dimanche
31
mai 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Suha Arraf

Deux jours après l’apparition du nouveau coronavirus à Bethléem, Amjad Zaghir, un propriétaire d’usine de chaussures de la ville palestinienne d’Hébron, a réalisé que la Cisjordanie allait bientôt manquer de masques. Moins de trois semaines plus tard, il est désormais le seul fabricant de masques de la région.

L’usine de Zaghir, qu’il a démarrée du jour au lendemain, produit maintenant des milliers de masques par jour, et a fait de lui un héros national pour avoir aidé les Palestiniens à se protéger du virus.

Zaghir s’est mis au travail dès que la nouvelle des premiers cas diagnostiqués de COVID-19 à Bethléem a été diffusée. Il a acheté un masque et a commencé à l’étudier, en l’inclinant à gauche et à droite.

Il a d’abord pensé qu’il pourrait le recréer avec certains des matériaux qu’il utilise dans la fabrication des chaussures. «J’ai approché mon ami, un pharmacien, et je lui ai demandé quels matériaux sont utilisés pour fabriquer des masques», se souvient Zaghir. «Il m’a expliqué que ce que nous utilisons dans la fabrication des chaussures ne convient pas et m’a indiqué la bonne solution.»

Zaghir a alors commencé à chercher le bon tissu autour d’Hébron. Il est tombé sur un vendeur qui avait acheté le tissu en Turquie il y a un an, mais l’avait laissé inutilisé, car il était moins cher d’importer des masques de Chine que de les produire à Hébron. Zaghir a acheté le tissu, dont son ami pharmacien a confirmé qu’il s’agissait du bon matériau.

«Au début, j’ai essayé de coudre les masques avec la même machine que celle que nous utilisons pour coudre les chaussures. Mais cette tentative a échoué parce que le tissu des masques était trop fin et se déchirait facilement», a déclaré Zaghir. «J’ai essayé de repasser le tissu pour créer les plis, mais j’ai fini par le brûler.»

Zaghir a ensuite essayé de le repasser chez un teinturier. Cela a également échoué, dit-il. Le tissu délicat ne pouvait pas résister à la chaleur élevée.

Mais Zaghir n’a pas abandonné, surtout lorsqu’il a appris que les masques s’épuisaient en Cisjordanie et que cela pourrait être une occasion en or. Descendant d’une famille de commerçants qui a hérité du métier de cordonnier de son arrière-grand-père, ce trentenaire avait le sens des affaires.

Mais ce n’était pas seulement le profit qui le motivait. «Il s’agit d’aider mon peuple et d’offrir des opportunités de travail», a-t-il déclaré. «Il y a une crise à Hébron, et beaucoup sont au chômage.»

Zaghir a voyagé à travers la ville, consultant des ateliers de couture et des pharmaciens. Il a fini par découvrir qu’il y avait une machine dans la ville qui permettait de plier les masques tout en les repassant. Pour modérer les niveaux de chaleur à 400 degrés Celsius, il a pris les masques en sandwich entre des couches de papier. L’expérience a fonctionné.

«Le premier jour, j’ai réussi à produire seulement 500 masques», dit-il. «Le lendemain, j’en ai fait 1000 de plus. J’ai ensuite fait venir 20 ouvriers pour augmenter la production.»

Le nom de l’usine est Zaghir, qui signifie «petit» en arabe. Et si l’usine elle-même est effectivement petite, elle est devenue la première et la seule entreprise de ce type en Palestine, fabriquant entre 7000 et 9000 masques par jour.

Mais Zaghir n’est pas satisfait des quantités. A partir de la semaine prochaine, il a l’intention d’augmenter encore la production pour répondre à la demande. Il a déjà trouvé un atelier vide, qu’il va bientôt occuper, a-t-il ajouté.

Les masques se vendent plus vite que les gâteaux, dit Zaghir. Il les vend aux employés du gouvernement, aux hôpitaux et même à la police palestinienne; rien que samedi, il a fourni 5000 masques à la police de Naplouse. A ces institutions officielles, il vend les masques à un coût symbolique de 1,50 NIS l’unité (0,73 centime de CHF) – un prix déterminé par le gouverneur d’Hébron. Pour les pharmacies et autres vendeurs, le tarif est différent.

«J’ai commencé à recevoir des demandes de la Jordanie, du Koweït, des pays du Golfe et du Canada», a-t-il déclaré. «Même les vendeurs israéliens m’ont contacté pour acheter mes masques, mais je n’ai pas assez de travailleurs. J’aimerais pouvoir fournir tout le monde.»

Mais le matériel utilisé par Zaghir sera bientôt épuisé. Il en a déjà commandé d’autres, mais les pays ont fermé leurs frontières pour contenir la propagation du coronavirus. La pandémie a également atteint la Turquie, d’où le matériel devrait être importé.

Mais Zaghir n’est pas inquiet. «Je suis sûr que je pourrai faire venir le matériel. J’ai contacté la Chambre de commerce palestinienne, qui a à son tour fait appel à la Chambre de commerce israélienne, qui a ensuite contacté les douanes et d’autres autorités sur cette question», a-t-il déclaré. «Il s’agit d’une crise sanitaire, d’une pandémie mondiale, d’un état d’urgence. Il ne s’agit pas de faire comme si de rien n’était, c’est pourquoi je suis convaincu qu’ils me laisseront importer les marchandises.»

Zaghir pense que dans une semaine, il sera capable de produire 100’000 masques par jour. «Aujourd’hui, j’ai essayé une nouvelle technique de couture qui s’est avérée efficace, et nous avons fabriqué 15’000 masques. C’est le plus grand nombre depuis que nous avons commencé la production», dit-il. «Mon masque est unique, il ne ressemble à aucun autre dans le monde. Quiconque tombera sur ce masque saura immédiatement qu’il est fabriqué à al-Khalil (Hébron)», a-t-il ajouté. (Article publié sur le site israélien +972, le 23 mars 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

Vous pouvez écrire un commentaire, ou utiliser un rétrolien depuis votre site.

Ecrire un commentaire




Coronavirus. «On doit s’attendre à l’ouragan»

L’émission «Arrêt sur images» de Daniel Schneidermann – une émission à laquelle le site alencontre.org pense qu’il est opportun de s’abonner – a été mise gratuitement, ce 14 mars 2020, sur Youtube «en raison de son utilité sociale». Deux médecins «qui parlent vrai» interviennent. François Salachas, le neurologue qui avait interpellé Emmanuel Macron lors d'une visite à la Pitié-Salpêtrière (Paris). Il souligna alors l’urgence liée à la pandémie et un fait d’évidence: la mise à niveau de l'hôpital nécessitera de gros moyens humains et financiers. Et Philippe Devos, intensiviste au CHC de Liège, président de l'Association belge de syndicats de médecins (Abysm). A voir, à partager: utile pour comprendre et réfléchir. (Rédaction A l’Encontre)

Recent Comments

Le site alencontre.org existe depuis plus de 12 ans. Il vient de changer d’aspect. De manière significative. Mais il n’a pas modifié ses objectifs : informer, analyser, afin de faciliter une compréhension des réalités économiques, sociales, politiques à l’échelle internationale. Dans ce sens, ce site valorise la liaison qui peut s’établir entre comprendre et agir, dans une perspective socialiste et démocratique. Ce «lifting» a été effectué pour répondre aux exigences d’un nombre croissant de lectrices et lecteurs. Nous espérons que celui-ci entrera en résonance avec les attentes des visiteurs de A l’Encontre et de La Brèche. Il leur appartiendra, aussi, de s’en approprier le contenu et de le commenter. Vous pouvez nous contacter sur redaction@alencontre.org