samedi
19
janvier 2019

A l'encontre

La Brèche

Waldemar Pabst, fleurs à la main, rencontre les milices nazies en Autriche

Par Lucien Scherer

C’était un fasciste qui s’enorgueillit des meurtres de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Pourtant l’Allemand Waldemar Pabst vécut sans contrainte des années durant en Suisse grâce à un «parrain» influent.

Probablement avant sa mort espérait-il le pardon pour l’au-delà. A tout le moins, le soldat prussien Waldemar Pabst se montre dans sa vieillesse comme un bon converti, avec rosaire et missel. Il avait beaucoup à se faire pardonner, en été 1970 à Muri près de Berne, lorsque le major est enterré dans le tombeau où repose déjà son épouse morte depuis longtemps. Car Pabst était un criminel fasciste, un contrebandier d’armes et un putschiste [putsch de Kapp – le fondateur en 1917 du Parti allemand de la patrie – du 13 au 17 mars 1920 qui échoua grâce à la mobilisation ouvrière], qui considérait la démocratie comme un champ de bataille pour mauviettes. Son prétendu fait d’armes au service de la patrie allemande fut, en 1919, d’arrêter les militants communistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, de les incarcérer à Berlin, et après les avoir interrogés personnellement à l’hôtel Eden, les avoir assassinés: «achevés» comme il l’exprime, en 1962, dans un entretien donné à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel [voir ici le notice du Spiegel de 1962].

C’est cette même personne aussi qui durant la Deuxième Guerre mondiale et au-delà fut l’objet d’attention de la magistrature suisse, de journalistes et de conseillers fédéraux. La carrière politique aventureuse de Pabst est bien mieux authentifiée grâce aux travaux d’historiens tels que Klaus Gietinger. Elle commence dans les troubles issus de la guerre civile qui éclata dans tout l’empire allemand à la fin de la Première Guerre mondiale perdue. A cette époque à la fin des années 1910 Pabst appartenait à ces militaires frustrés qui s’organisèrent dans les corps francs et les organisations nationalistes secrètes, afin d’organiser la chasse contre «les ennemis» intérieurs: adversaires de gauche contre la démocratie bourgeoise comme Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, mais aussi des civils innocents juifs (sic-Réd.) et démocrates.

Un personnage ridicule nommé Hitler

C’est ainsi que le major Pabst participa en 1920 au putsch d’extrême-droite de Kapp dans l’intention de balayer le gouvernement démocratiquement élu dominé par le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) – une entreprise qui occasionna la mort de plus de mille victimes civiles, mais qui échoua toutefois grâce à une grève générale. Pabst avec des fausses lunettes et des cheveux colorés parvint à fuir Berlin; avant l’effondrement de la tentative de putsch, il rencontra encore un jeune agitateur désirant se mettre au service des putschistes comme propagandiste. Pabst devait plus tard amèrement regretter d’avoir renvoyé cet homme en Bavière avec ces mots: «étant donné votre apparence et vu la façon dont vous parlez, les gens se moquent de vous». Car cette prétendue figure ridicule, du nom d’Adolf Hitler, prit le pouvoir en 1933.

W. Pabst en 1930

Toutefois ce fringant et flexible entremetteur parvint à se mettre au service du nouveau régime. Après avoir durant son exil autrichien comploté quelques années contre la démocratie en tant que dirigeant au sein de la «Heimwehr» (milice fascisante autrichienne), il travaille à partir de 1933 au service de l’industrie d’armement allemande. Ainsi il atterrit discrètement en Suisse en 1943, au milieu de la Deuxième Guerre mondiale. Il fournit en outillage et machines la Wehrmacht, dirige la «Waffenfabrik Solothurn» (usine d’armes), négocie du beurre danois et fréquente toutes sortes de services secrets, vraisemblablement aussi la Gestapo.

L’opinion publique ignore cela. Jusqu’au moment où le journal social-démocrate Volksrecht [quotidien du Parti socialiste lancé à Zurich en 1898 et qui, après un déclin dans les années 1920, connut un fort regain d’audience au cours des années 1930] lui offre cette révélation sensationnelle: «le tristement célèbre major putschiste Pabst» qui s’est réfugié en Suisse, ce Pabst-là serait responsable de l’assassinat de Luxemburg et Liebknecht.

Cet article met les autorités dans tous leurs états. Le ministre de la Justice, le conseiller fédéral Eduard von Steiger [1941-1950], écrit au chef de l’administration fédérale de justice et de la police des étrangers Heinrich Rothmund, demandant que Pabst soit immédiatement expulsé, même en cas de responsabilité «à faible degré» pour le double meurtre [1].

En outre, Pabst peut aussi compter en Suisse sur des personnalités célèbres: dans l’industrie de l’armement, auprès de la police des étrangers et dans la politique, où s’illustre particulièrement l’influent conseiller national PAI [parti des Paysans, artisans et indépendants] Eugen Bircher [colonel de 1934 à 1942, il était un enseignant sur les questions militaires à l’EPF de Zurich]. Idéologiquement autoritaire, anticommuniste et ami de l’Allemagne nazie, Bircher connaît le funeste Pabst depuis sa période comme membre des corps francs. Dans ses lettres adressées à E. von Steiger, Bircher déclare son camarade allemand comme un grand admirateur de la Suisse et adversaire de Hitler, qui mériterait donc, à vrai dire, l’asile politique.

La question reste ouverte quant à savoir si Pabst aurait vraiment été en danger par un retour en Allemagne. Il est certifié qu’il est connu parmi les conspirateurs qui voulaient éliminer Hitler le 20 juillet 1944, mais il ne se profile guère comme adversaire du nazisme. Pas seulement la presse de gauche, mais alors aussi le commandement militaire suisse désignaient de manière répétée, en le faisant savoir, que Pabst serait un «sournois adversaire de la démocratie», qui se fait fort de caresser dans le sens du poil les personnages officiels.

A gauche, le colonel-médecin Hartleben, de la Wehrmacht allemande, accueille la colonne de voitures pour la «Mission sanitaire suisse sur le front allemand de l’Est». A droite, le colonel divisionnaire et chirurgien Eugen Bircher

Regard rétrospectif. Episodes suisses

Qu’il y ait quelque chose de vrai est démontré dans la suite de l’histoire: Pabst peut sans cesse retarder son expulsion jusqu’à la fin de la guerre grâce à des certificats médicaux (entre autres aussi ceux du docteur Bircher – qui avait accompli des missions médicales aux côtés de la Wehrmacht, sur le front russe, entre 1941 et 1943) [2]. D’abord la femme de Pabst tombe malade et après, prétendument, lui-même, surtout après que les Français eurent demandé qu’il leur soit livré. Malgré son «internement officiel» dans un hôtel à Escholzmatt [Lucerne, région de l’Entlebuch], il continue ses affaires, rencontre des agents secrets ou planifie les structures d’une internationale fasciste d’après-guerre. Et cela bien qu’à la fin de 1945, le journal libéral de gauche National-Zeitung (Bâle) se demande, légèrement désespéré, pourquoi la Suisse n’est pas «nettoyée» d’éléments comme Pabst et qui serait un «parrain» secret [de certaines autorités], s’il devait être reconnu comme réfugié politique en 1948.

«Un bordel formidable» pour le SPD

Mais ce statut devient obsolète: dans la République fédérale allemande, fondée en 1949, personne ne s’intéresse au passé de personne comme Pabst. [Trop de membres des structures du IIIe Reich, avec l’aide des occupants, devaient se recycler pour assurer la continuité de l’appareil d’Etat.]

Pabst retourne en 1955 à Düsseldorf, pour fournir des bombes incendiaires ou des mines personnelles à des Etats autoritaires comme l’Espagne, l’Afrique du Sud et l’Egypte. Il ne dut jamais rendre compte pour l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Pire encore, il plastronne durant l’année 1969 avec la remarque que s’il «ouvrait sa gueule», «il y aurait un sacré bordel, peut-être cataclysmique pour le SPD». A quoi faisait-il référence reste jusqu’aujourd’hui source de débat. Est-ce que Pabst – comme l’affirment certains historiens – aurait laissé exécuter en 1919 R. Luxemburg et K.Liebknecht avec l’assentiment du SPD majoritaire modéré? Pabst aurait eu certainement un grand plaisir à mener un tel débat. (Article publié dans la Neue Zürcher Zeitung, du lundi 7 janvier 2019, p. 11. Nous publions cet article à titre documentaire. A lui seul, il indique qu’un historien et un quotidien, bien que positionné sur la droite très officielle, traitent avec plus de sérieux les traditions de droite ultra en Suisse que ne l’ont fait les funestes «spécialistes» de l’émission Temps présent sur la P26, les Jean-Philippe Ceppi et Pietro Boschetti. Un dossier sur leur «documentaire» sera publié sur le site A l’Encontre)

______

[1] Sur la politique d’Heinrich Rothmund, voir l’ouvrage de Daniel Bourgeois, Business helvétique et Troisième Reich. Milieux d’affaires, politique étrangère, antisémitisme, pp. 165-218, Editions Page 2, 1998. Vous pouvez commander ce livre en écrivant à editions@page2.ch (Réd. A l’Encontre)

[2] Voir à ce propos l’ouvrage de Daniel Bourgeois cité en note 1, chapitre «“Barbarossa” et la Suisse», pp. 109 et ss. La photo est tirée de l’ouvrage de Daniel Bourgeois. (Réd. A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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