jeudi
27
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Jair Bolsonaro en conciliabule avec Michel Temer, suite à son élection: la transition a commencé. Elle se termine le 1er janvier.

Par Valério Arcary

Une gauche qui se projette vers l’avenir a besoin d’une nouvelle stratégie. Les défaites tactiques exigent des ajustements tactiques. Ce que nous vivons en 2018 n’était pas une défaite électorale tactique. Les défaites stratégiques imposent des réagencements stratégiques. Cela relève du minimum d’intégrité intellectuelle et de cohérence politique. Il y a des conclusions terribles, mais inévitables, que l’on se doit d’affronter. Le principal est la compréhension des exigences de la révolution brésilienne.

Ceux qui pensent que la défaite électorale était tactique s’accrochent à l’illusion que, par exemple, si Ciro Gomes [Parti démocratique travailliste ; il a réuni 12,5% des suffrages au premier tour des présidentielles d’octobre 2018] avait été candidat, il aurait été possible de battre Jair Bolsonaro au deuxième tour. Cette hypothèse [qui renvoie au contre-factuel: «ce qui aurait pu être si»…] est un calcul sans cohérence. Malheureusement, il a été confirmé que le rejet du néo-fasciste était inférieur au rejet du PT, après treize ans et demi de gouvernement du PT [ou plus exactement de la coalition conduite par le PT]. C’était là la contradiction incontournable de la bataille électorale.

Dans la perspective de l’histoire, la principale leçon des trois dernières années est qu’il ne sera pas possible de transformer la société brésilienne en négociant un projet de réforme avec la classe dirigeante. Cette stratégie n’est pas passée par le test de l’histoire. Elle a été enterrée, malheureusement. C’est cruel, mais c’est comme ça.

Insister sur la même stratégie et attendre des résultats différents serait un entêtement obstiné. La pensée magique consiste à croire que la force du désir suffit à changer la réalité. La bourgeoisie brésilienne ne veut pas faire de compromis. Elle a toléré le PT (Parti des travailleurs) dans un contexte très exceptionnel et sans précédent d’un mini-boom de la croissance économique, alimenté par la demande de matières premières, stimulée par la montée en puissance de la Chine [qui fournit un débouché très important pour les exportations brésiliennes]. Mais l’alignement sur une fraction de l’impérialisme dirigé par les États-Unis n’est pas passager.

Quand un des deux ne le veut pas, ils ne peuvent s’entendre. Le coût d’un accord serait une capitulation. Ce fut le cas quand le PT était au pouvoir et ce sera le cas quand toute la gauche se trouve dans l’opposition, et est menacée d’être persécuté au plan juridique, et pas seulement au au plan politique, et même menacée d’être désarticulée. Elle court le risque que certains dirigeants soient tués et nos organisations détruites. Il sera également illusoire d’imaginer que les institutions du régime – ministère de l’Intérieur, de la Justice, Congrès – suffiront à contenir les «excès» autoritaires de ceux qui entreront en fonction le er janvier 2019. Cela dépendra de la capacité de mobilisation sociale de la gauche et des mouvements sociaux de défense des libertés démocratiques.

Ceux qui ne savent pas contre qui ils se battent ne peuvent pas gagner. La stratégie de la bourgeoisie brésilienne visant à soustraire le capitalisme semi-périphérique à une stagnation prolongée consiste à attirer les investissements étrangers et à imposer des normes de surexploitation «asiatiques». Elle n’est pas prête à faire des concessions de type «européennes», du moins celles d’un certain passé. Il s’agit de liquider des droits et non d’élargir des réformes. Ce n’est pas un plan pour un gouvernement Bolsonaro qui va durer quatre ans. Nous sommes confrontés à un projet de repositionnement mondial du Brésil sur le marché mondial et dans le système des États. Et cela exige une volonté d’imposer des changements de régime politique, de progresser vers le bonapartisme et de criminaliser l’opposition de gauche. 

A la racine de la victoire Bolsonaro

Deux leçons programmatiques s’imposent donc après la défaite stratégique. La première est qu’il n’y aura pas de transformation sociale au Brésil sans ruptures. Deuxièmement, l’avenir de la gauche dépend de sa capacité à s’implanter parmi les travailleurs et travailleuses, parmi les opprimé·e·s, l’immense majorité de la société brésilienne qui, le plus tôt possible, se mettra en mouvement.

Les déterminants objectifs de la défaite électorale semblent avoir été au nombre de cinq: stagnation avec une baisse des revenus, conjointement à impact de l’inflation dans le secteur services, et une hausse des impôts, ce qui a poussé la classe moyenne à droite; la perplexité au sein de larges franges de travailleurs, dont la vie quotidienne se dégradait sous l’effet du chômage, simultanément une démoralisation induite par la corruption des gouvernements du PT; l’augmentation de la violence urbaine, du nombre d’homicides et du renforcement de la criminalité organisée qui ont déplacé de larges masses de personnes vers l’extrême droite; la réaction d’un secteur de la société plus rétrograde, plus raciste, misogyne et homophobe, dans un contexte de transition urbaine, générationnelle et culturelle de la société; et enfin, le tournant de la bourgeoisie en faveur d’un choc budgétaire sauvage [blocage durant 10 ans des dépenses publiques au niveau fédérale, PEC 241, puis PEC 55, adopté en novembre 2016; avec sanctions pour non-respect du plafonnement adopté par les deux chambres] et enfin le soutien donnée à Bolsonaro face à la stagnation chronique, même après deux ans gouvernement de contre-réformes «gradualistes» [pas aussi frontales] de Michel Temer.

La classe dominante s’est appuyée sur la classe moyenne pour imposer la situation réactionnaire qui a abouti à l’élection de Bolsonaro. L’extrême droite à la rhétorique néofasciste servira d’instrument pour tenter d’imposer une défaite historique à la classe ouvrière. L’épée est placée dans la main du capitaine [Bolsonaro] dont «la main qui ne tremble pas». Il s’avère qu’il est illusoire d’imaginer qu’une défaite historique analogue à celle de 1964 [coup d’Etat] peut être imposée «à froid». La victoire dans les urnes devra se mesurer à la capacité de réaction dans les rues. La sous-estimation de ce qu’est la nouvelle classe ouvrière, un géant social dans une société pleinement urbanisée, plus concentrée, plus éduquée, toutefois marquée par des inégalités énormes et des injustices criantes, peut être fatale. Nous ne sommes pas dans les années soixante. Il y aura de la résistance. Une gauche qui se profile vers l’avenir se doit de faire confiance à la classe laborieuse. Elle ne mérite pas la confiance d’une classe qui ne lui fait pas confiance.

Les gouvernements du PT ont négligé le malaise de la classe moyenne sous l’effet de l’inflation dans le secteur des services, de la hausse des impôts, de la baisse des salaires moyens alors que les frais de scolarité augmentaient massivement: la destitution de Dilma Rousseff [en août 2016] a ouvert la voie à Michel Temer et à l’incarcération de Lula [en avril 2018]. Bolsonaro commettra une erreur symétrique s’il ne tient pas compte du poids social de la classe ouvrière brésilienne. On ne peut imposer une régression sociale brutale sans susciter une résistance massive.

En guise de conclusion

La conclusion stratégique inévitable est que la révolution brésilienne sera une révolution retardée historiquement, donc un processus dramatique et conflictuel. Le paradoxe de la situation brésilienne est que la bourgeoisie brésilienne a rompu avec le gouvernement de collaboration de classe PT, et non pas l’inverse.

Lorsque le PT, sous la direction de Lula, après douze ans de négociations, a remporté les élections présidentielles pour la quatrième fois en octobre 2014, et que Dilma Rousseff a nommé Joaquim Levy [qui dirigeait lesecteur d’investissements de Bardesco, la deuxième banque du Brésil] poste de ministre des Finances [du 1er janvier 2015 au 21 décembre 2015], elle donnait un signal de sa volonté de procéder à l’ajustement structurel exigé par les poids lourds de la classe dominante. Un an plus tard, en décembre 2015, Levy a démissionné et l’«Avenida Paulista» [le lieu géographique où résident les poids lourds du capital] a décidé de soutenir la procédure de destitution de Dilma [Bolsonaro a nommé Joaquim Levy à la tête de la banque stratégique : la BNDES].

Cette décision a mis en branle des forces sociales réactionnaires qui se sont radicalisées à droite de façon irréversible. Il s’avère que cette stratégie réactionnaire ne peut être imposée sans une radicalisation encore plus grande et contre-révolutionnaire. Il faudra infliger une défaite sociale aux masses laborieuses et une destruction politique aux organisations de gauche.

Cette tragédie ne s’est pas produite parce que le PT est corrompu, bien que ses dirigeants ne soient pas, de loin, innocents. Parce qu’il s’est laissé financer pendant vingt ans par la «caixa dois» [les fonds non déclarés aux organes compétents de surveillance de l’exécutif et qui ont comme origine le plus souvent, des sommes versés par les entreprises]. Mais c’est le récit du complot des Lava Jato [la version brésilienne des Mani pulite italiennes], qui rendit possible, l’offensive [conduite par Sergio Moro, actuel ministre de la Justice et de la Sécurité publique, nommé par Bolsonaro] qui a conduit à une illégalisation du PT à l’interdiction de Lula comme candidat à la présidence]. Dans toutes les organisations et toutes les batailles politiques, des plus simples aux plus complexes, il y a des démagogues qui tirent parti des circonstances. Le PT n’était pas à l’abri de la présence dans ses rangs d’aventuriers et de canailles. Ils sont connus. Après tout, ils ont été les premiers à passer des accords avec la Justice pour «avouer» et «dénoncer» afin de voir leur peine réduite [par exemple Antonio Palocci, ou José Dirceu, des proches de Lula qui «commencèrent leur carrière» en se positionnant dans la gauche «radicale»].

Valério Arcary

L’argumentation de type démocratique-radicale semble puissant – le PT a décidé de son sort lorsqu’il a toléré l’enrichissement de certains de ses dirigeants – mais ce n’est pas le cas. C’est naïf, politiquement, enfantin. Les opportunistes et les nouveaux arrivants ne sont que la poussière de l’histoire.

Dilma Rousseff n’a pas été renversée, seulement parce que la classe moyenne était furieuse de la corruption. Elle a été renversée [en août 2016] parce que les travailleurs et travailleuses n’étaient pas disposés à défendre son gouvernement. S’ils l’avaient été, la dynamique qui a débuté en juin 2013 [mobilisation sociale d’envergure] aurait été l’antichambre d’une situation prérévolutionnaire. Le Brésil serait devenu «venezuelable» [au bord d’un changement de régime, par rapport à la période initiale des années 1990].

Les révolutions ne se produisent pas, bien sûr, car il y a des révolutionnaires qui les veulent. C’est toujours l’impossibilité de changements négociés qui a ouvert la voie à l’émergence de masses que nous appelons révolution. Un processus révolutionnaire ne s’ouvre que lorsque la gravité de la crise sociale est si profonde que des millions de personnes, jusque-là indifférentes aux destins collectifs, se réveillent avec une disposition invincible à s’engager, par leur praxis concrète, dans un affrontement politique. Une révolution est un processus, pas seulement une insurrection.

Le terrain des transformations historiques est toujours un champ d’affrontements qui a longtemps été plus ou moins dissimulé jusqu’à l’explosion volcanique. Les mouvements des plaques tectoniques de la vie économique et sociale sont dissimulés par l’édification d’un ordre politique qui semble stable. Néanmoins, elles bougent.

Dans l’histoire des sociétés, comme dans la vie des gens, il n’y a pas de changement qui ne suscite pas d’opposition, il n’y a pas de lutte qui ne trouve pas de réaction. La révolution et la contre-révolution sont inséparables dans l’histoire contemporaine. Les révolutions sont l’une des formes de transformation des sociétés contemporaines. Elles mûrissent lorsque les changements échouent dans les négociations. Ces déplacements permettent, parfois,le succès de réformes, au moyen de conquêtes/concessions, qui s’imposent suite au recours de mobilisations puissantes. Ceux qui dénoncent les révolutions comme étant responsables de la contre-révolution se trompent. L’histoire enseigne exactement le contraire.

L’histoire nous a transmis une leçon cruelle. Le PT a été renversé parce que la classe dirigeante n’était plus disposée à tolérer un gouvernement de collaboration de classe après la démission de Joaquim Levy. Si le PT s’était radicalisé à gauche, la bourgeoisie se serait tournée plus tôt vers l’opposition. Les méthodes n’auraient pas été seulement réactionnaires, elles auraient été contre-révolutionnaires.

Bien entendu, les gouvernements des PT auraient dû adopter des mesures plus sévères contre le capital. S’il en avait été ainsi, au plus fort des mobilisations de juin 2013, il aurait préservé et élargi son soutien au sein des masses laborieuses et des opprimé·e·s. La lutte aurait été féroce. Mais les conditions pour une victoire auraient été bien meilleures. (Article publié le 16 décembre 2018 sur le site Esquerda online; traduction A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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