récente de Cuba. Clairement, les contre-manifestations qui cet après-midi-là ont mis fin aux désordres avaient comme mot d’ordre «Cette rue appartient à Fidel!», en insistant sur ce droit de possession que le gouvernement-parti devait obligatoirement conserver.

Ce privilège se retrouve confirmé dans la nouvelle Constitution, laquelle subordonne de manière implicite les libertés individuelles, comme celles de réunion, de manifestation ou d’association à la «nécessité de protéger notre souveraineté et notre indépendance», selon les explications données au Parlement par le secrétaire du Conseil d’Etat, Homero Acosta. Mais, malgré cela, et compte tenu des innombrables dispositions qui doivent réglementer la mise en œuvre de la Constitution approuvée le 24 février, quelques voix ont osé se poser la question sur la création d’un protocole permettant aux citoyens la convocation de marches et d’autres initiatives semblables. Comme s’il s’agissait de prévoir cette proposition, au début avril, une manifestation contre la maltraitance animale a été autorisée et a rassemblé presque cinq cents personnes à La Havane. Peu après, une demande semblable a été reçue par le gouvernement à Santa Clara et par la suite, d’autres villes, comme Camagüey ou Pinar del Río, s’apprêtaient à présenter une demande similaire.

En définitive, cette tendance a été tuée dans l’œuf: à la fin du mois dernier, le fonctionnaire qui avait donné le feu vert à la demande faite à La Havane a été remercié et la demande faite à Santa Clara a été refusée. La faculté de «mobiliser» restera ainsi un droit exclusif du gouvernement, du parti et des organisations qui leur sont subordonnées.

Pourquoi des animaux et la communauté LGBTIQ?

La marche pour la diversité sexuelle, qui a eu lieu finalement le 11 mai à La Havane, a été suivie par une pléthore de correspondants étrangers qui ont pu envoyer à leurs rédactions de juteuses informations. Comme il fallait s’y attendre, le moment culminant de l’après-midi a été l’arrivée de la manifestation au bout de la zone piétonne du Prado, lorsque les manifestants ont essayé de couper la circulation de la rue San Lázaro afin de se diriger vers le Malecón.

Où voulaient-ils aller? Personne ne semble pouvoir le dire. «Tous les copains de mon groupe nous sommes mis d’accord ce jour-là sur Facebook. Selon ce que les gens disaient, on pouvait penser que le défilé allait avoir lieu au Parque Central et au Prado», a déclaré à Brecha une jeune journaliste sociale, pour laquelle la fin «naturelle» du rendez-vous havanais était «le baiser» public final, auquel ont participé des dizaines de couples. Ensuite, «il me semble que chacun avait son propre plan. Une amie, par exemple, était prête à continuer jusqu’à José Antonio (le cercle social José Antonio Echeverría, où le Cenesex organisait, au même moment, une fête)».

Beaucoup, en effet, s’y sont rendus. Le lendemain, les unes de nombreux journaux étrangers mettaient en exergue la «forte répression commandée par le régime» mais, en réalité, seules quatre personnes ont fini sur la banquette arrière d’une voiture de police. Si l’on compare les images et les témoignages, il est possible d’établir avec une certaine précision le moment de la confrontation. Le principal agitateur, il ne fait pas de doute, a été le biologiste Ariel Ruiz Urquiola, qui a eu des démêlées avec la justice il y a un an, contre des Gardes forestiers et des voisins de sa demeure dans la paradisiaque Vallée de Viñales. Quel que soit le média que l’on consulte, c’est bien sa détention par la police qui accapare l’attention, de par le caractère dramatique de ses débats contre les policiers en civil qui l’ont arrêté. Les photographes n’ont pas eu grand-chose d’autre à se mettre sous la dent, malgré le fort dispositif policier mis en place autour du Prado.

«Tout indique que le pari de quelques figures connues de la dissidence, qui ne se sont jamais souciées ni ne se sont occupées de faire des propositions et qui n’ont jamais adressé des messages constructifs pour nos droits (en tant que personnes LGBTIQ) consistait à brouiller encore les choses», dit pour sa part Francisco Rodríguez Cruz dans son blog Paquito el de Cuba, un journaliste connu de la presse officielle qui se définit comme «martien (de José Martí), communiste et gay». C’est l’agence EFE qui a dit que dans ce groupe-là il y avait des personnes qui cherchaient à provoquer des incidents (…) et il faut dire qu’elles y sont en partie parvenues», regrette-t-il.

Ces dernières années, l’activisme pour les droits des animaux et des personnes avec des orientations sexuelles diverses a occupé une bonne partie des médias, une partie occupée auparavant par la lutte contre la discrimination raciale. En fait, lors des débats populaires sur la nouvelle Constitution, l’article 68 du projet (celui qui a trait au mariage égalitaire) a été un des plus débattus, concernant près de 10% des interventions et des propositions. La campagne animaliste, tout en n’étant pas comprise dans le texte, a gagné en notoriété, bien que l’impact ait été surtout sur internet, parmi des citadins, notamment à la capitale.

Pour beaucoup de personnes, le mariage égalitaire a été une sorte d’écran de fumé pendant la consultation. Le programme de télé le plus populaire du pays, Vivir del cuento, a lancé l’alerte dans une de ses émissions. Comme s’il s’agissait d’une fiction, beaucoup de réunions se sont centrées sur les conséquences qu’aurait l’hypothétique modification constitutionnelle en délaissant des sujets comme la politique économique ou les rapports du Parti communiste avec l’Etat.

L’ambigüité vient aussi de l’étranger. Habituellement, des dons très généreux parviennent à La Havane pour soutenir des projets axés sur la protection des animaux errants, la préservation de l’environnement ou le soutien à des collectifs minoritaires, pour citer seulement les plus courants. La quasi-totalité de ces activités ont une même devise, du moins formellement: ne pas «faire appel aux gouvernements, partis politiques ou ONG, quels qu’ils soient (et encore moins aux institutions officielles)». Cette phrase appartient à Isbel Díaz Torres, leader du Abra, un centre social et bibliothèque libertaire défini par ses membres comme un engagement «auto-émancipateur». Il a fallu trois ans pour que les dons arrivent au Abra et qu’il puisse enfin se mettre en route en mai 2018, avait déclaré à l’époque Isbel, le même qui a été interdit de participer à la marche du Prado, arrêté peu avant, avec son partenaire, par la police.

Sur son profil Facebook, une de ses publications attire l’attention. Il y rappelle la Journée internationale de l’objection de conscience (ce 15 mai), en assumant une position opposée à celle du gouvernement de La Havane qui, ces dernières semaines, a fait savoir sa préoccupation face à l’agressivité des Etats-Unis en réaffirmant une de ses «tâches stratégiques». Il faut préciser que les conscrits au service militaires sont la base des Forces armées révolutionnaires et que tous les hommes de plus de 18 ans doivent l’effectuer. L’homosexualité est un des rares motifs d’exemption du service militaire.

«La règle qui s’applique au mariage égalitaire ainsi qu’à la loi sur la protection des animaux est celle de ‘jouer avec la chaîne, mais pas avec le singe’: à n’en pas douter, beaucoup se sont exprimés sur ces deux sujets afin de ne pas s’engager sur d’autres, qui pourraient s’avérer plus compliqués. Si c’était une manœuvre du gouvernement, c’en est une bien réussie», se dit un professeur d’université qui, lors des consultations pour la nouvelle Constitution, a fait partie d’un des binômes de «facilitateurs», c’est-à-dire, chargés de diriger les assemblés et de faire remonter les avis des présents aux débats. Le même doute plane sur le but ultime de beaucoup des initiatives «alternatives» qui fleurissent sur l’île. Entre l’activisme militant et l’opportunisme, la frontière est bien diffuse.

Une question de survie

Cette marche «prolonge ce que d’autres activistes ont fait lorsque le danger semblait plus grand. Cette mémoire-là alimente celle d’aujourd’hui, ces visages neufs sont une assurance et j’espère que les nouveaux espoirs auront la même assurance. La vraie bataille commence maintenant», a écrit le dramaturge cubain Norge Espinosa, qui vit actuellement en Espagne. Ses propos rejoignent ceux d’autres créateurs, comme l’acteur Luis Alberto García ou des musiciens Silvio Rodríguez et Vicente Feliú, critiques vis-à-vis des procédés de la police et du frein que le pouvoir impose à chaque initiative de changement et d’amélioration, selon Feliú. On retrouve des opinions semblables sur les réseaux sociaux et sur les dépêches des agences depuis La Havane.

Diaz-Canel en visite à Villa Clara

A les lire, on pourrait penser que Cuba s’est arrêté ce samedi 11 mai. En réalité, non. Ce qui s’est passé au Prado y est resté, dans une grande mesure; seuls des échos lointains sont arrivés aux provinces ou des vidéos faites avec des téléphones portables et ce sont, pour la plupart des Cubains, des images de «la police en train de disperser la marche des pédés». Le Cubain moyen, notamment celui de la campagne, est plutôt préoccupé par les urgences quotidiennes, et non par ces bras de fer avec le gouvernement. Conscients de ce divorce entre les élites de la capitale et le pays profond, les autorités ont évité d’informer sur les événements du Prado. En revanche, elles ont annoncé des mesures contre l’accaparement de marchandises et la spéculation, d’autres mesures qui devraient favoriser une plus grande disponibilité des produits vendus sous contrôle de l’Etat ainsi que la mise en place de nouveaux services de transport.

Au moment de rédiger cet article, le président Miguel Díaz-Canel bouclait une semaine intense de meetings publics dans plusieurs villes du pays, dont sa ville natale, Villa Clara, centre de la communauté LGBTIQ. A Villa Clara, la journée du 11 mai, il régnait le calme le plus complet. Si l’on regarde à contre-jour, l’itinéraire du président ressemble à un message bien clair: les nombreuses images d’un Díaz-Canel qui dialogue avec ses concitoyens lors des grands meetings disent qu’en marge de ce qui s’est passé samedi à La Havane, les rues n’ont pas changé de mains. (Publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 17 mai 2019; l’auteur a écrit ce reportage depuis La Havane. Traduction rédaction A l’Encontre)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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