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La Brèche

Monrovia. Ebola et le paludisme, mais «il faut bien vivre»

Publié par Alencontre le 18 - octobre - 2014
n homme dans un nouveau centre de quarantaine à Monrovia, Liberia

Un homme dans un nouveau centre de quarantaine à Monrovia, Liberia

Par Florence Richard

Dans Le Monde du 9 octobre 2014, Frédéric Joignot rappelait qu’Ebola «n’est pas la maladie la plus tueuse du monde contemporain. La tuberculose (1,3 million de morts, en 2012, selon l’OMS), le paludisme (627’000morts durant la même période, principalement des enfants africains), ou même la grippe causent infiniment plus de décès. Sans parler du sida, qui a tué 36 millions de personnes depuis 1983. Comment se fait-il, dans ces conditions, qu’Ebola suscite une telle frayeur dans les pays développés où, selon toute vraisemblance, d’après les services de santé, la maladie sera aussitôt repérée et traitée dans des centres médicaux appropriés?»

A cette question – tout en rappelant que de 1976 à 2012, l’alarme avait été donnée suite à l’apparition d’Ebola en République démocratique du Congo, au Gabon, en Ouganda et au Soudan – Rony Brauman, cofondateur de Médecins Sans Frontières et directeur de recherches auprès de la Fondation MSF, répond: «C’est une constante dans l’Histoire. Face aux maladies virulentes, l’imaginaire de la pandémie incontrôlable, dévastatrice, reprend vie.»

Le journaliste du Monde fait référence à d’autres témoignages: «De fait, de nombreux journaux comparent Ebola à la peste noire, qui a tué entre 30% et 50% des Européens entre 1347 et 1352. Pourquoi la peste? Elle se transmet par contact avec les malades et les morts, s’étend rapidement, et semble incoercible – comme Ebola aujourd’hui. Mais à ces terreurs fondées sur l’observation et la mémoire s’ajoutent d’autres paramètres, plus insidieux. La peur épouse notamment les contours des préjugés ou des incompréhensions qui séparent les Européens des Africains. Le sociologue Cyril Lemieux, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste des médias, a ainsi signalé de nombreux articles de presse faisant état de «populations africaines superstitieuses», soumises à une «pensée magique» et à des «réactions obscurantistes» […] «En situation d’épidémie, la vieille peur biblique du fléau divin ressurgit régulièrement», souligne Rony Brauman.

imageCette vision punitive d’Ebola a été exprimée, non sans arrière-pensées, par Jean-Marie Le Pen [du Front national] quand il a déclaré le 20 mai 2014 que «Monseigneur Ebola» pouvait «régler en trois mois» «l’explosion démographique» africaine – et par là même les problèmes d’immigration de la France.»

Le danger scénarios catastrophistes, au nom du principe de précaution, selon Patrick Zylberman – historien auteur de Tempêtes microbiennes: Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique (gallimard, 2023) est que «les responsables, inquiets d’être débordés, «cèdent aux théories de la conspiration» et à «?la logique du pire », amplifiant les désastres possibles, et ce sans réellement préparer les populations à une épidémie imprévue.»

Quelques avertissements à retenir avant la lecture de l’article publié ci-dessous. (Rédaction A l’Encontre)

*****

West Point est un immense labyrinthe posé au bord de l’océan. Près de 80’000 personnes vivent dans ce quartier du sud de Monrovia, la capitale du Liberia. Une ville dans la ville, où la promiscuité et la pauvreté sont extrêmes et la délinquance plus forte qu’ailleurs. Atteindre en voiture le cœur de cette zone nécessite beaucoup de dextérité. A certains endroits, deux véhicules ne peuvent pas se croiser tant la chaussée bordée d’innombrables commerces est étroite et la foule dense. C’est pire quand on s’engouffre à l’intérieur. Des passages nécessitent de longer les murs de profil, et seule. Des habitations sont même creusées sous terre.

Le quartier entier a été placé en quarantaine le 18 août 2014. La mesure imposée par le gouvernement n’a tenu qu’une dizaine de jours avant que des heurts n’éclatent avec les forces de l’ordre. Quatre jeunes ont été blessés et l’un aurait même succombé à une blessure par balle, selon plusieurs habitants.

Saah Bundoo travaille ici pour l’association Action contre la faim. Le jeune ingénieur de formation est chargé, avec 15 autres volontaires, de la surveillance des familles placées en quarantaine, soit 169 personnes. Chaque matin, il va à leur rencontre pour s’assurer qu’ils respectent la mesure de cantonnement et que de nouveaux cas n’apparaissent pas. Mais à West Point, le respect des règles de précaution liées à Ebola n’est visiblement pas la priorité des habitants. Il faut bien vivre.

Des familles disparaissent parfois. J’ai le cas d’un foyer où quatre personnes sont mortes d’Ebola. Je devais surveiller le reste des habitants de la maison, mais quand je suis revenu le lendemain, ils étaient tous partis», se désole Saah. Certains donnent de faux noms ou refusent d’être recensés. C’est le cas des voisins d’une famille où le père et un neveu ont succombé au virus la semaine dernière. «Pour bien faire, il faudrait que les gens de cette maison-là aussi soient placés en quarantaine», explique Saah. En effet, les murs des habitations sont espacés d’à peine un mètre. «Mais seuls trois ont bien voulu me donner leur identité. Les autres refusent.»

Officiellement, 62 habitants du quartier seraient morts du virus depuis le début de l’épidémie. Combien en réalité ? Personne ne le sait. Pour comprendre la défiance des habitants de West Point, il suffit de rencontrer Catherine. C’est la première épouse d’un pharmacien du quartier qui, officiellement, est le premier patient mort d’Ebola à West Point. Sa seconde femme, ainsi que plusieurs des enfants du couple, sont décédés peu de temps après lui.

Entre des bassines de charbon posées à terre et une multitude de linges colorés qui sèchent au vent sur des ficelles tendues entre ses murs et ceux des voisins, Catherine attend et exige des nouvelles de son fils. Le jeune homme de 21 ans, qui présentait les symptômes d’Ebola, a été conduit en ambulance dans un des centres de prise en charge de la ville. Mais elle ignore lequel. «Je ne sais même pas s’il a vraiment Ebola, s’agace la mère de famille. Je veux aller voir mon fils, pour être soulagée. Si je ne tombe pas malade à cause d’Ebola, ce sera à cause de l’inquiétude. Quand on prend un enfant, on doit permettre à ses parents de venir avec lui ou au moins de lui parler.»

Sa colère est dirigée contre le gouvernement libérien à qui elle reproche son silence, mais aussi l’absence de mesures pour l’aider à s’en sortir matériellement pendant le placement en quarantaine. Catherine doit rester confinée chez elle pendant vingt et un jours, la durée d’incubation du virus, mais elle ne le fera vraisemblablement pas. «Si je ne vends pas mes produits sur le marché, qui va rembourser mes dettes, et comment je vais acheter de quoi manger ?» se demande-t-elle.

Les Soirée se posent les mêmes questions. En deux semaines, quatre membres de cette famille sont morts d’Ebola. A chaque nouveau décès, tous reprennent depuis le début les vingt et un jours d’isolement. Un isolement tout relatif à les voir aller et venir dans le dédale du quartier. «Le gouvernement ne nous donne pas de quoi manger», s’emporte Mahawa, une des femmes du foyer. La peur de manquer de nourriture est beaucoup plus forte ici que celle de mourir d’Ebola.

Dans la famille Freeman, qui termine aujourd’hui sa période de quarantaine, la solidarité a joué. «Des parents sont venus nous apporter de l’argent ou de la nourriture. Dans le malheur, on se serre les coudes», explique le père, John. Il accueille la fin du cantonnement en applaudissant. «Nous sommes libres», exulte-t-il. Et contrairement à d’autres quartiers de Monrovia, ici, il n’existe pas de stigmatisation des survivants. «A West Point, ils sont tous solidaires», résume Saah. Selon le jeune homme, il a fallu du temps pour que les habitants admettent qu’un virus mortel rampait dans le quartier. «Au départ, personne n’y croyait. Ce n’est qu’après plusieurs décès qu’ils en ont pris conscience.» Encore aujourd’hui, il semble que le doute ne se soit pas tout à fait dissipé.

Dans la famille Soirée, Ebola n’inquiète pas pour une simple raison: personne ne leur a confirmé que les décès de leurs parents étaient bien liés au virus. Ils n’ont jamais revu les malades partis en ambulance. A West Point, le doute profite ainsi à la maladie. Sans compter les rumeurs les plus folles: «Certains pensent que même si vous n’avez pas Ebola, on vous tue dans les centres», explique Saah.

Mardi, seules neuf personnes se sont présentées à celui d’Elwa 3, géré par Médecins sans frontières (MSF); neuf seulement comparé à la trentaine reçue presque quotidiennement les semaines précédentes. «Pour nous, cela ne veut pas du tout dire que le virus recule», insistent les équipes de l’ONG. Pour Thomas Curbillon, chef de projet MSF France, ce phénomène est inquiétant: «On constate une perte de confiance de la population dans la prise en charge.» C’est ce que Saah remarque également. Des familles préfèrent, par exemple, se débrouiller pour enterrer leurs morts plutôt que de faire appel aux ramasseurs de corps, dont tout Morovia murmure qu’ils exigent de l’argent pour effectuer leur tâche.

A l’instar de Catherine, d’autres redoutent de ne jamais revoir les malades. Alors on préfère largement ignorer le virus. Ce déni se ressent dans la vie quotidienne des habitants de Monrovia et encore plus à West Point, où les tchouck tchouck jaunes sillonnent toujours le quartier pour embarquer des passagers qui se tassent à l’arrière et où rien ou presque n’indique la présence d’Ebola.

A l’entrée de la clinique de soins privée décrépite du quartier, le Star of the Sea Health Center, une femme est chargée de prendre la température des patients et des visiteurs. Mais rien ne semble la perturber quand le thermomètre affiche un invraisemblable 33°C. Neimah est infirmière ici. Elle dégage une sérénité à peine croyable. «Au départ, nous avions peur de toucher ou de nous approcher des malades, mais maintenant que nous avons reçu du matériel de protection d’une association catholique, ça va beaucoup mieux», dit-elle entre deux interminables coups de téléphone. Elle précise qu’ici, aucun membre du personnel ne manque à l’appel. La clinique fonctionnerait normalement, alors que MSF estime que 50% des centres de soins privés sont aujourd’hui fermés à Monrovia en raison notamment de la contamination de soignants.

Cette situation est évidemment dramatique dans un pays en proie à d’autres maladies graves, comme le paludisme, dont les symptômes sont proches de ceux d’Ebola. MSF s’apprête ainsi à réaliser une distribution de kits antimalaria, notamment à West Point. Sur tous les fronts, l’ONG est débordée et manque chaque jour un peu plus de personnel qualifié. (18 octobre 2014, sur Libération.fr)

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