jeudi
23
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Gideon Levy
et Alex Levac

La récente démolition de maisons dans le village bédouin de Umm al-Hiran – dans le désert du Néguev – pour laisser la place à la construction d’une nouvelle agglomération juive a entraîné la mort d’un policier et d’un professeur bédouin.

Ce forfait a indigné la communauté palestinienne en Israël ainsi que des secteurs significatifs de la communauté juive qui se sont solidarisés avec elle. Quelques jours plus tôt il y avait eu une grève de la communauté arabe en Israël contre la recrudescence de la politique de démolitions et la construction de nouvelles colonies de peuplement. Une manifestation avait eu lieu à Wadi Aras et une caravane de voitures de la ville de Kalansua s’était rendue devant la Knesset. Convaincu de bénéficier désormais de l’impunité grâce à la protection de l’administration Trump, le gouvernement Netanyahou continue à appliquer un programme d’extrême droite qui menace maintenant un secteur des citoyens d’Israël: celui de la communauté arabe palestinienne établie à l’intérieur de la «ligne verte». (S.P.)

Personne à Umm al-Hiran ne croit que Yakoub Musa Abou al-Kiyan, père de 13 enfants, ait pu intentionnellement écraser un officier de police. Les résidents se souviennent de ses appels contre la violence: «Laissez-les démolir la maison, mais veillez à ce que personne ne soit blessé.»

Raba al-Kiyan erre dans les ruines, qu’elle traverse seule, sans dire un mot. Une femme portant l’habit traditionnel et un T-shirt rose défraîchi se déplace en silence dans le sable du désert parmi les débris de son foyer, son regard dévasté et accablé. Son neveu, Akram, qui fait des études de médecine en Moldavie explique que c’est ainsi qu’elle revit ses derniers moments avec Yakoub. Shifa, la sœur de Raba, raconte qu’elle s’est réveillée à 4 heures du matin lundi, le jour où nous lui avons rendu visite, et l’a trouvée prostrée près du feu.

Raba n’a pratiquement pas parlé depuis la tragédie qui s’est abattue sur elle la semaine précédente. Elle est marquée par le choc, elle pleure son mari.

A quelques kilomètres de là, dans la cour d’une maison en pierre décorée dans la ville de Houra, une autre femme, Amal, pleure elle aussi son mari. Elle était mariée au frère de Yakoub al-Kiyan, qui est décédé il y a quelques années de maladie. Comme le dictait une tradition indigne, elle avait immédiatement épousé Yakoub et avait emménagé avec lui chez sa belle-mère. Dans la cour, pleine de femmes qui sont venues la réconforter, Amal évoque à voix basse l’homme qui était son deuxième mari.

Amal est une femme étonnante, indépendante. Agée de 24 ans elle est devenue maître de conférences à l’académie du collège de Kaye pour l’Education à Beer-Sheva. Sa thèse portait sur l’enseignement de la science et de la médecine avec un accent sur les implications du mariage entre membres d’une même famille dans la société bédouine. Avec six enfants par ses deux maris, Amal dirige maintenant le programme de formation pour enseignants d’école maternelle pour la communauté bédouine au Collège de Kaye. Elle a 42 ans, Yakoub en avait 47.

Mardi dernier (24 janvier), la veille du jour où il a été tué, Yakoub est arrivé le soir à la maison de Houra et il a dit à sa mère et à sa femme qu’un arrangement avait été trouvé pour les maisons familiales de Umm al-Hiram qui avaient été prévues pour la démolition. Il a dit à sa mère: «Ne t’en fais pas, on va bientôt signer l’accord.» Cette semaine d’autres habitants du village ont également dit qu’ils avaient eu l’impression qu’un accord allait bientôt être conclu concernant toutes les maisons du site. Maintenant ils sont convaincus que les autorités les ont piégés, pour les calmer avant que les équipes de démolition ne se déchaînent. Amal se souvient aussi que lorsqu’ils ont commencé à travailler pour la nouvelle communauté juive de Hiran qui doit être bâtie sur les ruines de leur village, Yakoub lui avait dit: «On doit les laisser faire, les travailleurs ne font que leur boulot.»

La dernière nuit de sa vie, Yakoub a quitté la maison de Houra à 11h du soir – ses enfants dormaient déjà – et il est retourné à sa maison à Umm al-Hiran. Il a été abattu le matin suivant, avant l’aube, par des officiers de police qui ont déclaré qu’il avait délibérément écrasé et tué leur camarade d’armes, Erez Levi. Le ministre de la Sécurité publique a qualifié Yakoub de «terroriste» et le commissaire de police a été encore plus loin en le qualifiant d’«ignoble terroriste.»

Personne à Umm al-Hiran ne croit que Yakoub Abou al-Kiyan a eu l’intention d’écraser un policier. Sa belle-sœur, Shifa, l’a vu sur site: il rangeait son ordinateur, son téléviseur et quelques effets plus personnels dans sa nouvelle jeep Toyota pour les sauver de la destruction, avant de partir en roulant lentement. Lorsque nous leur avons rendu visite, ils nous ont fait remarquer qu’une personne qui est en train de protéger ses biens n’a pas l’intention d’écraser des gens avec sa voiture.

Yakoub a roulé le long de la pente sablonneuse qui part de sa maison jusqu’à ce que la jeep s’arrête là où se tenaient les policiers, à peine quelques mètres plus loin. Et alors qu’il roulait, la police l’a abattu, possiblement avant même qu’il ne heurte qui que ce soit. Salim Abou al-Kiyan, le beau-frère de Yakoub et l’un des dirigeants de Umm al-Hiran, qui nous avait hébergés chez lui deux ans et demi plus tôt au moment le plus fort de la lutte sur le destin du village, a entendu Yakoub klaxonner non-stop. Il est possible que le klaxon se soit déclenché lorsqu’il est tombé sur le volant, blessé, ou qu’il l’a klaxonné délibérément. Salim ajoute que quelqu’un qui aurait l’intention d’écraser des gens ne va pas se mettre à klaxonner.

Une lourde tristesse pesait sur Umm al-Hiram cette semaine. Les autorités n’avaient pas encore rendu le corps du défunt pour les obsèques – cela n’arrivera que le lendemain – les ruines étaient entassées comme pour former un monument et deux grandes tentes avaient été érigées au milieu des décombres des huit maisons démolies, l’une pour les femmes et l’autre pour les hommes, et tous pleuraient Yakoub et leur village anéanti.

Un jeune couple de Nazareth a sorti de sa petite voiture des couvertures, des produits d’hygiène et des cosmétiques pour l’apporter dans la tente des femmes: «C’est la moindre des choses que nous pouvons faire» a expliqué l’homme.

Le père de Yakoub, qui a une centaine d’années et qui habite à Umm al-Hiran, a été le témoin des démolitions et de la mort de son fils. Maintenant on l’a amené chez un médecin. Sa mère, Sarah, âgée d’environ 80 ans, était assise chez elle à Houra et se lamentait sur la mort de son fils:«Est-il donc légal de tuer ainsi des gens?» demandait-elle. Hussam, le fils de Yakoub, qui fait des études de médecine à Odessa est arrivé à temps pour les funérailles de son père, qui ont eu lieu le lendemain. Son frère Nour étudie au collège d’ingénierie Sami Shamoun à Beersheva.

Jihad Abou al Riash, qui est caissier à la supérette de la station d’essence à la jonction de Houra, nous a parlé de ce professeur de mathématiques qu’il admirait. Yakoub était le professeur de Jihad Abou al Riash au collège de Yizhak Rabin du 10e au 12e degré. Et même après que Jihad eut reçu son diplômé, Jakoub l’avait aidé afin qu’il décide d’étudier la comptabilité. Au cours des récentes années, Yakoub avait enseigné dans une autre école à Houra.

A Umm al-Hiran nous sommes accompagnés par la militante Haya Noah, qui depuis de longues années apporte son aide aux Bédouins du Négev. Tous les habitants du village ont des liens de parenté avec la famille Kiyan.

Salim, dont nous avions visité la salle de séjour rose lors de notre précédente visite – sa maison n’a pas encore été démolie – est à bout de nerfs. “Ce qui s’est passé ici est une guerre, ils sont venus tuer, ils voulaient que nos enfants se réveillent au son de tirs. Nous avons payé avec la vie de Yakoub, nous n’avons désormaismplus rien à perdre. Notre situation n’est guère meilleure que celle de Yakoub. C’est un moment dans lequel nous sommes perdus.”

Salim et d’autres résidents racontent qu’ils avaient entendu Yakoub dire que si sa maison était démolie il partirait pour ne pas voir les ruines, et qu’il ne fallait à aucun prix utiliser la violence de peur qu’il n’y ait de nouvelles effusions de sang. Salim se souvient de l’avoir entendu dire: «Laissez-les démolir la maison, mais veillez surtout à ce que personne ne soit blessé». Ce sont ces mots. Quand des centaines de policiers ont fait une descente sur le village à l’aube, Salim a appelé Yakoub et lui a suggéré de retirer son nouveau véhicule («Il venait d’être acquis») pour éviter qu’il ne soit endommagé. Cela a été leur dernière conversation. Peu après, Salim a entendu les coups de feu.

Il note qu’en tant qu’employé du ministère de l’Education, Yakoub évitait de se trouver en première ligne de la lutte pour l’avenir de leur village. «Si j’avais suspecté quelqu’un d’avoir l’intention de commettre un acte terroriste, je me serais suspecté moi-mêm plutôt que de le suspecter lui. Dans tout le Neguev tout le monde vous dira la même chose, tout comme les enseignants du Nord et du Triangle qui le connaissaient. Nous l’avons simplement perdu. J’ai dit au commissaire de police: “Vous avez démoli les maisons – cela ne m’inquiète pas trop. Mais l’assassinat de sang-froid de quelqu’un dont l’absence sera déplorée de tous? Tuer un policier qui a également une épouse et des enfants et une famille, et vous nous tenez pour responsables? Et dire de quelqu’un qu’il est un ignoble terroriste? Je vous le dis, commissaire, ni vous, ni moi, ni n’importe quel ministre ne méritent davantage de respect que cet homme.»

Yakoub avait 13 enfants, 10 de Raba et trois de Amal. Après avoir épousé Raba, il était allé en Allemagne pour étudier la médecine, mais il est rentré au bout d’une année.

En bordure de Umm al-Hiran, les autorités ont monté une barrière pour cacher les travaux de construction de la nouvelle ville de Hiran, qui sera bâtie sur les ruines de ce village bédouin de 63 ans. Lors de notre visite, on nous a dit que les enfants n’étaient pas allés à l’école cette semaine, à cause du choc des événements mais aussi parce que leurs cartables, leurs livres et leurs cahiers ont été écrasés par les bulldozers avec les restes des biens qui se trouvaient dans les huit maisons du secteur ouest du village. Les résidents n’ont même pas eu le droit de sauver quoi que ce soit avant que leurs maisons ne soient rasées.

«Nous partageons le chagrin pour le policier qui a été tué et nous partageons le chagrin de sa famille» déclare Akla, la belle-sœur de Yakoub, dont la maison a également été démolie. Son fils Akram, l’étudiant en médecine en Moldavie, ajoute: «Je ne pense pas qu’il y a un autre endroit que j’aime autant que celui-ci, où je suis né et où j’ai été élevé.»

A Houra, Amal, la veuve de Yakoub, se lamente sur sa perte. «Je ne comprends pas comment on en est arrivé là. Je n’ai jamais imaginé qu’ils viendraient démolir le village et qu’ils utiliseraient des balles réelles pour tuer. Ce n’est pas la première fois qu’ils viennent pour démolir. Parfois cela entraîne de la violence – mais commencer immédiatement à tirer à balles réelles? Je n’ai pas d’explication pour cela. Je sais que Yakoub a dit à sa mère: “Si la situation débouche sur la démolition de la maison, je partirai.»

Je veux dire aux gens d’Israël de se réveiller, dit Amal. «Nous ne voulons pas arriver à une situation où nous serons des ennemis. Notre destin – tout comme celui de Yakoub ou celui du policier – est de vivre sur la même terre, et tout gouvernement devrait tenir la vie humaine pour sacrée.»

Yakoub aimait les moutons. Il avait aussi une petite bergerie – maintenant également démolie – où il les élevait, près de sa maison à Umm al-Hiran. Yakoub se sentait à l’aise avec les moutons, explique Amal, il aimait leur silence.

Tous les souvenirs d’Amal sont ensevelis à Umm al-Hiran: l’album de son mariage et les photos prises lors de la cérémonie universitaire quand a reçu son doctorat, sans compter les photos de famille, des souvenirs de sa vie avec ces deux frères avec lesquelles elle s’était mariée et qui sont maintenant morts. (Article publié dans Haaretz le 26 janvier 2016; traduction A l’Encontre)

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