vendredi
21
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

De la favela à la Coupe de foot

De la favela à la Coupe de foot

Par Elaine Tavares

L’intervention du journaliste mexicain Maurício Mejía, lors de la neuvième édition des Journées bolivariennes, a donné le ton quant à ce que le sport est en train de devenir, non seulement au Brésil, mais dans presque tous les pays du monde, dans les pays dits sous-développés surtout: un commerce, un spectacle, une marchandise.

Au Mexique, qui aujourd’hui compte un peu plus de 110 millions d’habitants, une grande partie de la population peut, selon Mejía, dire comment se porte le FC Barcelone, qui sont les meilleurs en basket ou quels sont les champions de natation, mais, de fait, 72% des plus de 12 ans ne pratiquent pas et ne pratiqueront jamais de sport.

En général, les Mexicains se vautrent devant la télévision et la regardent en consommant ce à quoi la propagande les incite. «Le Mexique est un pays qui ne joue pas, qui a 7% d’analphabètes et plus de 52 millions de personnes vivant à la limite de la pauvreté. D’un autre côté, presque 95% des foyers ont une télévision. Les Mexicains lisent une moyenne de moins d’un livre par année et toute information qui leur parvient, c’est par la télévision. Quand on connaît la qualité de la télévision du pays, le résultat en aliénation et en consommation acritique est effrayant ». Mejía rappelle que bien que ce soit un pays où la population ne pratique pas de sport, le Mexique a déjà accueilli deux Coupes du monde [1970 et 1986] et une Olympiade [en 1968, lors du massacre des étudiants le 2 octobre sur la place de Tlateloco]. Mais on peut observer que ce que laissent après eux ces événements qui consomment tant d’argent public est pratiquement nul.

Pour Jaime Breilh, un médecin et épidémiologiste équatorien, qui étudie la relation existant entre santé et sport, cela n’est pas une nouveauté. Selon lui, dans le système capitaliste, le sport, comme tout d’ailleurs, est lié à une logique de mort et non de vie. Cela parce que le système oriente toute sa force vers la production de marchandises et que cela implique la consolidation d’un modèle spécifique de civilisation. A l’intérieur même du capitalisme, le sport assume pleinement sa condition et la vie, ainsi que la santé des personnes, est ce qui lui importe le moins. Ce qui importe, c’est de savoir comment faire pour réussir à accumuler le plus de capital. Si, dans ce mouvement, il est nécessaire de sacrifier des personnes, des espaces, la nature ou quoi que ce soit, il n’y a pas de problème.

Le stade historique de Maracana

Le stade historique de Maracana

Cette affirmation se vérifie totalement dans la présentation historique de Renato Cosentino, du Comité populaire Rio Copa e Olympíadas. Se basant sur des documents et des vidéos de propagande faits par le gouvernement lui-même, il a montré comment la ville [Rio de Janeiro] était en train d’être préparée pour ces deux grands événements sportifs, sans que soient prises en compte les préoccupations de la population. Des travaux pharaoniques sont en cours, des communautés entières sont en train d’être détruites, des vies anéanties et tout cela au nom de la beauté du spectacle. Au point que le vieux stade de Maracanã [à Rio, inauguré en 1950, pour le championnat mondial de football] a été privatisé [et transmis au grand groupe de construction Odebrecht, pour lequel Lula est un ambassadeur actif – voir Folha de S.Paulo, du 10 mai, page D3] et que tout ce qui l’entoure sera rasé.

Ainsi, une piste historique d’athlétisme qui se trouvait au bord du stade a déjà été éliminée, et c’est également le cas d’un des meilleurs collèges publics de Rio qui devra être démoli d’ici la Coupe de football de 2014. Les outils de propagande pour le nouveau stade montrent celui-ci comme un lieu occupé par des cadres, un lieu où les fans occuperont des fauteuils rembourrés et vibreront en costume-cravate. Un lieu pour l’élite et non pour le peuple. On a pu entendre également les explications données par les autorités de Rio de Janeiro, qui, au moyen de vidéos promotionnelles, montrent comment elles construiront des routes passant au milieu de communautés entières, sans aucun respect pour la vie des gens.

Cette logique du sport vu comme un simple spectacle, comme une marchandise, est un élément des temps modernes propre au système capitaliste. Depuis que les Jeux olympiques sont nés en Grèce, l’élément essentiel de ces rencontres était justement l’amateurisme. L’idée était censée encourager celles et ceux pratiquant du sport à vivre un «moment sain» et d’échange d’expériences et de promotion de l’idée que le sport peut contribuer à la plénitude de la vie. Selon Marcelo Proni, de l’Université de Campinas [Etat de São Paulo], cette conception du sport a seulement existé jusque dans les années 1930, époque à laquelle la politique a commencé à s’immiscer dans le processus.

Les Jeux olympiques d’août 1936 à Berlin, dirigés par Hitler lui-même [et filmés dans le plus pur style d’une esthétique nazie par Leni Riefenstahl qui en fit un film: «Les Dieux du stade»] assumaient déjà une fonction d’«endoctrinement»; le salut nazi était de rigueur. Après la Seconde guerre mondiale, le contexte de la Guerre froide a donné l’occasion aux rivalités politiques de se jouer dans le cadre des événements sportifs. Les compétitions ont commencé à se faire aussi entre les nations. Dans les années soixante, avec l’arrivée de la télévision et des droits de transmission, l’argent a commencé à commander et le sport a alors assumé sa condition de marchandise.

Proni pense aussi que jusqu’à la Coupe du Mexique, ce genre d’événement n’était pas considéré comme quelque chose devant obligatoirement laisser un héritage. Les exigences en termes d’équipement et d’espaces n’étaient pas aussi grandes. Ce n’est qu’après 1986, avec l’arrivée d’Havelange [homme d’affaires brésilien, lié à la dictature militaire] à la FIFA et le lien viscéral de celui-ci avec Adidas, que le football est devenu un commerce parmi d’autres. Dans les années 1990, ce type d’événement était limité aux pays les plus riches. Mais, par la suite, avec le soi-disant processus de croissance de certaines nations jusque-là sous-développées, le centre de gravité s’est modifié. Le capital avait besoin d’expansion et quoi de mieux que d’entrer dans ces pays qui commençaient à croître? Ce fut le cas de la Chine, de l’Afrique du sud [Coupe du monde de football en 2010] et maintenant du Brésil. Comme on peut le voir, tout est lié aux nécessités de l’accumulation du capital.

Havlange

 

 

 

 

Joao Havelange, ex-patron de la FIFA, avant le Suisse du Haut-Valais Sepp Blatter, et propriétaire, entre autres, d’une gigantesque compagnie de bus. Il est accusé en 2013 d’avoir reçu plusieurs dizaines de millions de dollars de pots-de-vin de la firme suisse ISL, qui gérait l’attribution des droits télévisés pour la Coupe du monde, avant la disparition de l’agence en 2001.

Le journaliste Juca Kfouri, qui suit le sport brésilien depuis plusieurs années, n’a pas de pudeur à affirmer que dans ce domaine tout est «pourri». Selon lui, le Brésil n’a pas de politique sportive, et des événements comme la Coupe de football ou les Jeux olympiques ne peuvent donc pas laisser un quelconque héritage. Il dit qu’il avait cru qu’avec le gouvernement Lula les choses commenceraient à changer, mais qu’en peu de temps, Lula s’était également fait séduire et que rien n’avait avancé. Pour Juca, le sport au Brésil a fini par n’être qu’un «tuyau d’évacuation» pour le blanchiment d’argent et une machine à enrichissement pour une infime minorité.

La «décennie des sports», comme nos gouvernants brésiliens [Lula et Dilma Rousseff du PT et ses alliés de droite, y compris d’une droite dure] ont décidé d’appeler ces années aux cours lesquelles ils vont réaliser deux grands événements sportifs, laissera des dettes pour le pays et de la souffrance pour de nombreuses populations qui vont être déplacées ou violentées, comme c’est le cas des communautés «pacifiées». Juca a rappelé qu’il n’y avait pas le moindre sens à construire des «arènes» gigantesques dans des lieux comme Manaus [capitale de l’Etat de l’Amazonas au nord-ouest du Brésil] ou Natal [capitale de l’Etat du Rio Grande do Norte], là où il n’y aura pas de demande ultérieure pour occuper ces lieux. Le destin de ces lieux, qui consumeront des millions de reais, sera certainement le même que celui des grands stades construits dans d’autres pays qui ont fini par être mis au rebut, démolis ou abandonnés. C’est le cas du fameux stade du Nid d’oiseau, à Pékin [Jeux olympiques de 2008], qui n’a pas vu un match de foot depuis des années.

Le stade national Nid d'oiseau à Pékin pour les Jeux olympques

Le stade national Nid d’oiseau à Pékin pour les Jeux olympiques

Eddie Cottle, un syndicaliste sud-africain, a montré clairement ce qui s’était passé dans son pays dans le cadre de l’organisation de la dernière Coupe. Une sorte de répétition générale de tout ce que nous voyons se produire chez nous, au Brésil. Des travaux pharaoniques, des communautés entières déplacées, des lieux «hygiénisés» [par la police] et des travailleurs exploités. Selon lui, on est en train de détruire par explosion un grand stade, construit dans la ville du Cap, parce qu’il n’y a pas de quoi maintenir une structure si gigantesque. C’est tout simplement de l’argent public qu’on jette par la fenêtre. Eddie raconte que durant tout le processus de préparation de la Coupe, les luttes populaires, menées principalement par des syndicats très actifs, ont été nombreuses. «Nous avons obtenu certaines avancées dans ce qui touche les droits, mais cela a été tout.»

Les centaines de familles délogées continuent à errer à travers la capitale et ceux qui ont été conduits vers la tristement célèbre «ville de boîtes de conserves» continuent de vivre dans des containers sans perspectives d’avoir de véritables maisons. Eddie a encore raconté que les syndicats avaient découvert un document – signé entre l’Etat et les entreprises ayant «fait» la Coupe – dans lequel l’Etat donnait à celles-ci toutes les garanties pour l’exploitation et la vente de services et de marchandises. A la fin, les seuls gagnants de la Coupe, ce furent les entreprises transnationales et les élites locales.

Au Brésil, l’engagement des syndicats est pratiquement nul face à toutes les misères qui se sont déjà concrétisées et à celles qui s’annoncent. Selon le professeur Fernando Mascarenhas, de l’Université de Brasilia, même les mouvements sociauxles plus combatifs n’accordent pas d’attention au processus qui entoure la mise sur pied de la Coupe et des Jeux olympiques. «On n’entend pas le MST parler de cela, ni les syndicats». Pour lui, sans l’engagement de ces forces, le bulldozer de ces méga-événements va passer et seuls les gens concernés de plus près se mobiliseront, comme c’est déjà le cas des familles délogées qui aujourd’hui, à Rio de Janeiro principalement, mènent une lutte acharnée. Le fait est qu’il y a une ignorance complète sur ce thème. En général la gauche s’est toujours montrée assez peu disposée face à tout ce qui est en lien avec le sport. Juca Kfouri rappelle que lorsqu’il était plus jeune et qu’il militait dans la gauche, il avait plusieurs fois été traité d’aliéné parce qu’il aimait le sport. Le professeur Nildo Ouriques, de l’Université de l’Ouest de Santa Catarina, a également fait référence à ce préjugé et au peu d’écho que le thème du sport rencontrait en général dans les têtes les plus «révolutionnaires».

Rien de plus erroné que d’abandonner le pays à son propre sort dans cet univers de méga-événements. Le sport – et principalement le football – «imbibe» la vie quotidienne d’une grande partie de la population et les conséquences pour le pays de tout ce cirque qu’on est en train d’organiser dans les villes «sièges» auront des répercussions sur la société tout entière. La «logique de la mort» avance à grands pas, les accords passés avec les grandes entreprises se font au grand jour. Le pays court le risque de construire des structures gigantesques – avec de grandes quantités d’argent public – qui plus tard seront abandonnées et ne serviront pas à la démocratisation du sport. Tout au contraire. Par leurs caractéristiques grandioses, ces structures généreront des dépenses supplémentaires et les athlètes amateurs ne trouveront pas d’abri dans leurs murs.

C’est ce qu’on voit au Mexique, où la réalisation de deux Coupes et d’une Olympiade n’a généré aucun avancement dans la pratique du sport. La situation s’annonce même pire au Brésil. Avec la destruction de stades, l’anéantissement de communautés et l’avancée de la spéculation immobilière, il est plus probable que la pratique du sport va encore diminuer.

La seule note dissonante de ces Journées Bolivariennes fut l’exemple cubain. Sur l’île dite socialiste, le sport est soumis à une politique d’Etat et fait partie de la pratique quotidienne de la population. Le sport ne se vit pas seulement dans les écoles, où la pratique de l’éducation physique est obligatoire, mais il se démocratise dans la prolifération, dans chaque petite ville, de centres de sport, de places et de terrains de football, de basket, de baseball et d’athlétisme. La logique est celle de petites structures permettant de toucher tout le monde. Les performances des athlètes cubains dans les compétitions sont le résultat de cette politique qui investit dans la santé autant que dans le sport de compétition. Cela ne peut être ainsi que parce que le sport est incarné dans la vie des gens. Pour un Cubain, la réalité de l’athlète qui se vend à des sponsors ou qui est acheté par d’autres pays pour augmenter le nombre de médailles est totalement incompréhensible. Le sport à Cuba n’est pas une marchandise, il est intimement lié à la santé de la population et, même dans le domaine de la compétition, il est lié au sentiment d’amour profond pour la patrie. Participer à des Jeux olympiques, c’est défendre Cuba.

Et puisque nous parlons de médailles, Jaime Breilh, de l’Equateur, a également démystifié ce tableau de médailles [le décompte des médailles de bronze, d’argent et d’or obtenues par chaque pays, dans un esprit de compétition nationaliste] tellement vanté durant les Jeux olympiques qui pourrait faire croire que seuls les pays riches, comme les Etats-Unis ou la Chine, se trouvent au top du monde du sport. Jaime attire l’attention sur le fait qu’il faudrait calculer aussi le nombre d’habitants des différents pays. De cette manière, il arrive à des résultats différents. En 1996, par exemple, le tableau de médailles fut le suivant: en première place les Etats-Unis, puis la Russie, puis la Chine. Mais par rapport au nombre d’habitants, la chose change: en premier, il y a la Nouvelle-Zélande, puis Cuba, puis le Danemark. Les Etats-Unis deviennent vingt et unièmes et la Chine trentième. Tout est donc question de perspective.

Pour les conférenciers qui ont animé les Journées bolivariennes de cette année, le sport est en aucun cas une marchandise et doit être pris au sérieux. Il est intimement lié à la santé, à la qualité de vie et à la souveraineté d’un peuple. Et, dans le cas du Brésil, il est encore temps d’entreprendre une politique qui agisse dans le sens de garantir une pratique sportive de qualité qui soit de caractère populaire et se déroule dans des espaces adéquats.

Ainsi, au lieu de construire des «arènes» gigantesques et inutiles, le Ministère des sports du Brésil devrait se préoccuper de définir une politique nationale de sport communautaire, pour produire de la vie et de la santé plutôt que des consommateurs de produits aussi inutiles que les arènes construites. Si cela ne change pas, on sera bientôt dans un pays où des gens obèses se posteront devant la TV pour ensuite parler du sport sans le vivre d’aucune manière.

Et, en ce qui concerne les deux «événements» sportifs que nous nous apprêtons à vivre, nous courons le risque d’inventer un pays qui n’existe pas, sauf pour entrer dans le jeu du commerce. Renato Cosentino, du Comité populaire Rio Copa e Olimpíadas, a montré une propagande de la compagnie Petrobrás à l’étranger, parlant de l’extraction du pétrole en eaux très profondes, qui exhibe une photo aérienne de Rio de Janeiro sur laquelle les favelas et tous les signes de pauvreté ont été retouchés par le programme de Photoshop. C’est cela la dure réalité du Brésil. On est en train de préparer le pays pour la Coupe. Donc, il faudra éliminer les pauvres, coûte que coûte. Tout cela pour quelques jours de divertissement pour très peu de gens et des bénéfices stratosphériques pour moins de gens encore. (Traduction A l’Encontre)

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Elaine Tavares est journaliste et a publié cet article dans le Correio da Cidadania le 9 mai 2013

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    Ecrit le 16 mai, 2013 à 2013-05-16T10:00:54+00:000000005431201305

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