mercredi
22
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Baudoin Loos

Le «califat» proclamé à Mossoul par Abou Baqr al-Baghdadi le 29 juin 2014 a vécu. Tout de noir vêtu, l’«émir» de «l’Etat islamique» (EI, ou Daech) avait à l’époque fait dans la grande mosquée Al-Nouri, aujourd’hui réduite à l’état de gravats, sa seule apparition médiatisée. On ignore si le chef de Daech a survécu à l’offensive contre Mossoul entamée par les forces irakiennes en octobre 2016 et terminée il y a quelques jours à peine, mais il apparaît que, «Etat» ou «califat», le territoire contrôlé par l’EI s’est étiolé à mesure que les combats – féroces – pour vaincre son organisation se prolongeaient.

En Syrie, aussi, Daech recule de manière claire, même s’il s’accroche encore à Raqqa et à Deir ez-Zor. La défaite militaire paraît de toute façon toujours plus inéluctable pour les djihadistes, mais ceux-ci disparaîtront-ils de la scène?

Il semble opportun de distinguer les champs d’opération irakien et syrien. En Irak, en effet, les succès militaires de Daech des années 2013-14 reposaient sur l’héritage d’un passé récent, à savoir l’évolution de l’Irak post-invasion américaine de 2003, post-dictature de Saddam Hussein donc. L’Irak qui s’est ensuite façonné sous l’égide américaine a assez rapidement pris la coloration sectaire chiite, la population musulmane fidèle à cette branche de l’islam étant majoritaire dans le pays mais écartée du pouvoir durant tout le XXe siècle. Pendant que les chiites irakiens, avec souvent l’appui de leurs coreligionnaires iraniens, savouraient leur revanche, les sunnites arabes expérimentaient la marginalisation politique, mais aussi les humiliations de la police et de l’armée désormais dominées par les chiites. Au point que l’arrivée des hordes de l’EI, sous la bannière d’un sunnisme pur et dur, fut souvent vécue comme un soulagement par une partie de la population à l’ouest de Bagdad.

Reposant sur un leadership bien irakien [avec initialement des cadres militaires issus de l’armée de Saddam Hussein, «dissoute»], Daech put ainsi prendre racine. Mais ses cruelles méthodes de gouvernance, l’imposition d’un style de vie – dont les châtiments corporels – d’une rigueur sans précédent dans le pays sapèrent tout ou partie de son soutien populaire initial. La population, de toute façon, allait subir les événements de plein fouet. La reconquête des vastes territoires perdus par la république irakienne, appuyée par l’aviation de la coalition aérienne mise sur pied par les Américains, s’accompagna en effet de souffrances multiples pour les civils, qui culminèrent à Mossoul, où le bilan reste loin d’être établi. L’ex-ministre irakien des Affaires étrangères, le Kurde Hoshyar Zebari, a affirmé au quotidien britannique The Independent que les services kurdes estiment à 40’000 le nombre de civils qui ont péri à Mossoul durant la reconquête de la ville…

Sans parler des vengeances personnelles ou collectives qu’appellent dans cette région maudite de précédents massacres, comme les 1700 cadets chiites exécutés massivement par Daech en 2014. Des échos d’exécutions sommaires dont se rendent coupables des milices irakiennes chiites et même des unités de l’armée commencent à se faire perceptibles dans la région de Mossoul.

En Syrie, la donne diffère quelque peu, puisque les dirigeants djihadistes sont souvent irakiens ou étrangers. Mais cela ne rapproche pas pour autant la population sunnite souvent tribale de l’est du pays, où l’EI a dominé, du pouvoir du régime de fer d’Assad ni ne la convainc que les forces kurdes qui s’apprêtent à conquérir Raqqa, l’antre local de Daech, incarnent une solution qui leur serait bénéfique.

Plus globalement, comme l’a déclaré au journal Les Inrockuptibles Pierre-Jean Luizard, l’un des grands spécialistes français, «le meilleur atout de l’Etat islamique, c’est la pérennité d’institutions étatiques en Irak et en Syrie jugées illégitimes par une partie très importante de la population (…), [qui continuera] à penser que Daech est un moindre mal face à des Etats brigands et à des régimes prédateurs».

Mais, bientôt inexorablement privé de son assise territoriale, comment «l’Etat islamique» pourrait-il refaire surface? Le même Luizard pense que «si Daech perd ses territoires, il va se disséminer à l’international, avec, hélas, une recrudescence des attentats dans nos pays occidentaux. En nous attaquant, Daech veut tout simplement nous faire payer notre engagement dans la coalition dirigée par les Etats-Unis et prendre sa revanche sur les pertes subies au Moyen-Orient».

Le retour au pays des djihadistes européens défaits constitue en effet déjà, on le sait, un défi majeur pour les polices du «Vieux Continent».

Il paraît en tout cas évident que Daech devra retourner à sa condition d’organisation clandestine. De là à fusionner avec Al-Qaïda, sa matrice d’origine? Pas sûr. L’animosité qui règne entre les deux mouvements djihadistes semble paralyser toute velléité de rapprochement. Au contraire peut-on imaginer que l’EI veillera à conserver l’avantage acquis sur son aînée, en perte de vitesse depuis des années. L’expert syrien Hassan Hassan l’explique dans The Guardian: «L’EI a perdu le califat, mais il a gagné une assise d’organisation transnationale qu’il n’avait pas il y a trois ans. (…) Le monde a désormais la possibilité de se pencher plus profondément sur les raisons de l’existence de ces groupes pour les déraciner. (Le Soir, 26 juillet 2017)

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[1] Le 9 juin 2017, dans Les Inrockuptibles, Pierre-Jean Luizard, auteur de l’ouvrage Le piège de Daech (2015, réd. 2017, La Découverte) « En Syrie, il y a maintenant une grande lutte d’influence entre les Kurdes armés par les Américains, et une alliance de circonstance entre la Turquie, la Russie, l’Iran, le gouvernement de Bagdad et même le régime de Bachar al-Assad. Cette alliance veut contrer l’avancée kurde sur des terres arabes. Rappelons qu’il y a un contentieux historique entre les populations arabes d’origine bédouine de la vallée de l’Euphrate et la Djézireh d’un côté et les paysans kurdes sédentaires. Il y aura de nouvelles confrontations, même si l’Etat islamique n’en est plus le seul acteur.»

« L’Arabie saoudite est aussi une cible privilégiée des groupes salafistes-djihadistes. Il va y avoir une lutte acharnée pour le leadership du sunnisme à l’échelle internationale: des courants salafistes-djihadistes vont disputer aux wahhabites d’Arabie saoudite et même au Qatar leur suprématie idéologique.

Trump a choisi un camp, celui des sunnites de l’Arabie saoudite – donc contre l’Iran et les chiites. C’est paradoxal car il a désigné l’Iran comme principal vivier du terrorisme, alors que les élections iraniennes de mai ont montré que le système iranien était celui qui laissait le plus de liberté aux citoyens et aux débats politiques par rapport aux autres pays de la région. […]

L’Arabie saoudite, ennemie de l’Iran chiite, est menacée par le courant salafiste-djihadiste. Le royaume wahhabite est miné de l’intérieur par le salafisme. Même au sein de la famille royale, certaines branches qui s’estiment lésées ont fait allégeance à l’Etat islamique. Beaucoup craignent que l’Arabie saoudite se transforme en base arrière de l’Etat islamique, notamment dans les régions désertiques. Des cellules dormantes risquent de se réveiller à la faveur du recul en Syrie et en Irak. […]

La politique de Trump est dangereuse, car elle va attiser les haines confessionnelles entre sunnites et chiites, tout en faisant apparaître les dirigeants saoudiens comme les alliés privilégiés des Etats-Unis. Or, les salafistes-djihadistes dénoncent depuis des années cette alliance entre les Etats-Unis et le royaume wahhabite, qu’ils jugent amorale.» (Réd. A l’Encontre)

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Syrie. Civils tués par le régime

Huit civils dont quatre enfants ont été tués tard lundi (25 juillet 2017) par un bombardement aérien sur une ville rebelle de Syrie près de Damas, selon l’hôpital local et l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). La frappe, qui a également blessé trente personnes, a visé Arbin, contrôlée par l’opposition au président Bachar al-Assad. Elle a été menée par des avions russes ou du régime syrien, selon l’OSDH. La Ghouta orientale, où se trouve Arbin, était théoriquement concernée par une trêve devant s’appliquer dans le cadre d’un accord sur des «zones de désescalade» conclu en mai 2017 entre la Turquie, soutien des rebelles, et la Russie et l’Iran, alliés du régime.

Plus de 330 000 personnes ont été tuées en Syrie depuis le début de la guerre en mars 2011. Le conflit a éclaté après la répression meurtrière par le régime de Assad de manifestations pacifiques en faveur de mesures démocratiques. (AFP)

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Syrie. Point de vue: «en s’emparant de la ville d’Idlib, al-Qaida menace la Turquie et l’Europe»

Par Georges Malbrunot

• Après des mois de combats fratricides, la branche syrienne d’al-Qaida a pris le contrôle de la ville d’Idlib, dans le nord-ouest du pays, ainsi que de nombreux villages de la province éponyme, le long de la Turquie. Le 23 juillet, Tahrir el-Cham, une coalition de groupes armés dominée par l’ex-branche locale d’al-Qaida, a expulsé d’Idlib ses rivaux salafistes d’Ahrar el-Cham, appuyés par la Turquie et le Qatar.

Les deux groupes avaient combattu ensemble pour chasser en 2015 les troupes gouvernementales d’Idlib et de sa province. Une lourde défaite pour Damas, surpris alors par la défection soudaine de nombreux policiers passés chez les rebelles.

• Peuplée de 2 millions de personnes, dont 900’000 déplacés, la province est stratégique par sa proximité avec la Turquie, par où les insurgés se sont longtemps approvisionnés en armes et en combattants. Elle est également proche de Lattaquié, le fief des Assad. C’est à partir de cette province qu’en 2015 les rebelles avaient avancé vers les villages alaouites au-dessus de Lattaquié, menaçant le bastion des Assad et poussant la Russie à intervenir militairement pour sauver le régime. Mais rapidement, les tensions se sont exacerbées entre les ex-alliés.

Elles ont encore grandi en mai lorsque les principaux acteurs du conflit (Russie, Turquie et Iran) ont décidé la mise en place de «zones de désescalade» de la violence, dont une à Idlib. Les djihadistes de Tahrir el-Cham y sont farouchement opposés, la création de telles zones impliquant la neutralisation des djihadistes liés à Daech ou à al-Qaida. Dès lors, les armes ont parlé. Des affrontements ont éclaté dans plusieurs localités de la province. Les deux camps ont installé des barrages sur les routes. Dans certains secteurs, les habitants sont restés terrés chez eux, par peur des combats, à l’arme lourde parfois.

Parallèlement aux violences, des manifestations avaient lieu dans plusieurs villes. Certaines demandaient l’arrêt des violences, d’autres le départ des djihadistes de Tahrir el-Cham, dont l’emprise sur la population n’a cessé de grandir. Mais ces derniers l’ont finalement emporté, réussissant même à expulser leurs rivaux du point de passage de Bab el-Awa avec la Turquie où Ahrar el-Cham prélevait des taxes. Une importante victoire qui permet aux sicaires d’al-Qaida de mettre la main sur une source de revenus. Depuis, Ankara a suspendu ses livraisons d’aide humanitaire.

Vers des frappes américaines 

Ahrar el-Cham n’a toutefois pas dit son dernier mot dans cette guerre pour le contrôle de la dernière province à échapper au régime syrien, qui y a expulsé (avec l’aide des Russes, du Hezbollah, des «Gardiens de la Révolution» d’Iran) les rebelles et leurs familles, vaincus ces dernières années à Alep, Homs et dans les environs de Damas. Une tactique qui a permis à Bachar el-Assad de semer la zizanie chez ses ennemis. Une fois à Idlib, «les insurgés n’ont pas nécessairement accepté de suivre les chefs d’Ahrar el-Cham ou de Tahrir el-Cham, écrit l’opposant Walid al-Bunni sur le site The Syrian Observer. Une bagarre s’est ensuivie pour attirer ces déplacés.»

La reconquête d’Idlib n’est la priorité, ni de Damas, ni de ses alliés russes, ni même des Américains. À court terme, tous privilégient la reprise plus à l’est de Raqqa et des autres villes encore tenues par Daech sur l’Euphrate. «On s’occupera d’Idlib à la fin», nous confiait récemment un proche de Bachar el-Assad à Damas. Pour Sam Heller, spécialiste de la Syrie à la Century Foundation, «le régime entend faire d’Idlib une question internationale, en insistant sur les dangers que tous ces radicaux feraient peser sur la sécurité de la Turquie, mais aussi de l’Europe ».

• La semaine dernière, Ankara a dépêché des rebelles syriens, qui lui sont proches, afin de venir en aide aux insurgés d’Ahrar el-Cham. «La reculade du groupe inquiète Ankara et Washington», note Soufan Group, un think-tank basé à New York. Ahrar el-Cham est en effet la plus puissante faction rebelle non djihadiste.

La victoire des extrémistes d’al-Qaida à Idlib «peut conduire à des frappes américaines», estime Soufan Group, «même si l’espace aérien environnant est beaucoup plus encombré qu’à Raqqa». Dans le passé, les drones américains ont déjà éliminé dans la région d’Idlib plusieurs vétérans djihadistes.

Les spécialistes en sont en effet convaincus qu’à terme la branche syrienne d’al-Qaida est plus dangereuse que Daech. Contrairement à celle-ci, Tahrir el-Cham est composé en majorité de Syriens. Si les djihadistes étrangers de Daech quittent le Levant ou sont éliminés dans la guerre qui leur est menée à l’est du pays, les Syriens de Tahrir el-Cham, eux, trouveront encore, à l’ouest, un terreau favorable à leur maintien. (Publié dans Le Figaro daté du 27 juillet 2017)

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