samedi
19
août 2017

A l'encontre

La Brèche

Institut du foie au Caire: dans l'attente du Solvadi...

Institut du foie au Caire: dans l’attente du Solvadi…

Par Hana Afifi

Est-il réel cet espoir suscité par le nouveau médicament contre l’hépatite C [1], le Sovaldi? Le médicament, arrivé en Egypte il y a deux semaines, suscite l’effervescence… et une question: le contrat entre le ministère de la Santé et le laboratoire manque-t-il de transparence?

C’est ce qu’affirme en tout cas Mohamad Seoudi, sous-secrétaire du syndicat des Pharmaciens. La polémique est si forte que le président Abdel-Fattah Al-Sissi a demandé un réexamen du «dossier Sovaldi», selon le centre Egyptien pour le droit aux médicaments.

L’histoire commence avec la conclusion, le 15 juillet 2014, d’un accord entre le ministère égyptien de la Santé et la compagnie pharmaceutique américaine Gilead Sciences [2] pour importer, en plusieurs phases, le Sovaldi (ou Sofosbuvir, de son nom pharmaceutique).

«Le médicament a été approuvé aux Etats-Unis en décembre 2013, et est arrivé en Egypte le 16 octobre 2014. Dans un premier temps, entre 50’000 à 60’000 patients devraient en profiter. Aux termes de l’accord conclu, les patients de cette première phase (soit 0,4 à 0,5 % du nombre de patients en Egypte), bénéficieront d’une réduction de 99 % sur le prix du médicament, qui sera vendu à 2200 L.E. la boîte», affirme le président de la division pharmaceutique à la Chambre de commerce, Adel Abdel-Maqsoud [le salaire minimum dans le secteur public, officiellement instauré en février 2014, est de 1200 L.E, soit 125 euros].

Huit centres médicaux publics devraient accueillir les patients, sur un total de 26 centres prévus à long terme. Aujourd’hui, seulement trois sont opérationnels, comme le précise le gouvernement. Les patients doivent remplir un formulaire sur le site du ministère www.nccvh.org.eg pour un premier rendez-vous (lire page 8).

«Pratiquement, toutes les familles égyptiennes sont touchées par l’hépatite C», estimait en juillet dernier le Dr Henk Bekedam, représentant de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en Egypte. Donc, 11,8 millions d’Egyptiens sont atteints du virus, d’après l’OMS, soit 14 % de la population. Au moins un habitant sur 10, âgé de 15 à 59 ans, est porteur du virus. Véhiculé par le sang, celui-ci est extrêmement contagieux. Il tue près de 40’000 Egyptiens chaque année. Le représentant de l’OMS a pourtant qualifié de «bonne nouvelle» l’accord en question qui permettrait «des taux élevés de guérison pour un coût sensiblement réduit».

Que croire?

Un espoir mitigé pour le moins. L’opacité qui entoure le contrat, le prix du médicament une fois sur le marché, et surtout son efficacité, sont des questions qui restent pour le moins floues.

sovaldiLe médicament a été approuvé par la FDA (Food and Drug Administration) et la MEA (Agence européenne des médicaments), dans le cadre d’un traitement tri-thérapeutique qui le combine avec le Ribavirin et l’Interféron pour une durée de trois mois. Le traitement tel qu’il est offert sur le marché égyptien propose, à côté de cette trithérapie, une bithérapie (Sovaldi et Ribavirin) pendant six mois. «Une méthode qui n’est pas approuvée», affirme Mohamad Ezz Al-Arab, président du centre des tumeurs à l’institut national d’hépatologie. «Le Sovaldi a été enregistré en Egypte, uniquement, dans le cadre du traitement trithérapeutique», insiste-t-il. «Nous sommes dans une phase d’expérimentation», réplique Mohamad Seoudi, du syndicat des Pharmaciens, en basant son assertion sur le fait que les patients doivent approuver par écrit l’utilisation de leurs résultats de traitement pour la recherche.

Le patient s’engage également à arrêter le médicament en cas d’effets secondaires indésirables … et de rendre les pilules non-utilisées (afin d’éviter la contrebande). «Cela existe dans le monde entier. C’était un processus normal pour évaluer l’efficacité du médicament ainsi que les effets secondaires», réplique Bassem Eissa, vice-président de l’Institut national d’hépatologie.

Parlant sous couvert d’anonymat, un responsable au Comité national chargé du protocole du traitement, précise qu’il y a eu des expériences sur le génotype 4 du virus (le type présent en Egypte), au Centre national du foie, à l’Université du Caire et à l’Université d’Al-Mansoura, ainsi qu’aux Etats-Unis. Il affirme que les résultats seront publiés en novembre. «Le nombre de patients faisant l’objet de ces recherches n’est en aucun cas suffisant», rétorque Mohamad Seoudi, du syndicat. Selon lui, ils ne sont que 28 aux Etats-Unis et 103 en Egypte. Le syndicat des Pharmaciens décrie un conflit d’intérêts. «Les médecins qui mènent la recherche, et qui donc sont en relation avec la firme pharmaceutique Gilead, sont eux-mêmes qui discutent du prix et des conditions de vente du médicament au nom de l’Egypte», dénonce Seoudi.

Le manque de transparence de l’accord conclu avec Gilead soulève des points d’interrogations sur la possibilité de produire le médicament en Egypte. Il existe deux possibilités. La première serait pour l’Egypte de produire le médicament à un prix très bas et de le commercialiser sans marge de profit. C’est la méthode intitulée Licence obligatoire. Les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur la propriété intellectuelle signés à Doha en 2009, et l’article 22 de la loi égyptienne de la propriété intellectuelle, permettent au chef du gouvernement de prendre cette décision, quand la maladie relève de l’épidémie. Pourtant, les accords avec Gilead ne font aucune référence à cette possibilité.

Pourquoi l’Egypte a-t-elle renoncé à ce droit? Contacté par téléphone, Moustapha Ibrahim, sous-secrétaire au ministère de la Santé pour les affaires pharmaceutiques, s’est abstenu de tout commenter. «Il faut poser la question au ministre», dit-il. La deuxième possibilité serait pour l’Egypte de produire le même médicament sous un autre nom commercial.

Prix élévé

Selon une étude publiée le 6 janvier 2014 par l’Université Oxford, le prix du Sovaldi varie entre 68 et 136 dollars (soit entre 486 L.E. et 972 L.E.). «12 firmes égyptiennes, dix privées et deux des secteurs des affaires, se sont faites enregistrer pour produire des médicaments similaires au Sovaldi. Sur les dix firmes privées, cinq ont eu un traitement privilégié dans le processus d’enregistrement», dit Mahmoud Fouad, avocat et directeur du Centre égyptien pour les droits aux médicaments, tout en dénonçant un manque de transparence.

Pour l’instant, une compagnie pharmaceutique privée, Pharma Overseas, s’est procuré le droit de distribution du Sovaldi, sur recommandation de la compagnie Gilead, qui a insisté à avoir affaire avec une firme privée. «Normalement, c’est le gouvernement égyptien qui est supposé avoir la décision», s’intrigue Abdel-Maqsoud, de la Chambre de commerce.

Selon l’article 144 de la loi 127/1959, la Compagnie égyptienne pour le commerce des médicaments est responsable de la distribution des médicaments. Le conflit entre firmes privées et publiques concerne, naturellement, le prix du médicament, et par conséquent, l’accès au traitement.

Sovaldi coûte 84’000 dollars aux Etats-Unis, pour un traitement qui s’étend sur trois mois. Pour cette même période de traitement, le gouvernement propose le Sovaldi à environ 2200 L.E. la boîte en Egypte. Mais à ce prix, le médicament n’est disponible que dans les pharmacies affiliées au ministère, et pour un nombre limité de patients.

Une fois dans les pharmacies privées, le Sovaldi sera vendu à près de 14’940 L.E. par boîte de 30 pilules. Il y a en Egypte 11,8 millions de patients de l’hépatite C, selon l’OMS. Ainsi, le nombre de patients visé par ce traitement jusqu’en juin 2015 ne sera que d’environ 0,5 % du total des patients en Egypte. Bassem Eissa, de l’Institut national d’hépatologie, estime que seuls 20 % des malades ont vraiment besoin du Sovaldi. «Déjà ils sont 600’000 candidats à s’inscrire sur le site web», dévoile un responsable du Comité national chargé du protocole du traitement ayant requis l’anonymat! (publié dans Al-Ahram, le 29 octobre 2014) .

___

[1] L’épidémie d’hépatite C en Egypte remonte à des décennies. Elle est liée aux campagnes nationales de traitement massif de la bilharziose [maladie tropicale touchant 200 millions d’habitants dans le monde, l’homme contracte les bilharzies au contact de l’eau qui permet le passage à travers la peau des larves du parasite]. Au début des années 1960 et jusqu’au milieu des années 1980, près de 7 millions d’Egyptiens vivant dans les régions du Delta du Nil et de la Haute-Egypte ont été traités par injection intraveineuse de sels d’antimoines, avec du matériel à usage multiple. A l’époque, les seringues en verre utilisées pour les campagnes de vaccination de masse n’étaient pas convenablement stérilisées entre deux vaccinations. Le virus de l’hépatite C, qui était déjà présent mais inconnu (le virus n’a été découvert qu’en 1989), a été diffusé et a contaminé une proportion très importante de la population, des jeunes de 5 à 20 ans. Et l’hépatite C est une maladie qui a une très longue incubation, il faut environ 20 à 30 ans entre le moment de l’infection et celui du développement des complications de la maladie.

4496562_7_ac64_le-siege-du-laboratoire-pharmaceutique_18f1bea9e860c4f225bbabe56ad34585[2] Gilead Sciences (Foster City, Californie), dans son dernier rapport financier pour le troisième trimestre 2014 (clos 30 septembre 2014), déclare des ventes totales de 5,97 milliards de dollars. Sur ce montant, les ventes de Sovaldi représentent 2,80 milliards. Les redevances (royalties) et revenus pour contrat de distribution rapportent une somme nette de 323,6 millions de dollars, en hausse par rapport à septembre 2013. Le chiffre d’affaires assuré par le Sovaldi sur les 9 premiers mois de 2014 est de 8,55 milliards. Le médicament qui rapporte le plus à la firme (par rapport à l’Atripla au Truvada, etc.). Le Sovaldi est en voie de diffusion dans des pays capitalistes «sous-développés». Il ne présente, pour l’heure, qu’une fraction limitée par rapport aux ventes aux Etats-Unis et en Europe. Mais un pays comme l’Egypte compte pour imposer un tel médicament. En effet, ce pays réunit le plus haut taux de malades atteints par l’hépatite C au monde. Gilead Sciences va connaître dans un futur proche la concurrence d’autres pharmas qui avancent dans la médication de l’hépatite C: Johnson&Johnson, Bristol-Myers Squibb et Merck&Co. Faire un geste pour s’imposer en Eygpte possède toute son importance. Selon le rapport de Thomson Reuters Pharma (21 mars 2014), le volume des ventes de Solvadi devrait atteindre 9,1 milliards de dollars en 2017. C’est un véritable blockbuster (médicament qui fait exploser les ventes) pour les pharmas, entre autres dans les pays «en développement», où une un couche de la population ayant un certain pouvoir d’achat représente un marché captif très important quantitativement. Les prix peuvent donc être négociés car le retour sur investissement est assuré par les prix imposés dans les pays du centre. D’où l’action quasi philantropique de Gilead qui a fourni aux institutions égyptiennes un discount de 99%. Le coût en Eygpte est de 900 dollars pour un traitement de 12 semaines; par contre aux Etats-Unis le traitement coûte 84’000 dollars. Ce qui a conduit non seulement à des questions sur la structure de ce prix, mais aussi à des demandes d’aide étatique de la part des assurances! (Rédaction A l’Encontre)

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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