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La Brèche

«C’est une révolution populaire qui s’est produite en Libye» (I)

Publié par Alencontre le 27 - septembre - 2011

Entretien avec Santiago Alba Rico

Nous publions ici la première partie d’un ample entretien avec Santiago Alba Rico qui offre ses réflexions stimulées par des questions traduisant les débats ayant cours dans la gauche dite radicale à l’occasion de la révolution libyenne. (Rédaction) 

*****

Si vous êtes d’accord, nous pourrions commencer avec un peu d’histoire. Pourriez-vous me faire en une demi-page – pas davantage – un résumé de l’histoire récente de la Libye?

Santiago Alba Rico: En peu de mots. En 1912, l’Italie – qui était restée à l’écart du partage colonial lors de la conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885) – a envahi la Libye qui faisait formellement partie de l’Empire ottoman, mais à laquelle le pouvoir ottoman accordait peu d’importance. Le lieutenant Giulio Gavotti a été le premier à lancer des grenades à main (de type Haasen de fabrication danoise) depuis son avion dans les environs de Tripoli, sur l’oasis de Tagara. Il a accompli ce «bombardement» le 1er novembre 1911. En 1922, Mussolini a renforcé la présence italienne, et sous sa dictature coloniale, le gouverneur Italo Balbo [1896-1940] a réuni la Cyrénaïque et la Tripolitaine, en fixant ainsi les frontières du pays actuel. En 1940, il y avait 140’000 colons italiens qui avaient été installés sur les meilleures terres libyennes. Face à ce processus d’accaparement, depuis le début, les tribus et les confréries bédouines ont manifesté une forte opposition; en particulier les Senoussis, dont le chef, Sidi Mohamed Idriss el-Senoussi, allait devenir roi après l’indépendance du pays en 1951 [il sera renversé en 1969 par Kadhafi et terminera ses jours au Caire, décédé en 1983]. Ce n’est qu’en 1970 que Kadhafi a expulsé les derniers 20’000 colons italiens.

Pour se faire une idée de la férocité coloniale italienne, il faut se rappeler que les déplacements forcés de population ordonnés entre 1928 et 1932 par le maréchal Badoglio [1871-1956] ont entraîné, directement ou indirectement, la mort d’un demi-million de Libyens, selon les chiffres de l’historien états-unien d’origine libyenne, Ali Abdellatif Ahmida. C’est pendant cette période que le héros de la résistance, Omar Al-Mukhtar, dont le nom est revendiqué aussi bien par les partisans que par les opposants à Kadhafi, a été capturé et pendu. Une phrase célèbre du maréchal fasciste Badoglio rappelle les menaces proférées par Kadhafi dans son premier discours contre ses compatriotes rebelles de Benghazi: «Je n’aurai aucune pitié à l’égard de ceux qui ne se soumettront pas, ni à leur égard, ni à celui de leurs familles ou de leurs troupeaux, ni à l’égard de leurs héritiers.»

Le roi Idriss a proclamé l’indépendance de la Libye en décembre 1951. Dix-huit ans plus tard entre en scène celui qui était alors le colonel Mouammar el-Kadhafi. Pouvez-vous à nouveau résumer en une demi-page quel a été le rôle historique de Kadhafi? A-t-il réellement été un défenseur du panarabisme?

Kadhafi faisait partie du secteur de gauche de l’armée libyenne et il se déclarait partisan de Gamal Abdel Nasser, le leader panarabiste égyptien qui allait mourir à peine une année plus tard, en 1970. La trajectoire de Kadhafi, très erratique, a effectivement commencé avec cette orientation panarabiste, soit avec une très brève union avec l’Egypte et la Syrie et quelques mesures affirmant clairement la souveraineté libyenne. Il a nationalisé à moitié les banques; il a fermé les bases militaires de l’Angleterre et des Etats-Unis; il a nationalisé 51% des compagnies pétrolières étrangères. Mais comme le rapporte le journaliste communiste Farid Adley, qui a fui la Libye vers l’Italie dans les années 1970, cet «élan» s’est très vite arrêté. Voici comment Adley résumait ce processus dans le quotidien Il Manifesto au mois de mars 2011: «Déjà en 1973, il ne restait rien de la révolution des Officiers libres, à part l’implacable répression contre toute dissidence. Des potences à l’université, l’expulsion des camarades de lutte, la suppression de tout type d’opposition, l’interdiction  des syndicats, l’annulation de toute action indépendante de la société civile, l’assassinat à l’étranger des opposants (l’Italie a été la scène préférée pour ce genre d’actions terroristes) et les opérations militaires contre des civils qui protestaient pacifiquement contre la volonté du tyran (au cours des années 1980 et 1990 à Dema et à Benghazi), ainsi que le massacre d’Abou Selim (26 juin 1996), tout cela  illustre la domination de cette nouvelle classe dirigeante qui, de fait, s’est réduite à la famille de Kadhafi et à un petit cercle de ses partisans.»

Pour un autre écrivain arabe, libanais, René Naba [voir de cet auteur: Libye: la révolution comme alibi, Ed. du Cygne, 2008, et Kadhafi, portrait total. Entre intervention militaire et insurrection populaire, Ed. Golias, mars 2011], la dérive du régime commence en 1971: «A partir de cette époque, chaque année a apporté son lot de désolation, le détournement d’un avion de ligne anglais pour livrer au Soudan des dirigeants communistes aussitôt décapités à Khartoum, la mystérieuse disparition du chef du mouvement chiite libanais Moussa Sadr, le soutien résolu au président soudanais Gaafar al-Nimeiry, pourtant l’un des artisans du transfert vers Israël de plusieurs milliers de Juifs éthiopiens dits «falashas».

Quels ont été, durant ces 42 ans, les rapports de Kadhafi avec les puissances occidentales? Si je ne me trompe pas, Ronald Reagan a ordonné le bombardement de Tripoli et de Benghazi, les deux principales villes libyennes, en 1986. Ensuite les choses ont un peu changé.

Effectivement. En même temps qu’il livrait le chef charismatique du Parti communiste soudanais, Abdel Khaled Mahjoub, Kadhafi faisait disparaître le leader chiite Moussa Sadr et persécutait implacablement ses propres opposants, aussi bien en Libye qu’à l’étranger. Il soutenait à l’extérieur du pays différents groupes armés que les Etats-Unis considéraient, certains à juste titre et d’autres à tort, comme des «terroristes». Ces actions ont entraîné la rupture des relations diplomatiques en 1981 avec les Etats-Unis. En 1982, l’administration Reagan interdisait l’importation du pétrole libyen. Pendant qu’il assassinait les auteurs de la tentative de coup de 1984 – par l’intermédiaire des Conseils révolutionnaires de base qui ont légalisé l’assassinat de tous les dissidents – Kadhafi devenait lui-même la cible des colères de son jumeau, Reagan, qui a effectivement bombardé Tripoli en 1986. Une série d’attentats attribués au régime Kadhafi (la destruction de deux avions de ligne au-dessus de l’Ecosse et du Tchad ainsi qu’un attentat contre une discothèque à Berlin, avec des centaines de victimes civiles, en 1988 et 1989) ont entraîné en 1992 le blocus par l’ONU, blocus qui a duré dix ans.

Mais, en 2003, comme le rappelle René Naba, «il s’est rendu sans conditions à l’ordre états-unien». Il a livré son programme nucléaire à George W. Bush fils, en dévoilant en même temps tout un secteur de la coopération des pays arabes et musulmans dans le domaine de la technologie nucléaire. Il a reprivatisé partiellement le secteur pétrolier en permettant le retour des grandes compagnies occidentales. Il a accepté de se convertir – lui le champion du panafricanisme – en gardien de prison homicide des émigrants subsahariens qui tentaient d’atteindre l’Europe (une histoire terrible que raconte dans le détail le journaliste Gabriele del Grande). Il a engagé deux entreprises états-uniennes de relations publiques pour faire du lobbying aux Etats-Unis en sa faveur. Comme le révèlent les documents publiés il y a quelques jours par le quotidien britannique The Independent, il a collaboré avec la CIA et le M-16 [services de renseignement de la Grande-Bretagne] pour livrer et torturer de présumés islamistes radicaux. Il a reçu à plusieurs reprises Tony Blair en tant que conseiller de la banque J.P.Morgan et a lancé des réformes de libéralisation économique pour lesquelles Dominique Strauss-Kahn lui-même, alors président du FMI, l’avait félicité en janvier 2011, un mois avant l’éclatement de la rébellion populaire.

Sous la rubrique «Libye» de Wikipédia en espagnol on peut lire: «Actuellement on reconnaît au pays l’espérance de vie la plus élevée d’Afrique continentale, avec 77,65 ans. Il compte également avec le PIB (nominal) par tête d’habitant le plus élevé du continent africain, et il occupe la deuxième place en ce qui concerne le PIB par tête pour le pouvoir d’achat. En outre, la Libye occupe la première place en Afrique pour l’indice de développement humain. En termes de PIB par tête, la Libye peut être comparée avec des pays aussi développés que l’Argentine ou le Mexique.» Ces indicateurs ne sont pas mauvais.

Je ne sais pas si l’Argentine et le Mexique sont des bons indicateurs, mais je me limiterai ici à relativiser ces données avec une citation de notre camarade Tariq Ali, tirée de son livre Protocols of the Elder of Sodom [Verso, 2009], qui comprend un compte rendu de son séjour en Libye en 2006: «La Libye tire du pétrole 36 milliards de dollars par année. Son budget annuel est de 10 milliards. Sa population voisine les six millions. Bien sûr, personne ne meurt de faim. Les magasins regorgent de nourriture, mais le niveau de l’éducation et des services de santé est primitif. Des milliers de Libyens doivent se rendre en Tunisie pour recevoir un traitement médical. Le contraste avec Cuba, une île qui est toujours à court d’argent, est instructif. L’Université de médecine des Amériques de La Havane forme et éduque des centaines d’étudiants du Nord et du Sud de l’Amérique (principalement des afro-états-uniens et des hispaniques). Le niveau culturel et de l’éducation y est très élevé. Pourquoi n’est-ce pas le cas en Libye? (…) Un des fils de Kadhafi, Saïf al-Islam, se prépare pour la succession. Comme il est doctorant à la London School of Economics et un amoureux de l’Occident néolibéral, on entend peu de critiques ici [en  Grande-Bretagne] concernant cette proposition de transmission de pouvoir. Après tout, Kadhafi n’est plus le dirigeant d’un «Etat voyou», seulement un «grand homme d’Etat» (pour reprendre les mots de Jack Straw [ex-ministre des Affaires étrangères]) et il a reçu Blair dans sa tente. Cela aide à maintenir la fable prétendant qu’il a cédé non pas devant Washington, mais devant Londres. C’est très simple: Saïf veut tout privatiser et transformer la Libye en un petit Etat du Golfe.»

Voilà pour la citation de Tariq Ali. Comme je vis en Tunisie depuis de nombreuses années, je peux confirmer ce qu’il dit sur les Libyens qui se rendent dans les consultations médicales privées auxquelles les Tunisiens ne peuvent pas accéder. De manière plus générale, je peux difficilement accepter ce critère économique comme un principe pour justifier ou non le droit des peuples à la révolte. Si on acceptait ce critère, les Bahreïnis auraient encore moins de motifs de se soulever, puisque leur revenu par tête est beaucoup plus élevé que celui des Libyens. Devrions-nous alors refuser aux Saoudiens le droit de réclamer dans la rue la démocratie contre la brutale théocratie wahhabite et accepter qu’on leur tire dessus s’ils décident de se rebeller? Il faut noter que c’est précisément ce genre de justification qu’utilise la droite espagnole lorsqu’elle prétend que le mouvement du 15-Mai [en Espagne] n’a pas de fondement étant donné qu’aucune génération de jeunes espagnols n’a joui d’autant de confort et d’avantages que l’actuelle?

Je me réfère maintenant aux derniers événements: une révolution populaire comme celle qui a eu lieu en Tunisie, en Egypte, au Yémen ou au Bahreïn a-t-elle eu lieu en Libye? Devrions-nous également inclure la Syrie?

Sans aucun doute. Oui, il faut bien sûr inclure la Syrie. Il est très triste et douloureux de voir des camarades – par ailleurs dignes de tout notre respect (qui revendiquent pour leurs propres pays des processus populaires de démocratisation comme ceux qui sont en train de se produire dans les pays arabes) – tomber dans les mêmes travers qu’ils condamnent chez l’impérialisme, en faisant une distinction entre bonnes et mauvaises dictatures et entre peuples avec ou sans droits. J’ai souvent insisté sur le fait que cette position applique des automatismes de bloc [une approche géopolitique: un camp contre un autre camp qui met entre parenthèses les processus de luttes démocratiques et sociales] entièrement dépassés par l’histoire. Cette position projette sur le monde arabe des clichés eurocentristes (un eurocentrisme latino-américain aussi!) assimilables en quelque sorte à ceux de la propagande islamophobe occidentale si souvent dénoncée: les Arabes peuvent se soulever pour du pain ou pour Dieu, mais pas pour la démocratie; les révolutions qui commencent à Paris ou à Caracas peuvent avoir des conséquences ailleurs en Europe ou en Amérique latine, mais non celles qui commencent en Tunisie (malgré tout ce qui unit ce pays au reste du monde arabe).

Si, comme le rappelle Carlos Varela, il n’y a aucun régime progressiste dans cette région du monde, si tous les régimes sont en outre autoritaires, autocratiques, dictatoriaux ou tyranniques, n’est-il pas naturel que leurs peuples se soulèvent? Ne devrions-nous pas nous réjouir au lieu d’afficher des soupçons et des réserves? Je répète ce que j’ai souvent dit: nier le caractère spontané et légitime des révoltes libyenne et syrienne revient à commettre une double injustice; tout d’abord, défendre deux tyrans qui tirent sur leur peuple et, ensuite, dénigrer les peuples qui tentent de les renverser. Il m’est très difficile de concilier cette double injustice avec les principes de la gauche.

Pourquoi pensez-vous que l’OTAN est intervenue en faveur des rebelles? Une telle intervention n’a pas eu lieu dans le cas de la Tunisie ou celui de l’Egypte, par exemple. S’agit-il à nouveau d’une tentative de liquider quelque chose qui évoque, même de très loin, le «socialisme», comme dans le cas de la Yougoslavie?

Non, pas du tout. Je pense qu’il est clair quel genre de socialisme il y avait en Libye! Il n’y avait même plus un «souverainisme» limité qui, objectivement, comme en Irak, aurait pu faire obstacle à la cooptation par l’impérialisme. Il est évident qu’il existe des intérêts économiques, mais ceux-ci étaient en réalité déjà assurés. De tels intérêts peuvent justifier une intervention, mais non la permettre; on peut dire qu’on intervient quand on peut, non quand on veut. Pour comprendre l’intervention de l’OTAN, il faut l’inscrire dans le contexte régional – une région secouée par un séisme inespéré [le «printemps arabe»] – et la voir en même temps comme une grande improvisation. Et il faut impérativement tenir compte de deux facteurs supplémentaires sans lesquels l’intervention militaire de l’OTAN aurait été impossible. Et de deux intérêts directement politiques – et non économiques – sans lesquels l’intervention n’aurait peut-être pas eu lieu, du moins pas de la même manière.

Le premier de ces facteurs est le suivant. Il s’agissait effectivement d’une cause juste. Il ne faut pas confondre propagande et mensonge. Comme l’écrivait Sartre dans les années 1970: «le pouvoir utilise la vérité quand il n’y a pas de mensonge meilleur». Dans ce cas, contrairement à celui de l’Irak, il n’y avait pas de mensonge meilleur que la vérité: il y avait une «dictature féroce»  qui était réellement une dictature féroce, et des «rebelles libyens» qui, au moins au début, étaient réellement des rebelles libyens.

Le deuxième facteur: le régime de Kadhafi jouait un rôle marginal dans la géostratégie de la région; à part quelques dictateurs africains et certaines puissances impérialistes, il n’avait pas d’amis. Et lorsque les impérialistes lui ont retiré leur appui, il est devenu totalement vulnérable. La Libye de Kadhafi pouvait être attaquée sans que personne n’oppose une résistance, et c’est ce qui s’est passé. Même la Russie et la Chine n’ont pas voulu utiliser leur droit de veto pour empêcher la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU.

En ce qui concerne les deux «intérêts» directement politiques, l’un d’entre eux est sans doute celui de la brutale théocratie saoudienne, depuis longtemps en conflit avec le dictateur libyen. Telle une grande puissance, elle a exercé des pressions sur les Etats-Unis, très hésitants et très affaiblis, et dont les intérêts énergétiques se trouvent dans le golfe Persique et non en Afrique du Nord, ce depuis 1945, date du pacte du Quincy [pacte scellé en février 1945 sur le croiseur Quincy entre le roi Abdel Aziz Ibn Saoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite, et le président Franklin Roosevelt qui se rendait à la conférence de Yalta]. L’autre «intérêt» directement politique concerne la France de Sarkozy, cette fois clairement hors jeu dans son traditionnel «pré carré» (qui, dans ce cas, est bien le Nord de l’Afrique) suite à son soutien aux dictatures de Ben Ali et de Moubarak et les scandales de deux de ses ministres, bénéficiaires de traitements de faveur et de cadeaux de la part des régimes renversés. C’était l’occasion – un vrai cadeau – pour récupérer le terrain perdu et revenir en force dans une région très méfiante et en pleine agitation et regagner, en même temps, du prestige aux yeux des «Arabes révolutionnaires» et, peut-être, les électeurs français.

Quelques intellectuels de gauche ont argumenté à l’époque que l’intervention de l’OTAN était un moindre mal, une manière d’éviter le massacre annoncé par Kadhafi – qui déclarait: «Nous entrerons à Benghazi comme Franco est entré à Madrid.» Quelle est la valeur de cette position qui, comme vous le savez, n’a pas cessé de susciter des divergences dans la majorité des groupes de gauche?

Pepe Escobar [auteur de Globalistan. How the Globalized World is Dissolving into Liquid War, Nimbel Books, 2007; ses articles publiés dans Asia Times Online sont souvent traduits sur le site Rebelion] a raison sur un point: nous ne pouvons pas savoir s’il y aurait eu ou non massacre. Le problème est que la seule manière de le savoir aurait été de permettre le massacre en question. Vu ce que nous savons de Kadhafi, de ses actions et de ses propres déclarations, je ne sais pas si nous pouvons, du point de vue éthique, considérer que le prétexte humanitaire n’était qu’un «prétexte». Je répète ce que je disais sur la propagande et la vérité. Pour l’OTAN, cela a été un prétexte, bien sûr. Mais il est vrai aussi qu’objectivement son intervention, qui a de même fait des victimes civiles pour lesquelles il faudra lui demander des comptes, a sauvé beaucoup de vies à Benghazi la nuit du 18 mars. Trente chars et vingt lance-missiles ont été arrêtés par les bombardements aux portes de la ville, où ils avaient déjà provoqué en quelques heures 94 morts, selon ce que rapporte le journaliste Gabriele del Grande. Si l’artillerie de Kadhafi était entrée dans la ville comme elle l’a fait à Misrata, le nombre de morts aurait été très élevé. Quant à ce qui se serait passé si Kadhafi avait réussi à étouffer dans le sang et dans le feu la rébellion, il faudrait également l’évaluer en termes régionaux, dans le contexte du Printemps arabe. Ce dernier aurait subi un recul sinon un effondrement presque immédiat. Pour la Tunisie, cela aurait été un grand malheur. Kadhafi a continué à soutenir Ben Ali et les Trabelsi [belle-famille de Ben Ali] après leur renversement, il a menacé les Tunisiens – qu’il a accusés de droguer le café de braves jeunes Libyens – et, selon certaines sources, il préparait un plan de déstabilisation par l’intermédiaire de mercenaires pour rétablir le dictateur au pouvoir.

On peut donc dire que les rebelles libyens ont sauvé la révolution tunisienne, ce qui peut paraître peu important si nous continuons à considérer que les révolutions arabes ne sont pas de véritables révolutions puisqu’elles ne sont pas «marxistes»! Mais en ce qui me concerne, je suis très soulagé.

On a également mis en avant l’argument suivant: Saddam Hussein était aussi un tyran, un gouverneur autoritaire, y compris criminel, mais toute la gauche a pris position contre l’invasion de l’Irak. Elle aurait donc dû faire de même pour la Libye. Qu’en pensez-vous?

Il s’agit d’un parallélisme absurde. J’ai déjà signalé certaines des différences. Chomsky en a signalé d’autres. Mais le plus important me semble être ceci: l’intervention contre l’Irak, en marge de l’ONU et en s’appuyant sur des mensonges, ne s’est pas produit au milieu d’une grande révolte populaire locale et régionale contre les dictatures arabes. Lorsque les peuples parlent, les forces de gauche savent bien qui elles doivent soutenir. Les gauches arabes, qui ont célébré la chute de Kadhafi sans pour autant cesser de mettre en garde contre les dangers de l’intervention, nous ont montré la voie.

Y a-t-il eu ou non une intervention sur le terrain de troupes ou de services occidentaux?

Il semble qu’il y ait eu quelques groupes de soutien logistique. Il est possible qu’il y ait eu quelques soldats qataris et saoudiens camouflés parmi les milices rebelles: les journaux russes l’ont dénoncé, sans confirmation. Ce qui a par contre été confirmé (voir par exemple l’article de Piovesana, le journaliste de Peace Reporter sur le site Rebelion) est le retour en Libye, pour se joindre aux combattants, de membres du Groupe Combattant Islamique libyen, formés en Afghanistan. Bien entendu, contrairement à ce qui s’est passé à Bagdad, personne n’a vu des blindés états-uniens – ou français, ou anglais – sur les places de Tripoli. Et ce qui a été décisif dans la bataille finale, plus que la participation de troupes étrangères, a été la bataille du djebel Nefoussa [massif montagneux situé dans le nord-ouest de la Libye, fortement peuplé de berbérophones]. Je cite Angelo del Boca, historien du colonialisme italien et biographe de Kadhafi: «Elle a réellement été décisive. Comme je l’ai déjà mentionné à plusieurs reprises, il y a dans le djebel Nefoussa des Arabes et des Berbères, qui historiquement s’affrontaient, mais qui cette fois se sont unis. Il ne faut pas oublier que les Berbères en Libye ont toujours été du côté du pouvoir. Lors de la présence italienne, ils étaient avec les Italiens contre les résistants. Ce fait a été un élément décisif. Cela est confirmé par l’information que je reçois directement du dissident Anwar Fekini, qui a participé à la résistance dans le djebel et qui depuis des jours insistait que la situation avait beaucoup changé du point de vue militaire. Malgré le manque d’armes lourdes, les rebelles du djebel étaient arrivés à 50 ou 60 km de Tripoli. Ensuite, au cours des derniers jours, ils ont réussi à capturer des chars, des armes lourdes pour pouvoir approcher et entrer dans la capitale libyenne. Les rébellions ont toujours commencé dans le djebel, aussi pendant la présence italienne. Lorsque les Italiens ont débarqué à Tripoli en octobre 1911, ce ne sont pas les Turcs qui leur ont opposé une résistance, mais les montagnards du djebel qui sont descendus à cheval depuis les monts et sont arrivés à Tripoli, où ils ont tué 550 soldats italiens à Sciara Sciat. Les jeunes rebelles d’aujourd’hui appartiennent aux mêmes familles des rebelles d’il y a cent ans. De ce point de vue, les insurgés de Benghazi, qui connaissent encore une profonde division interne, n’ont pas grand-chose à voir avec l’opération finale de la chute de Tripoli.» Sur les rapports entre les Arabes et les Berbères et la réhabilitation par les rebelles de la langue berbère, interdite pendant 42 ans, je vous invite à lire également les articles du journaliste basque Karlos Zurutuza: http://www.rebelion.org/noticia.php?id=133904, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=131137

Quel rôle a joué la Turquie qui, ne l’oublions pas, est membre de l’OTAN, dans tout ce processus?

La Turquie est membre de l’OTAN, mais elle joue également son propre jeu en tant que sous-puissance régionale. Ces jours, nous pouvons constater que Recep Tayyip Erdogan se rend en Libye dans le sillage de Sarkozy et de Cameron, mais pas en même temps, et seulement après avoir visité l’Egypte et la Tunisie. Il est vrai que nous devons rester prudents […]. Quoi qu’il en soit, le nouveau rôle de la Turquie – qu’il soit simulé ou sincère – démontre qu’après le Printemps arabe rien ne peut être géré comme avant, y compris Israël.

Le gouvernement du Venezuela, qui a tenté quelques médiations, est resté très critique à l’égard de l’intervention de l’OTAN et à l’égard des rebelles. Il a fait plus d’une déclaration favorable à Kadhafi. Quel est votre avis à ce propos?

C’est une erreur catastrophique. Le président Chavez n’a pas compris que les révolutions arabes sont faites par ce même peuple qu’il a défendu au Venezuela après le «caracazo» de 1989. D’abord, il a gardé le silence sur la Tunisie et l’Egypte. Ensuite il a non pas dénoncé l’intervention de l’OTAN, ce qui aurait été correct, mais déclaré son amitié et soutien à Kadhafi, selon lui grand héros anti-impérialiste qui infligeait aux mercenaires yanquis ce qu’ils méritaient. Chavez était une idole dans le monde arabe depuis que le Venezuela a coupé ses relations avec Israël en 2007. Les manifestants palestiniens affichaient sa photo lors des manifestations. Les jeunes Tunisiens, lors du seul rassemblement autorisé par Ben Ali, en janvier 2008 (justement en soutien à la Palestine), criaient «Chavez président».

Tout cela a été perdu. Aujourd’hui Chavez est «l’ami de Kadhafi». Il a gaspillé une chance historique de mettre en contact les deux régions les plus anti-impérialistes (et les plus menacées par l’impérialisme) de la planète. Pire: le soutien à Kadhafi a permis une identification fallacieuse entre le régime libyen et la démocratie vénézuélienne, ce qui ne bénéficie qu’à ceux qui veulent saboter les processus émancipateurs d’Amérique latine.

Pourquoi l’a-t-il fait? Les intérêts communs en tant que membres de l’OPEC ne sont pas suffisants pour expliquer l’attitude du gouvernement vénézuélien. Je préfère chercher une explication plus honorable. Les seules que je trouve – après avoir cherché longuement et douloureusement – sont, d’une part, l’ignorance de ce qui se passe dans cette région, si éloignée d’Amérique latine, et, d’autre part, la vertu – parfois destructrice lorsqu’on agit en politique – de la «loyauté personnelle».  Chavez a agi comme Aznar et Berlusconi, en donnant raison aux critiques qui lui reprochent le «personnalisme» et le «caudillisme», en affaiblissant par là même le processus révolutionnaire qu’il a mis en marche et qui continue à être indispensable pour le monde civilisé. (Traduction A l’Encontre)

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Cet entretien a été conduit par Salvador Lopez Arnal et publié sur le site Rebelion. Santiago Alba Rico est essayiste et écrivain. Il vit depuis de nombreuses années en Tunisie. Il a traduit divers ouvrages de l’arabe. Parmi ses derniers ouvrages publiés, on peut retenir Capitalismo y nihilismo (Akal, 2009) et, avec J. D. Fierro, Tunez, la revolucion (Hiru, 2011).

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