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août 2017

A l'encontre

La Brèche

Brésil: la construction d’un «sous-impérialisme»

Publié par Alencontre le 6 - février - 2012

Par Eduardo Sales de Lima

La Banque Nationale de Développement Economique et Social (BNDES) et le Ministère des relations extérieures – nommé communément Itamaraty – intensifient l’intervention d’entreprises brésiliennes dans les pays voisins. Le sous-impérialisme brésilien s’affirme, sous la houlette du Parti des Travailleurs et la présidence de Dilma Rousseff. (Rédaction A l’Encontre)

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Le discours sur l’intégration régionale et la défense conjointe du territoire sud-américain a servi divers objectifs. Des institutions comme le Mercosur (Marché commun du Sud), l’Unasur (Union des nations sud-américaines) et le Conseil régional de défense de l’Amérique du Sud ont multiplié les possibilités offertes à la diplomatie brésilienne dans la région. Une telle soif de dit progrès a permis l’accès au marché régional latino-américain à des transnationales ayant leur siège au Brésil.

Les grands conglomérats d’ingénierie et de construction, de même que certains grands fournisseurs de biens manufacturés, sont les principaux bénéficiaires des crédits publics de la BNDES qui dirige les travaux. Selon Ana Saggioro Garcia, chercheuse à l’Institut Rosa Luxemburg, l’intérêt et le bénéfice de ces entreprises sont privés. Il n’y a pas encore d’études qui puissent montrer par des chiffres quelles sont les retombées de ces investissements pour l’économie brésilienne dans son ensemble, principalement pour les salarié·e·s. Pour elle, la direction prise par les ressources publiques de la BNDES aboutit, dans une grande mesure, à la concentration accrue de certains secteurs de l’économie brésilienne et non à une redistribution du revenu à l’échelle régionale.

«Il n’y a pas une intégration productive qui soit égalitaire pour tous les pays, bien au contraire. Le Brésil est le producteur principal. Et les autres pays répondent aux exigences de l’économie brésilienne. Itamaraty renforce une très forte institutionnalisation de cette intégration», explique Ana Garcia.

Comme le rappelle la chercheuse, les fonds de la BNDES sont publics: ils proviennent du Trésor national, à savoir des impôts et de contributions publiques comme le Fonds de protection du travailleur (FAT). La BNDES capte également des ressources à travers les marchés financiers extérieurs et certaines banques étrangères.

Il devient de plus en plus clair qu’au travers d’une politique extérieure «amicale», le pays a cherché (et cherche encore) l’hégémonie régionale en termes géopolitiques et économiques. «Le Brésil tente de s’emparer d’un leadership qui va équilibrer la crise dans la région et qui va démontrer qu’il est capable de supporter les coûts de ce pouvoir, d’être hégémonique», affirme Ana Garcia.

Comme exemples, elle cite le cas de la nationalisation du pétrole bolivien en 2006, époque où la Petrobras [le géant pétrolier brésilien] avait accepté la décision souveraine de ce pays, et le cas de la renégociation du prix de l’énergie achetée au Paraguay (auparavant très bon marché), originaire du barrage d’Itaipu. «Lula a ouvert les portes parce qu’il a obtenu une légitimité sans avoir besoin de recourir à la violence, comme le voulait la droite brésilienne», souligne Ana Garcia.

Une banque publique

A partir du gouvernement Lula (2003), l’intégration régionale surgit comme une réponse alternative à l’ALCA (Zone de libre-échange des Amériques). La BNDES accorde des crédits à hauteur de 1,9 milliard de dollars pour l’agrandissement de gazoducs en Argentine et favorise diverses entreprises dans des projets d’intégration basés sur de l’infrastructure, inclus dans l’IIRSA (Initiative pour l’intégration de l’infrastructure sud-américaine), projets qui concernent surtout l’exploitation de ressources naturelles prévues pour l’exportation.

Soutenant le projet hégémonique régional, le rôle de la BNDES est tout à fait particulier, puisque celle-ci finance l’appui technologique et commercial. Au cours des dix dernières années, le financement de travaux régionaux par des ressources de la banque ayant été transférées aux entreprises a augmenté de 1185%!

Comme le montre Ana Saggioro Garcia dans sa thèse de doctorat, le Ministère lui-même cite les travaux adjugés aux grands groupes brésiliens avec un financement public brésilien: en Argentine, pour la construction et le développement du réseau de gazoducs à hauteur approximativement de 1,9 milliard de dollars (Ocebrecht et Confab) et pour l’aqueduc de la province de Chaco, 180 millions de dollars (CON, Techint, OAS, Isolux).

En Bolivie, l’autoroute San Ignacio de Moxos-Villa Tunari recevra 332 millions de dollars (OAS), le projet Hacia el Norte-Rurrenabaque-El Chorro recevra 199 millions de dollars et l’autoroute Tarija-Bermejo pourra compter sur 179 millions de dollars (Queiroz Galvao).

S’ajoute à cela la construction de grandes usines hydroélectriques au Pérou, au Venezuela, en Equateur, en Colombie et en République dominicaine, par les entreprises Odebrecht, Camargo Correa et OAS. Comme le rappelle un article de Luiz Fernando Novoa, de l’Université fédérale de Rondônia, la relation entre entreprises et Etat est dans ces cas tout à fait directe. Elle se concrétise dans la constante pénétration de ces entreprises dans l’appareil d’Etat (dans des ministères, commissions ou par la voie informelle d’amitiés et de lobbies). Ainsi, les entreprises influencent les politiques publiques, autant pour que leur soient adjugés les grands travaux subventionnés que pour recevoir des crédits et des arrangements fiscaux.

L’économiste Paulo Passarinho précise encore que ces transnationales agissant en Amérique latine ne sont pas nécessairement brésiliennes: «Beaucoup d’entreprises étrangères, mais qui ont des filiales au Brésil (la française Alstom par exemple), profitent du pays et de sa politique extérieure comme d’une plate-forme de lancement de leurs propres projets. Pour cela, elles tirent profit de d’une “auréole” progressiste dont jouit la politique extérieure brésilienne.» Un exemple: au Chili, c’est à Alstom que seront adjugés les travaux d’extension du métro de Santiago avec 209 millions de dollars, et à Mercedes-Benz (fort implantée au Brésil) sera attribué un appui pour le Projet Transantiago (exportation de bus), avec approximativement 350 millions de dollars.

Ceux qui seront affectés

Le capital brésilien appuyé par des agents de l’Etat ne s’étend pas sans affecter les populations et les travailleurs qui vivent autour de ces chantiers qui détruisent leur cadre de vie et l’environnement.

La BNDES finance le projet de construction d’une autoroute de 306 kilomètres qui prévoit de relier les localités de Villa Tunari et de San Ignacio de Moxos en Bolivie. L’autoroute traverse le Tipnis (Territoire Indigène et Parc national Isiboro Sécure) et les populations exigent l’arrêt immédiat des travaux. Ce projet viole, entre autres, la Constitution de l’Etat bolivien, la Loi bolivienne sur l’environnement et diverses réglementations sur les zones protégées [voir les articles consacrés à ce «problème» sur ce site, sous l’onglet Bolivie].

En Equateur, la Petrobras est accusée d’avoir pratiqué l’extraction de pétrole dans le Parc national de Yasuni, une région riche en biodiversité, habitée par diverses communautés indigènes. Dans le même pays, l’entreprise Odebrecht, grâce à des financements de la BNDES, est accusée de ne pas respecter les lois sur l’environnement et d’avoir causé la destruction de communautés riveraines. Un audit a identifié des fraudes, de la surfacturation et des problèmes techniques dans la construction de la centrale hydroélectrique San Francisco.

Ce qui se passe dans ces deux pays ne constitue que des exemples pouvant surtout servir à éclairer le peuple brésilien à qui l’on veut faire avaler cette idée d’appartenance à une nation puissante. Pour Ana Saggioro Garcia, le défi posé à la société brésilienne elle-même serait de parvenir à construire un nouveau consensus permettant de dépasser l’idée selon laquelle nous sommes plus grands et «plus développés» que nos voisins sud-américains et africains [allusion à la présence en Angola, Mozambique, etc.]. « …Et en même temps casser cette logique selon laquelle il nous faudrait “nous développer” selon le modèle européen ou américain (ou chinois), logique diffusée fortement par les gouvernements militaires de l’époque et qui est reprise aujourd’hui par le gouvernement du PT», conclut-elle. (Traduction A l’Encontre)

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Cet article a été publié dans l’hebdomadaire Brasil de Fato, le 19 janvier 2012

 

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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