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La Brèche

A propos du syndicalisme en Egypte

Publié par Alencontre le 18 - novembre - 2013

Par Alain Baron

L'actuel ministre du Travail, Kamal Abou Aita

L’actuel ministre du Travail, Kamal Abou Aita

Ce qui suit ne concerne que les structures organisant les salarié·e·s en tant que tels, et non pas celles organisant avant tout les professions libérales, comme en France l’Ordre des médecins ou l’Ordre des avocats. A noter que c’est dans ce type de secteur que les islamistes ont, depuis l’époque de la dictature de Moubarak, des points d’ancrage importants.

Avant la révolution 2011, l’ETUF, légalement présentée comme une centrale syndicale de salarié·e·s, était en réalité un «bout» de l’appareil d’Etat. Elle jouissait, au moins jusqu’en 2009, du monopole de représentation des salarié·e·s. Face à cela existaient quelques organisations parasyndicales, légales ou non, comme par exemple le CTUWS (Center of Trade Unions and Services) dirigé notamment par Kamal Abbas.

Les choses n’ont commencé à changer qu’à partir de 2009 avec la légalisation du premier syndicat indépendant, dans le secteur des impôts fonciers, présidé par Kamal Abou Aita [actuel ministre de la Main-d’œuvre et du Travail].

Après la chute de Moubarak, les syndicats indépendants se sont multipliés, et une première centrale syndicale indépendante, l’EFITU [Egyptian Federation of Independent Trades Unions], a été fondée avec notamment à sa tête le nassérien Kamal Abou Aita, et une militante de “Renouveau socialiste”, Fatma Ramadan.

En avril 2013, a été créée une seconde centrale indépendante, l’EDLC [Egyptian Democratic Labour Congress], en grande partie animée par des militants liés historiquement à l’association CTUWS, qui a continué à avoir une existence séparée.

Le nombre de membres de ces deux centrales indépendantes est totalement invérifiable, car très peu d’adhérents versent en réalité une cotisation. En effet, le cadre légal d’avant 2011 n’a pas changé à ce jour, et la plupart des salarié·e·s continuent à voir déjà leur paye amputée automatiquement chaque mois d’une cotisation obligatoire pour l’ancienne centrale officielle ETUF, à laquelle l’adhésion est encore souvent quasiment obligatoire. Celle-ci gérant l’assurance-maladie et les retraites, parvenir à démissionner de l’ETUF est souvent le meilleur moyen de perdre le droit aux prestations sociales, voire de se faire licencier.

De nombreux membres de syndicats indépendants doivent, par ailleurs, militer clandestinement: la loi interdit en effet la présence de deux structures syndicales différentes sur le même lieu de travail. Il suffit à un patron d’invoquer l’existence préalable d’un autre syndicat, ou d’en créer un de façon préventive, pour se voir reconnaître par les tribunaux le droit de licencier celles et ceux qui tentent de créer un syndicat indépendant.

Dans ces conditions, le nombre d’adhérents affiché par les deux nouvelles centrales relève avant tout de l’effet d’annonce: il cherche à se rapprocher de ceux annoncés par l’ancienne centrale officielle ETUF qui déclare quant à elle autour de quatre millions de membres. L’EFITU annonce en général le chiffre invérifiable de 2 millions de membres et l’EDLC, plus modestement, celui de 150’000.

Dans ces conditions, les structures syndicales indépendantes restent extrêmement fragiles et n’ont en rien un poids comparable à celui de l’UGTT en Tunisie.

Une nouvelle loi établissant les libertés syndicales avait été écrite en mars 2011. Mais les militaires, puis les islamistes en ont bloqué l’adoption. Suite à la destitution du Président islamiste par les militaires le 3 juillet 2013, le nassérien Kamal Abou Aita, qui présidait la centrale indépendante EFITU est devenu ministre du Travail à la mi-juillet 2013. Il justifie notamment sa participation au gouvernement par la possibilité de faire enfin adopter cette loi. Reste à savoir si ses amis du gouvernement accéderont à cette demande. Le fait que dans le «comité des 50» chargé de modifier la Constitution, les deux places destinées aux syndicalistes aient été offertes à des adversaires farouches du syndicalisme indépendant ne pousse guère à l’optimisme en ce domaine. [1] Il s’agit en effet d’un représentant de la centrale ETUF aux ordres du pouvoir en place avant 2011, et d’une centrale fictive mise en place par un patron s’occupant de recruter du personnel pour les pays du Golfe! [2]

A noter que le 22 août, Kamal Abbas du CTUWS a été nommé au Conseil national pour les droits humains (NCHR).

En ce qui concerne l’ancienne centrale ETUF, une partie de ses responsables nommés par la dictature de Moubarak, ont été remplacés par des islamistes, lorsque ceux-ci ont été au pouvoir entre juin 2012 et début 2013. (Article publié pour Union syndicale Solidaires)

Lecture complémentaire: outre la revue internationale de Solidaires publiée à l’automne 2011 http://orta.pagesperso-orange.fr/solidint/revues/revue-7.htm, lire l’interview de Kamal Abbas et la note parues dans Al-Ahram hebdo du 7 août 2013.


[1] « Ce comité n’est pas représentatif des divers secteurs de la société », dénonce Fatma Ramadan, responsable à la Fédération indépendante des syndicats ouvriers (EFITU). « Comment se fait-il que seuls 2 membres représentent plus de 25 millions d’ouvriers et que 2 autres représentent autant d’agriculteurs et de fermiers ? », se demande-t-elle. « Le président de la Fédération du syndicat ouvrier (ETUF) a été choisi grâce à son poste alors qu’il est engagé dans une guerre contre un projet de loi favorable aux libertés syndicales. Ces gens-là sont plus proches du pouvoir que de ceux qu’ils sont supposés représenter », dénonce encore Ramadan qui croit que les droits économiques et sociaux des couches moyennes et pauvres « n’auront personne pour les défendre ». (Al-Ahram hebdo du 13-19 novembre 2013)

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