vendredi
17
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

La CELPE, sa privatisation et le «désastre»

La CELPE, sa privatisation et le «désastre»

Par Heitor Scalambrini Costa

Le Brésil détient, à lui seul, 16% du total des réserves d’eau douce de la planète. Il possède en son territoire le plus grand fleuve et le deuxième plus grand aquifère [1]souterrain du monde. Il peut aussi se targuer de détenir des indices records de pluie. Pourtant, ses plus grandes métropoles souffrent de rationnement [2]. Bien que le Brésil n’utilise même pas 1% de son potentiel d’eau douce, ses grandes métropoles affrontent une baisse importante de l’approvisionnement de ce bien si précieux.

Il ne peut y avoir qu’une seule explication: la mauvaise gestion des ressources hydriques par les pouvoirs publics, quelles que soient leurs sphères d’action. Il n’existe ni protection des sources, qui souffrent de la déforestation, ni protection des réserves d’eau douce. Les fleuves sont pollués, les indicateurs montrant la déperdition d’eau dans les entreprises sont affolants, s’ajoute un gaspillage important de la part de la population et, pour finir, l’agriculture, qui utilise 70% de l’eau totale consommée, fonctionne encore avec des technologies du siècle passé peu économes en eau. Tous ces éléments contribuent à un gaspillage généralisé de l’eau et à la consommation excessive d’énergie.

Le phénomène de marchandisation de l’eau a provoqué des situations surréalistes. Les entreprises faisant commerce de l’eau amassent toujours plus de profits pendant que la population souffre des conséquences des politiques visant uniquement la satisfaction des intérêts des actionnaires (généralement des actionnaires minoritaires dans les entreprises). Ces mêmes actionnaires ne sont quant à eux intéressés que par des dividendes toujours plus importants et portent peu d’intérêt à l’accès à l’eau des populations.

Examinons par exemple le cas de Compesa, la société d’assainissement de Pernambouc, qui s’occupe de la fourniture d’eau et qui gère les égouts de pratiquement toutes les communes de l’Etat de Pernambouc.

Créée le 29 juillet 1971, par la loi nationale n° 6307, Compesa est une entreprise d’économie mixte de droit privé, affiliée au gouvernement de l’Etat de Pernambouc par le biais du Secrétariat des ressources hydriques et énergétiques. Son actionnaire majoritaire est ce même gouvernement d’Etat qui détient un peu moins de 80% des actions de la compagnie.

Les performances financières de Compesa font la fierté de ses gestionnaires. Ils ont présenté des recettes croissantes ces dernières années arrivant aujourd’hui à plus de 1 milliard de réais de recette annuelle. Le profit réel se monte quant à lui à environ 100 millions de réais, pratiquement quatre fois les résultats obtenus en 2010 (en 2015 : 100 réais = 32,5 CHF).

Même avec ce bilan financier positif et les investissements croissants qui sont passés de 35 millions de réais en 2010 à 735 millions de réais en 2013, le niveau d’accès de la population reste faible. Il y a des décennies que Recife [3] et sa région métropolitaine souffrent du rationnement de l’eau et d’un service d’assainissement déplorable. On peut le constater avec les taux élevés de maladies dans la population, ce sont des maladies causées en grande partie par l’absence d’un service d’assainissement digne de ce nom.

Les indices de gaspillage de l’eau sont un exemple parfait de cette gestion catastrophique. Alors que la moyenne nationale de perte des eaux traitées dues aux fuites est de 35% (bien supérieure à la moyenne des pays européens et du Japon qui est inférieure à 5%), à Recife, ces taux sont supérieurs 50%.

Des privatisations par le gouvernement d’Etat ont déjà été tentées en évoquant la nécessité d’améliorer les investissements de bases et d’en permettre d’autres plus conséquents. Elles ont été rejetées par la population qui s’est souvenue de l’exemple désastreux de privatisation en l’an 2000 de la Celpe qui est l’opérateur produisant et fournissant l’énergie à Pernambouc [4].

Nous sommes maintenant en 2015, mais les problèmes de fournitures d’eau à Pernambouc n’en finissent pas et la situation devient de plus en plus critique. La sécheresse atteint de plein fouet la capitale de Pernambouc et sa région métropolitaine, sans parler des problèmes chroniques de l’Agreste et du Sertão [5]. Face à des réservoirs qui se vident de manière critique, le gouvernement d’Etat s’est finalement décidé à entreprendre quelques actions.

Cependant, face à leur propre incompétence, la première attitude des pouvoirs publics et des gestionnaires a été de nommer Saint Pierre comme responsable de la raréfaction des pluies [6]. Comme un saint ne peut pas se défendre, c’est plus facile de le désigner comme coupable. La seconde attitude, pour montrer qu’on est actif, est de proposer toutes les solutions possibles à court terme. Ont donc été évoquées: la construction de nouveaux barrages et le transfert des eaux [7]. Cela démontre l’incapacité des pouvoirs publics à planifier des actions préventives et même correctrices qui minimiseraient certainement les sacrifices imposés à la population.

Ce qui reste évident avec cette tragédie qui s’abat sur plus de 110 municipalités de Pernambouc (2/3 au total en y incluant celles de la région métropolitaine), est la négligence et le désintérêt total des responsables gouvernementaux pour la problématique socio-environnementale.

Dans le cas spécifique de la région métropolitaine de Recife, le seul réservoir qui alimente cette région est le barrage de Botafogo qui atteint actuellement moins de 15% de sa capacité totale. Même en étant une zone protégée par la loi, le pourtour du barrage a été déboisé depuis des années avec la complicité des pouvoirs publics. On constate maintenant que malgré des précipitations considérées comme normales dans la région, le niveau de l’eau du réservoir s’amenuise d’année en année.

Les mesures à moyen terme les plus sensées dans ce cas seraient la reforestation et la protection des environs du barrage et des sources qui l’alimentent. Mais c’est le contraire qui se produit et nous pouvons lire dans les journaux avec quelle force les considérations économiques s’imposent dans la discussion relative au tracé de l’Arco Metropolitano [8]. Ce dernier étant envisagé comme un ouvrage inévitable face au chaos urbain de la région et la solution miracle qui résoudra le problème de trafic de l’autoroute BR 101 et de Recife.

Certains responsables gouvernementaux et politiques liés à des intérêts économiques proposent un tracé pour l’Arco Metropolitano qui couperait justement les sources qui alimentent le barrage du Botafogo, en faisant en sorte que la route passe non loin du barrage, ce qui aurait pour conséquence d’augmenter la spéculation immobilière et l’occupation du sol.

Il existe dans tout cela un désir inavoué des pouvoirs publics de rendre la vie des habitants chaque fois plus difficile et insupportable. Contre cela, la seule solution est la mobilisation et la pression populaire qui tout au long de l’histoire de l’humanité a démontré qu’elle est le seul chemin de la transformation. Et comme on dit: «unis, nous vaincrons» (Traduction A L’Encontre ; article publié dans Correio da Cidadania).

____

Heitor Scalambrini Costa est professeur à l’Université fédérale du Pernambouc.

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[1] Formation géologique contenant de l’eau.

[2] Une sécheresse a atteint le Brésil en 2014. La ville la plus touchée est celle de São Paolo dont la population connait depuis mars 2014 des coupures intempestives et parfois durables d’eau. Le 26 février 2015, des milliers de personnes sont descendues dans la rue afin de demander des solutions rapides. Cette manifestation fait aussi suite aux révélations du quotidien El Pais qui a rendu public les noms des entreprises bénéficiant de tarifs préférentiels sur l’eau (jusqu’à 40% de réduction) alors que le tarif pour les ménages ne cesse d’augmenter.

[3] Capitale de l’Etat de Pernambouc. C’est la cinquième agglomération du Brésil avec 3,7 millions d’habitants.

[4] Depuis la privatisation les prix ont augmenté et la qualité des services s’est grandement détériorée, leur utilissation devenant carrément dangereuse (plusieurs cas d’électrocution d’utilisateurs avérés) tandis que les bénéfices, eux, ont pris l’ascenseur.

[5] Il s’agit de zones géographiques au nord-est du Brésil. L’Agreste est une zone où la vegétation est peu dense. Le Sertão est une région semi-aride qui contient pourtant des réserves d’eau dans ses sous-sols mais qui ne sont pas exploitées. Ces zones sont connues pour leur problème chronique de sécheresse.

[6] Au Brésil, Saint-Pierre, le gardien des clés du paradis, est considéré comme étant aussi le faiseur de pluie.

[7] Il s’agit de la construction de canaux et de canalisations permettant un détournement des eaux vers des régions qui souffrent de sécheresse. Ainsi, un projet de construction de canaux permettant la déviation des eaux du fleuve São Francisco aux régions du nors-est du pays est évoqué depuis très longtemps.

[8] Il s’agit d’un projet d’axe autoroutier à Pernambouc (Etat fédéré du Brésil qui se situe au nord-est du pays). Le projet initial de cet axe prévoit la traversée d’une zone protégée (le barrage de Botafogo). Le second trajet, vivement critiqué par les entrepreneurs et les politiques, contourne cette zone. Les débats sont actuellement en cours.

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