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Heidegger: sa vision du monde est clairement antisémite

Publié par Alencontre le 7 - février - 2014
Martin Heidegger

Martin Heidegger

Par Emmanuel Faye

Heidegger, une philosophie du nazisme? Des passages antisémites tirés des Cahiers noirs dans lesquels Martin Heidegger (1889-1976) a consigné ses pensées les plus personnelles suscitent la polémique. Dérive du célèbre penseur allemand ou légitimation intellectuelle de l’idéologie hitlérienne? La controverse fait rage avant leur parution, en Allemagne, en mars.

L’antisémitisme de Martin Heidegger est depuis longtemps bien documenté, tant dans ses lettres que dans ses cours. Par exemple, en 1935, écrivant à son collègue Kurt Bauch, membre comme lui du Parti national-socialiste, il déplore que se pressent à ses cours «juifs et demi-juifs». Dans un séminaire d’éducation politique de l’hiver 1933-1934, il enseigne que «la nature de notre espace allemand (…) ne se manifestera peut-être jamais aux nomades sémites».

Et, dans un cours de la même année, il exhorte ses étudiants à se donner pour but, «sur le long terme», l’«extermination totale» de l’ennemi enté [greffé] sur la racine la plus intime du peuple germanique. Qu’apporte donc de nouveau la publication imminente de ses premiers Cahiers noirs? Pourquoi ce vent de panique parmi les heideggériens?

Guerre de succession

La querelle que l’on observe actuellement entre heideggériens se déroule sur fond de guerre de succession, notamment entre la Heidegger Gesellschaft, créée en 1985, et le nouvel Institut Martin Heidegger de Wuppertal, fondé en 2012 par Peter Trawny. Cela au moment où le fils, Hermann Heidegger, se prépare à passer la main au petit-fils, Arnulf.

C’est le contrôle des éditions et traductions pour les prochaines années qui est en jeu. Dans ce contexte, l’ancienne ligne de défense, qui consistait à tout nier, s’est effondrée pour laisser place à ce que François Rastier a judicieusement nommé «l’affirmationnisme». C’est Gianni Vattimo affirmant que Heidegger a eu le courage de s’engager en 1933, ou Slavoj Zi?zek soutenant qu’il a fait «le bon pas dans la mauvaise direction». C’est maintenant Trawny qui reconnaît enfin l’antisémitisme foncier de l’auteur d’Etre et temps (Gallimard, 1986), mais pour louer la «liberté de pensée» et le «courage» de celui qui assume publiquement, mais de façon posthume, son hostilité radicale à l’égard du judaïsme.

Outre les problèmes que pose cette évolution des lignes de défense, ce qui est particulièrement troublant, c’est la volonté, exprimée par Heidegger, de publier ses Cahiers noirs antisémites comme l’aboutissement du chemin tracé par les 102 volumes de son œuvre intégrale. Dans la situation actuelle, où nous ne connaissons que des bribes de ces cahiers, c’est principalement sur cette intention qu’il nous faut réfléchir. Il sera temps, après leur publication et leur lecture, de revenir sérieusement sur le contenu de ces Schwarzen Hefte («Cahiers noirs»).

La récusation constante, depuis les années 1920, de l’absence de sol et du déracinement de l’homme moderne, apparaît aujourd’hui comme l’expression, désormais explicitement assumée dans l’œuvre même, de ce qu’il nomme, dans ses lettres, l’«enjuivement au sens large» de la culture allemande.

«Enjuivement au sens large»

Nous sommes donc en mesure de comprendre de quelle teneur est le «combat» dont il exigeait qu’il se poursuive, au § 74 de Etre et temps. Sont en cause non seulement l’individualisme moderne, la pensée rationnelle et la démocratie, qui participent de cet «enjuivement au sens large» qu’il pourfend, mais aussi ce qu’il nomme, dans son cours de 1932 récemment publié en allemand, le «christianisme juif».

C’est ce combat tout à la fois antihumaniste et antisémite, qui forme la trame du Combat actuel pour une vision du monde historique, pour reprendre le titre qu’il a donné à ses conférences prononcées à Cassel en 1925. Dans ces conférences, véritables matrices d‘Etre et temps, il fait sienne la formule du comte Yorck adressée à Dilthey, selon laquelle «l’homme moderne, l’homme depuis la Renaissance, est prêt à être enterré».

Or, cette «vision du monde historique», quelle est-elle? En aucun cas il ne s’agit pour lui d’une représentation individuelle. Dans la conception qu’il défend, le monde n’est pas l’objet de ma pensée, c’est un espace commun pour un être-là, ou Dasein, toujours déjà enraciné en lui; une existence non pas individuelle mais communautaire et exclusive, bref, dans le langage nazi de l’époque, völkisch.

41Rn1MieezL._SY445_Comme il l’enseigne dans un passage capital de son cours du semestre d’hiver 1933-1934, peu avant son éloge vibrant de la «vision du monde national-socialiste» enseignée au peuple allemand par Hitler: «La vision du monde n’est pas une superstructure venant après-coup, mais un projet mondial qu’un peuple accomplit.»

Un racisme ontologisé

Ce qu’Heidegger nomme vision du monde se distingue donc à la fois du concept d’idéologie élaboré par Marx dans L’Idéologie allemande et de la représentation consciente que nous pouvons former de notre environnement historique. La vision du monde national-socialiste n’est ni le reflet inversé de rapports historiques réels tels que l’envisage la pensée marxiste ni une conception collective à laquelle nous serions individuellement libres d’adhérer ou non.

Uni sous la Führung («commandement») hitlérienne, le peuple germanique se trouve, par son être même, inscrit dans un monde ou espace commun dont sont exclus tous les autres. C’est d’un racisme ontologisé qu’il s’agit.

Dans les quelques citations qui nous parviennent des Cahiers noirs, Heidegger soutient en effet qu’«avec leur talent calculateur prononcé», «les juifs vivent selon le principe de la race». Il affirme en outre l’absence non plus seulement de sol, mais de monde du judaïsme.

Telle est sa thèse antisémite: le supposé «judaïsme mondial», conçu par lui de façon nazie comme une puissance cosmopolite menaçante, qui exprime «le déracinement de tout étant hors de l’être», est ontologiquement dépourvu de monde, comme le nomade sémite est privé de toute révélation de l’espace allemand. En bref, le terme central de Etre et temps, celui de l’être-là comme être-dans-le-monde, apparaît maintenant dans toute sa violence discriminatoire.

De même se trouve éclairée de manière nouvelle la lutte d’Heidegger contre ce qu’il nomme, dans un cours de 1929, la «dégénérescence de la vision du monde», à laquelle il oppose celle «entendue comme maintien». De ce maintien dans l’être, de cette Haltung («attitude») aux accents héroïques, les juifs, parce qu’ils sont dépourvus de monde, sont d’emblée exclus. La radicalité de l’attaque se voit au fait que, de l’animal, Heidegger ne dit pas qu’il est sans monde, mais seulement «pauvre en monde».

Une œuvre peut-elle garder le nom de philosophie, quand elle se donne ainsi pour principe un racisme ontologisé? La tentative d’inscrire l’antisémitisme dans l’«histoire de l’être», affirmée par Heidegger dans ses Cahiers noirs, est-elle réductible à une ultime aventure ou «errance» – selon le mot de Peter Trawny – de la pensée philosophique? Il apparaît nettement qu’il s’agit d’une version ontologisée et mythifiée de la vision du monde national-socialiste. (Article publé dans Le Monde, 29 janvier 2014)

____

Emmanuel Faye est professeur à l’Université de Rouen et auteur de Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie: autour des séminaires inédits de 1933-1935, Paris, Albin Michel, Idées 2005 (réédition: Livre de Poche, 2007 avec une préface inédite et la bibliographie des premières recensions du livre) et Heidegger, le Sol, la Communaute, la Race, Beauchesne, 1er janvier 2014.

 

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