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juillet 2017

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Syrie-Liban. Réfugié·e·s de Syrie face à l’esclavage

Publié par Alencontre1 le 10 - mai - 2016

274995-01-08_0Par Katharine Jones

Cinq ans après le début du conflit syrien, les Syriens constituent désormais la population de réfugiés la plus importante au monde. Sur les 5 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont fui la Syrie, plus d’un million a cherché refuge au Liban, pays voisin et ancienne «colonie» de la Syrie. Mais leur sécurité est gravement mise en cause: des centaines de milliers de réfugiés qui ont fui au Liban sont désormais confrontés à une extrême pauvreté, ils vivent dans des hébergements précaires et souvent peu sécurisés, essayant de survivre avec un minimum de moyens.

Un nouveau rapport, publié par le Centre for Trust, Peace and Social Relations de l’Université de Coventry et financé par l’organisme Freedom Fund, souligne que de plus en plus de réfugiés au Liban sont en proie à l’esclavage et à l’exploitation.

Le travail des enfants est l’un des problèmes majeurs qui touchent les réfugié·e·s. Nous estimons que 60 à 70 % des enfants syriens réfugiés au Liban, de moins de 18 ans, travaillent. Le taux est encore plus élevé dans la vallée de la Bekaa située dans l’est du pays, où des enfants de tout juste 5 ans sont chargés de ramasser des haricots, des figues et des pommes de terre. Dans les petites et les grandes villes, les enfants syriens travaille dans la rue, font la manche, vendent des fleurs ou des mouchoirs, cirent les chaussures et lavent les pare-brises. Ils travaillent aussi sur les marchés, dans les usines, dans les garages, les fabriques d’aluminium, les épiceries et les cafés, sur les chantiers et effectuent des livraisons.

Au Liban, il est de plus en plus fréquent de voir des familles syriennes marier leurs filles adolescentes à des hommes syriens plus âgés, qui ont généralement une vingtaine, voire une trentaine d’années. Bien que nous ne puissions attester de l’existence du même type de trafic d’enfants que celui qui a été signalé dans les camps de réfugiés en Jordanie, les filles sont souvent mariées sans leur consentement et ne peuvent raisonnablement pas faire le choix de quitter leur mari. Une fois mariées, elles ne peuvent certainement pas refuser un rapport sexuel, ni choisir le moment, et sont par conséquent davantage exposées à la violence conjugale.

Outre le mariage des enfants, l’exploitation sexuelle est un problème qui touche de plus en plus de femmes réfugiées au Liban. Des organisations humanitaires basées au Liban dénoncent souvent une « prostitution de survie » qui se pratique parmi les populations de réfugiés. Les réfugiées se prostituent, par exemple, pour payer les services d’un passeur.

Dans le cadre de nos recherches, nous avons appris que les propriétaires et les employeurs contraignaient fréquemment les femmes réfugiées à accepter leurs « avances sexuelles » en échange de loyer, de nourriture et/ou d’emploi pour leur compte ou pour un membre de la famille. Mais l’exploitation sexuelle que subissent ces femmes revêt de nombreuses formes : les forces de sécurité libanaises ont récemment libéré 75 femmes, dont la plupart étaient syriennes, du joug de l’esclavage sexuel dans la ville de Jounieh, célèbre zone de prostitution au nord de Beyrouth.

En dehors de l’exploitation sexuelle, nous avons découvert que de nombreux réfugiés adultes (aussi bien hommes que femmes) étaient réduits aux travaux forcés par la violence ou l’intimidation et limités dans leur déplacement. Même s’ils parviennent à obtenir un permis de travail légal à travers le système de parrainage, les réfugiés encourent toutefois le risque de se faire exploiter par leurs sponsors sur le principe du « donnant-donnant ».

Ces exemples ne sont pas des cas isolés. Selon les personnes interrogées, ces problèmes sont désormais tellement endémiques parmi la population de réfugiés au Liban qu’ils peuvent pratiquement être considérés comme la norme. Comment en est-on arrivé là ?

Mesures drastiques

Même si l’on sait qu’une bonne partie de l’aide humanitaire destinée aux réfugiés syriens n’a pu parvenir à ceux qui en avaient le plus besoin, l’esclavage et l’exploitation ne sont pas et ne devraient pas être la seule issue. Et pourtant, le développement de ces fléaux est dû à des facteurs structurels, encouragés par le gouvernement libanais.

Les familles syriennes, qui se sont vu refuser le statut de réfugié par un gouvernement qui leur a imposé une série de conditions hautement contraignantes en matière de résidence – notamment en leur refusant le droit de travailler légalement -, n’ont guère de possibilités de subvenir à leurs besoins en toute légalité et en toute sécurité.

Étant donné que les autorités libanaises considèrent que les réfugiés qui n’ont pas de papiers en règle sont en situation irrégulière, nombre d’entre eux vivent avec le risque permanent de se faire arrêter et emprisonner, et sont exposés à d’éventuels mauvais traitements une fois incarcérés. Les attaques de camps de réfugiés, les couvre-feux municipaux pour les réfugiés et l’établissement de poste de contrôle par les forces de sécurité libanaises sont devenus monnaie courante. Nous avons également pu constater l’extrême vulnérabilité des réfugiés palestiniens provenant de Syrie qui font l’objet de discriminations encore plus impitoyables au Liban.

Dans ce contexte, les hommes et les femmes sont ainsi disposés à exercer n’importe quel emploi, quels que soient la précarité des conditions de travail ou le risque d’esclavage et d’exploitation.

Ce sont ces mêmes facteurs qui alimentent également la résurgence du travail des enfants. Alors que les adultes syriens – surtout les hommes – sont souvent arrêtés aux postes de contrôle, les enfants eux peuvent circuler beaucoup plus facilement. Ces derniers étant une main d’œuvre bien meilleur marché et bien plus corvéable que les adultes, certains employeurs libanais exploitent ce filon, et les autorités libanaises ne prennent pratiquement aucune mesure pour les poursuivre en justice ou les décourager.

En cherchant à protéger leurs filles adolescentes du harcèlement et des violence sexuels, les familles de réfugiés sont à l’origine de la prolifération des mariages d’enfants. Ils souhaitent ainsi mettre leurs filles à l’abri des besoins financiers et réduire le fardeau économique qui pèse sur leur famille. Le fait que le mariage d’un enfant au Liban puisse être négocié par certains tribunaux religieux n’arrange en rien la situation.

Et pourtant, malgré une campagne d’information concertée, les autorités libanaises se sont, jusqu’à présent, fermement opposées à l’introduction dans la législation du mariage civil, susceptible d’assurer une meilleure protection aux époux.

Agir

Le rapport que nous avons établi propose une série de recommandations ciblées visant à combattre l’esclavage et l’exploitation des réfugiés syriens au Liban.

Le premier point vise à garantir que les Syriens qui fuient le conflit et la persécution soient dûment reconnus comme réfugiés au Liban, qu’ils puissent y travailler légalement et que leurs enfants puissent aller à l’école. Il est également essentiel que toutes les organisations qui interviennent auprès des réfugiés syriens au Liban aient comme priorité commune de mettre fin à l’esclavage. Il est impératif d’améliorer les systèmes de collecte de données afin d’accéder à des informations fiables qui pourront aider à la mise en place d’interventions efficaces.

En prenant des mesures concertées visant à réduire les facteurs qui sont à l’origine de l’esclavage, le Liban sera plus à même de gérer une crise humanitaire qui dure. De cette façon, le pays mettra également en place des institutions, des lois et des politiques en accord avec les obligations internationales en matière de droits de l’homme.

Ces mesures pourront profiter à tous au Liban et servir d’exemple pour les autres pays – notamment en Europe – qui s’efforcent toujours de trouver une solution adaptée à la crise des réfugiés. Il est impératif d’agir dès maintenant. (Aricle publié par TheConversation.com.uk; traduction Julie Ghibaudo)

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Katharine Jones est chercheuse principale au Centre for Trust, Peace and Social Relations (CTPSR) de l’Université de Coventry.

 

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