lundi
20
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Loris De Filippi de MSF conduit par Salvatore Aloïse

Depuis le 1er août, un «code de bonne conduite» du ministère de l’Intérieur italien doit encadrer les opérations de secours en mer de migrants menées par les ONG. Ces 13 articles, parmi lesquels l’interdiction d’entrer dans les eaux libyennes et surtout la présence de membres armés des forces de l’ordre, ont encore tendu le climat. Selon les derniers chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 111’000 migrants sont arrivés en Europe par la mer depuis le premier janvier, dont près de 93’500 en Italie. Plus de 2360 sont morts en tentant la traversée.

Alors que l’association allemande Jugend Rettet, accusée de «favoriser l’immigration clandestine», s’est vue retirer son navire le 2 août, Médecins sans frontières (MSF) – l’une des six ONG (sur neuf) à ne pas avoir signé le code de conduite – est accusée par le ministère de l’intérieur italien d’être ” «hors du système de secours». Loris De Filippi, le président de la branche italienne de MSF, revient sur ce climat dégradé et détaille le travail de son organisation, qui a effectué plus de 500 opérations de secours.

Pourquoi refuser la présence à bord de policiers armés?

L’action de recherche et de secours en mer menée par les autorités italiennes se confond de plus en plus avec l’activité de police judiciaire, l’activité militaire et celle de lutte contre les flux migratoires. MSF ne peut pas signer un accord qui nous ferait entrer dans cette logique et œuvrer sur des fronts différents de la seule action humanitaire. La police est toujours montée à bord de nos navires à leur arrivée dans les ports. Mais pas question de voyager avec des policiers armés. Nous ne l’avons jamais fait dans les soixante-dix pays où nous sommes présents et en quarante-six années d’activité. Nous ne voulons pas enfreindre l’un de nos principes.

Un éditorialiste du Corriere della Sera vous a demandé de choisir votre camp «entre l’Italie et les trafiquants»…

Nous sommes sur le terrain. Ce que l’éditorialiste décrit comme une situation calme en Méditerranée centrale est en fait une mer où il y a un mort toutes les deux heures. La situation est complexe, avec les garde-côtes libyens qui ont attaqué, il y a quelques mois, un navire d’une ONG et une corvette de la marine italienne, avec le Parlement italien qui a autorisé le gouvernement à patrouiller sur les côtes libyennes, ce qui est mal vu aussi bien du côté de Tripoli que de Tobrouk [sièges de deux autorités rivales en Libye]. Je dis: «Toi, tu fais le policier, O.K.; toi, gouvernement, tu fais ta politique militaire de dissuasion, c’est ton affaire. Mais nous, nous faisons de l’humanitaire.»

C’est un fait accepté par l’ONU et par tous les gouvernements. Si Rome et Bruxelles disent autre chose, c’est qu’ils veulent cacher le fait de n’avoir rien fait, si ce n’est de vouloir faire gérer les flux de migrants comme l’Europe l’a fait avec le président turc. Nous respectons ces choix, même si nous ne sommes pas d’accord: comment faire cela avec la Libye alors que ce pays viole les droits de l’homme?

Que cherche Rome?

Je crois que l’on veut criminaliser les ONG. Toutes. L’Italie a d’abord tenté de convaincre l’Europe de partager l’accueil et d’ouvrir ses frontières. Maintenant, elle tente d’endiguer les arrivées, en lien avec la Libye. Il y a des ouvertures, des fermetures à l’improviste. Mais Rome oublie que les ONG ne recueillent que 30% des migrants alors que les garde-côtes s’occupent des 70 % restants. Comme on ne peut pas s’attaquer aux garde-côtes, les ONG sont sur la sellette. Mais si demain elles devaient disparaître, les migrant·e·s continueront d’arriver avec un nombre de morts supérieur à ce qu’il est aujourd’hui, les 5000 victimes de 2016. Les personnes ne partent pas parce que les ONG les attendent. Si 300’000 ou 400’000 personnes fuient le Niger [1] vers la Libye, il est évident qu’elles tenteront tôt au tard de passer chez nous.

Selon le sociologue Ilvo Diamanti, on associe désormais les ONG au refoulement et aux barrières. Mais votre action a débuté à la fin de «Mare Nostrum», l’opération de secours lancée par l’Italie après les naufrages de 2013…

A la fin de «Mare nostrum», en 2014, nous avons demandé au gouvernement de Matteo Renzi un système européen. Ce n’est jamais arrivé. Ainsi, entre la fin de «Mare nostrum» et le début d’une série d’opérations européennes plus modestes, 1 200 personnes sont mortes en une seule semaine, au mois d’avril 2015. C’est à ce moment que nous avons décidé d’aller en mer.

Depuis lors, les opérations ont été coordonnées par Rome, mais il y a eu des débordements: des ONG allaient dans les eaux libyennes prêter secours aux migrants…

Cela est arrivé quelques fois, mais presque toujours en demandant préalablement l’autorisation des garde-côtes italiens et libyens, et parce qu’il y avait une embarcation en détresse. Dans l’écrasante majorité des cas, tout s’est passé à 23, 24 milles des côtes de Tripoli, avec Rome qui nous disait qui devait y aller et où acheminer les personnes secourues.

Pourquoi cela risque-t-il de s’achever?

Le gouvernement italien voudrait un espace libre entre la côte libyenne et ses eaux commerciales. Les garde-côtes libyens font un travail, disons, efficace: il suffit de voir les chiffres de ces jours-ci, avec 800 ou 900 personnes reprises au large de la Libye. La présence d’un navire d’une ONG peut être gênante dans cette lutte contre «l’immigration clandestine». Tout cela est licite, mais loin de l’action d’une ONG qui doit penser, elle, à sauver des vies humaines.

En attendant, les arrivées sont en baisse au mois de juillet…

Il faut voir si cette collaboration entre l’Italie et Faïez Sarraj – le premier ministre libyen – continue, si cet engagement libyen contre le départ de migrants est un feu de paille ou pas. Reste que 96’000 personnes ont traversé la Méditerranée centrale depuis le début de l’année, un tout petit peu moins que l’année dernière.

Avez-vous eu des contacts avec les trafiquants?

Non, notre consigne a toujours été d’éviter tout contact avec les passeurs ou autres personnes du genre. C’est dangereux et nous ne voulons avoir aucun problème. (Entretien publié dans le quotidien Le Monde daté du 9 août 2017; titre de la rédaction de A l’Encontre)

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[1] Voir à propos de l’impact des mines d’uranium sur le Niger et sa population: «Intervention de Ghamar Illatoufegh sur l’impact des mines d’uranium au Niger» en novembre 2015 à Johannesburg.

«Au Niger, à quelques kilomètres des deux mines d’uranium toujours en activité exploitées pour Areva, les 85 00 habitants d’Arlit sont eux aussi menacés. «Il y a une pollution de l’air, de l’eau, une dispersion de solides radioactifs», assure Bruno Chareyron, un ingénieur en physique nucléaire venu enquêter pour la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité). Les mineurs travaillent dans une mine souterraine à 250 mètres de profondeur ; plusieurs tombent malades et meurent d’infections pulmonaires et de cancers. Une situation insupportable pour les juristes et les avocats de l’association Sherpa, spécialisés dans la défense des populations victimes de crimes économiques. En 2009, lorsque ce documentaire a été tourné, Sherpa était parvenue à négocier avec Areva la mise en place d’observatoires de la santé sur ces sites au Gabon et au Niger avec la collaboration de Médecins du Monde et de la Criirad. Trois ans plus tard, à la fin de l’année dernière, l’association constate que ces engagements ont été insuffisamment respectés par Areva.» Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com (dernière mise à jour, 6 octobre 2015)

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L’UGTT: «Expulsez-les, comme l’ont fait vos frères de Zarzis»

Par Rédaction A l’Encontre

Le 11 juillet 2017, le quotidien français Sud-Ouest titrait: «Méditerranée : un navire d’identitaires pour empêcher le sauvetage de migrants». Il expliquait: «Un navire de 40 mètres, le C-Star, affrété par des militants d’extrême droite, est en route pour la Méditerranée pour «lutter contre l’immigration clandestine au large de la Libye».

Cette opération «Defend Europe» (Défendons l’Europe) est menée par le réseau européen Génération identitaire et en particulier ses antennes françaises, italienne et allemande.

Grâce à une collecte de fonds lancée mi-mai sur internet, et malgré une campagne d’opposition qui a poussé le service de paiement en ligne Paypal à geler leur compte, les militants ont récolté plus de 76’000 euros auprès d’un millier de donateurs. Ces fonds ont permis de louer le C-Star et son équipage, qui sont partis en fin de semaine dernière de Djibouti, doivent franchir jeudi le canal de Suez et embarquer des militants à Catane la semaine prochaine avant de gagner la zone des secours au large de la Libye. L’objectif est «de montrer le vrai visage des ONG soi-disant humanitaires, leur collaboration avec les mafias de passeurs, et les conséquences mortelles de leurs actions en mer», explique Clément Galant dans une vidéo diffusée par Génération Identitaire sur les réseaux sociaux. «Lors de notre mission, lorsque nous croiserons des bateaux remplis de clandestins, nous appellerons les garde-côtes libyens pour qu’ils puissent venir les secourir et nous veillerons à leur sécurité le temps de leur arrivée», ajoute-t-il. […]

L’objectif est que les migrants soient reconduits en Libye. Les garde-côtes italiens considèrent pour leur part que la Libye n’offre pas de «port sûr» au regard du droit maritime et organisent toujours le transfert vers l’Italie des migrants secourus sous leur coordination.

En France, un organisme gouvernemental a d’ailleurs signalé l’opération à la justice, dénonçant une «provocation à la discrimination» et un risque de «délit d’entrave» aux secours.»

Le 7 août 2017, Sud-Ouest précisait: «Avant de servir aux identitaires, le C-Star croisait au large de Djibouti, où il faisait office d’armurerie flottante, vendant des armes aux bateaux marchands qui devaient se défendre contre d’éventuelles attaques de pirates somaliens.

De plus, si les autorités chypriotes ont cru bon de retenir des membres de l’équipage, originaires du Sri Lanka, c’est parce qu’il s’agirait en réalité de demandeurs d’asile, selon l’ONG Hope Not Hate. Cette ONG, qui scrute les moindres faits et gestes du C-Star et de ses passagers, affirme de surcroît que ces personnes ont dû payer pour monter à bord.

«Comme ce fut le cas samedi avec «L’Aquarius», le bateau de SOS Méditerranée et de Médecins sans frontière, le «C-Star» a tenté d’intimider l’équipage du navire «Golfo azzuro» de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms. Il a demandé aux secouristes de quitter la zone, jugeant que leur présence est un “appel d’air”» (Le Parisien du 7 août 2017)

Dimanche 6 août, des pêcheurs tunisiens ont promis de bloquer l’éventuel accostage du C-Star, dans le port de Zarzis, dans le sud-est du pays. En cas d’approche du navire vers le port de Zarzis, «nous allons fermer le canal qui sert au ravitaillement. C’est la moindre des choses vu ce qui se passe en Méditerranée, la mort de musulmans et d’Africains» en mer, a indiqué le président de l’Association des marins pêcheurs, Chamseddine Bourassine.

Selon Le Parisien du 7 août 2017: «A tous les agents et employés des ports tunisiens: ne laissez pas le bateau du racisme C-Star souiller les ports de Tunisie. Expulsez-les comme ont fait vos frères à Zarzis et Sfax», a lancé sur Facebook le syndicat UGTT, prix Nobel de la Paix 2015 avec trois autres organisations, après la révolution de jasmin de 2011.

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