mercredi
26
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

La métamorphose d’un empire, enquête sur l’ex-roi de l’amiante

Publié par Alencontre le 14 - février - 2012

Par Patrick Herman (avec précisions CAOVA)

Le 14 février 2012, le quotidien grand public de Suisse française, Le Matin, titre en une : «Procès Eternit. Le milliardaire suisse en prend pour 16 ans». Le milliardaire est Stephan Schmidheiny, ex-propriétaire et patron d’Eternit. Il a été jugé responsable d’une «catastrophe sanitaire et environnementale». Pierrette Iselin, du Comité d’aide et d’orientation des victimes de l’amiante (CAOVA), a assisté au procès qui s’est tenu à Turin, le 13 février 2012. Depuis une salle du tribunal, elle a vu la projection, sur un grand écran, de la lecture de la sentence. Elle indique au journaliste du Matin : «C’était un moment extrêmement fort. Il y a eu un tonnerre d’applaudissements quand on a su qu’ils étaient condamnés [soit Stephan Schmidheiny et le baron belge Jean-Louis Marie Ghislain de Cartier de Marchienne]. Pierrette Iselin poursuit: «C’était aussi très fort de voir le soupir de soulagement des familles, plus tard, quand chacune d’elle a appris la réparation financière qu’elle recevrait». Elle ajoute: «Nous allons d’abord nous battre pour que s’ouvre un second volet du procès d’Eternit, celui des victimes italiennes de l’amiante en Suisse, dont beaucoup n’ont pas été indemnisées. Le verdict va aussi favoriser les dossiers en attente en Suisse, notamment deux plaintes qui étaient bloquées outre-Sarine [Suisse alémanique] et qui iront bientôt Strasbourg [Cour européenne des droits de l’homme]. Sans parler des procès qui vont certainement s’ouvrir en France ou au Brésil.»

Alain Bobbio, secrétaire de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (ANDEVA) rappelait, le 5 juillet 2011 (quotidien metro), qu’en France on «compte»: «Entre 3000 et 4000 [morts] par an, soit dix par jour environ. Et entre 1995 et 2025, 100’ 000 personnes – c’est la fourchette basse – seront mortes en France en raison de l’utilisation industrielle de l’amiante.»

A la question du journaliste, «Un procès tel que celui qui est en cours en Italie est-il possible en France?», Alain Bobbio répondait: «On le souhaite! Mais la législation est plus répressive en Italie en matière de santé au travail et la volonté des magistrats de préserver la santé des travailleurs peut-être plus ferme. En France, les premières plaintes au pénal ont été déposées en 1996, notamment contre Eternit. Mais ces plaintes pour homicide par imprudence ont végété, dispersées dans différentes juridictions de France, avant finalement d’être regroupées en 2005 au Pôle de santé publique du TGI [Tribunal de grande instance] de Paris et placées entre les mains de magistrats spécialisés. Le problème est qu’ils n’ont pas assez de moyens, et que la volonté politique manque pour enfin organiser un procès qu’on attend depuis 15 ans. Par ailleurs, il existe déjà une quinzaine de milliers d’actions en indemnisation au civil pour faute inexcusable des employeurs, qui ouvrent la voie à l’indemnisation des victimes» Lors du journal matinal de France Culture, ce 14 février 2012, Alain Bobbio soulignait l’importance de la sentence prononcée à Turin pour la poursuite d’une bataille similaire en France.

La Neue Zürcher Zeitung du 13 février 2011 (page 15) ose titrer «Schauprozess in Turin», autrement dit un «procès mis en scène à Turin»! Quand il s’agit de défendre un membre de la classe dominante, le quotidien zurichois – qui avait à sa tête, il y a peu, le patron de la banque Wegelin, Konrad Hummler, spécialiste de l’accueil de riches Américains fraudant le fisc et dont l’UBS voulait se débarrasser! – ne recule pas devant les titres qui… mettent en scène sa vraie nature : celle de porte-parole et champion des Wirtschaftsführer.

Que l’un des défenseurs de Stephan Schmidheiny soit l’ex-conseiller fédéral Hans Rudolf Merz – collectionneur de troupeaux de vaches en bois appenzelloises et ami de la famille Schmidheiny, qui lui a assuré son ascension sociale – ne relève pas de la mise en scène. C’est simplement une illustration pédagogique du Who owns Whom. On parle beaucoup de Stephan, qui vit dans la Suisse de l’Amérique centrale : le Costa Rica. Mais, il ne faudrait pas, cependant, oublier son frère, Thomas Schmidheiny, le patron du géant mondial du ciment: Holcim. Il pourrait être offusqué par le succès médiatique actuel du «petit». Il l’épaulait lorsque le papa, Max, organisait la présence «helvétique» en Afrique du Sud ou dans le Brésil des militaires et dans bien d’autres pays.

 

CAOVA, sur son site, a mis en ligne, en décembre 2011, une enquête publiée dans la Revue XXI (juillet-septembre 2011), enquête signée Patrick Herman. A juste titre,  CAOVA indique (voir ci-dessous) les raisons pour lesquelles il a placé sur son site cet article et les réserves que CAOVA a sur le «mode de faire» du journaliste. Néanmoins, cette enquête offre de nombreuses informations fort utiles. Nous reproduisons ici cet article. Les passages en rouge et entre crochets sont de CAOVA, comme expliqué dans l’introduction ci-dessous, signée CAOVA ; ceux mis entre crochets, en noir, sont de la rédaction de A l’Encontre. (Rédaction A l’Encontre)

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Notre site CAOVA.CH vous propose un article tiré de la Revue XXI  de juillet à septembre 2011, signé Patrick Herman, journaliste.

Ceci pour quatre raisons:

1.- Ce texte concerne directement les victimes, leurs proches et tous ceux et celles qui militent pour l’aide aux victimes et l’abandon de l’amiante dans le monde.

2.- Nous corrigeons de ce fait l’absence de cet article qui comme tout autre devait être interdit à la plupart des personnes concernées de se le procurer.

3.-  Cet article est largement inspiré de la documentation que nous avons remise à son auteur et de l’aide qui lui a été apportée en Suisse, en Italie et au Brésil. Il omet malheureusement de citer ses sources et d’informer ses lecteurs des principaux ouvrages qu’il a exploités. Il s’agit notamment: de Eternit poison et domination, Robert Lochhead, entre autres, 1983; de notre traduction de l’ouvrage de R.F. Ruers e N. Schouten Eternit le blanchiment de l’amiante sale, 2006 et de Amiante & Eternit de Maria Roselli, 2008, traduit de l’allemand en français, en espagnol et en anglais à paraître en juin 2012 à Londres.

4.- Enfin ce long article contient passablement d’erreurs et de lacunes ; nous signalons les principales en rouge entre crochets [ ]. Revue XXI juillet à septembre 2011. Prix CHF 24.90. (CAOVA)

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Peu à peu, une île de couleur blanc gris était apparue au beau milieu du Pô. Une plage aussi s’était formée sur la berge du fleuve, non loin du quartier industriel et populaire de Ronzone, dans la petite ville de Casale Monferrato. Dans les années 1960, elle avait atteint jusqu’à trois hectares. On l’appelait la «spiaggia dell’Eternit» («la plage d’Eternit»). Le dimanche, les habitants de Casale passaient un moment de détente au bord du fleuve. On se retrouvait entre amis, on faisait des grillades, on se baignait, les enfants jouaient et, sur l’île, les pêcheurs lançaient leurs hameçons dans le courant.

Trente ans plus tard, le 3 mai 2010, l’île et la plage du Pô s’invitent au palais de justice de Turin. Ce jour-là, la géologue Laura Turconi est auditionnée à la demande du ministère public qui veut comprendre l’apparition de l’île blanche. La scientifique n’a pas à chercher bien loin: les déchets d’amiante-ciment de l’usine Eternit de Casale étaient évacués là.

Un document de l’entreprise, daté de 1976, atteste que le Pô est devenu une décharge bon marché pour la filiale piémontaise d’Eternit, multinationale de l’amiante-ciment. Enrico Bagna, chargé par la société de l’évacuation des résidus et entendu comme témoin, explique qu’il déversait chaque jour cinq cents kilos de déchets sur la berge:

«Je jetais deux bennes chaque semaine dans le Pô. Je récupérais les déchets dans des containers ouverts, je les transportais à travers les rues de Casale jusqu’à la berge et je les aplatissais avec une pelle mécanique. Eternit ne m’a jamais demandé de couvrir d’une bâche mon chargement et n’a jamais demandé de trouver un autre site.»

Ce n’est pas tout. Partant de l’usine, un canal aboutissait directement au Pô. Ancien salarié d’Eternit, Ezio Buffa se souvient du nettoyage du samedi matin: «Les résidus de la pâte d’amiante-ciment récupérés dans les machines étaient jetés dans ce canal et l’eau les emmenait au Pô. Ce n’étaient pas des brouettées, mais des wagons entiers. Les autres nettoyages se faisaient au balai. Ceux qui le faisaient sont tous morts. La poussière volait partout, comme des plumes de poule.»

C’est ainsi que sont nées, au fil des ans, une île et une plage lunaires et désertiques, où toute la végétation mourait. L’héritage, expliqua la géologue, devait perdurer de longues années: en 1998, soit douze ans après la faillite et la fermeture de l’usine Eternit, une étude préliminaire avant assainissement du lieu relevait encore douze mille mètres cubes de déchets amiantés.

La végétation n’était pas seule à mourir. Aujourd’hui encore, la petite ville de Casale Monferrato, surnommée «la ville blanche», continue de dresser la liste des morts et des malades dus à la poussière d’amiante. Chaque semaine, quelqu’un meurt du mésothéliome, le cancer de la plèvre.

Stephan Schmidheiny

Le procureur et le milliardaire

Accueillie avec enthousiasme dans cette région rurale célèbre pour ses truffes, ses vignes et ses appellations Grignolino et Barbera, l’usine Eternit – promesse d’un salaire à chaque fin de mois et perspective d’un mieux-être – s’est révélée une bombe à retardement. Depuis un an et demi, les «épargnés» d’Eternit et les familles des victimes se retrouvent chaque lundi au palais de justice de Turin [Il y a eu 66 audiences étalées sur 82 lundis] . Sur leur poitrine, un badge: «Strage Eternit: Giustizia» («Massacre Eternit: justice »).

Silencieux sur les bancs réservés au public, ils ont attendu des années la mise en examen des dirigeants d’Eternit depuis le 10 décembre 2009. Pour y parvenir, il a fallu la ténacité d’un procureur, Raffaele Guariniello, opposé dans un duel à distance à un homme d’affaires suisse, Stephan Schmidheiny.

Depuis des décennies, Raffaele Guariniello mène des procédures et des procès sur les questions de sécurité au travail. Stephan Schmidheiny, la soixantaine et d’une grande discrétion, qui dirigea pendant une dizaine d’années [15 ans de 1975 à 1990] l’empire de l’amiante-ciment hérité d’une saga industrielle familiale, figure régulièrement dans les trois cents plus grandes fortunes mondiales du classement du magazine américain Forbes: ses avoirs oscillent entre 2 et 3 milliards de dollars.

L’enquête du procureur Guariniello débute en 2001, sur le chef d’homicide par négligence. Douze anciens ouvriers d’Eternit, rentrés en Italie après avoir travaillé dans une usine suisse du groupe, sont morts du cancer de la plèvre. Après avoir bataillé des années pour obtenir les dossiers médicaux et la liste des ouvriers italiens ayant travaillé en Suisse, le procureur élargit son enquête aux usines italiennes de l’entreprise à Cavagnolo, Rubiera, Bagnoli et Casale, la « ville blanche ». Plus il avance, plus les dossiers des victimes s’empilent. Ils finissent par se compter en milliers, anciens salariés mais aussi habitants de Casale.

«Une bataille pour la justice»

Le procureur Guariniello a une haute idée de son métier. Il n’entend pas restreindre son action aux seuls directeurs des usines italiennes: il veut remonter aux donneurs d’ordre, en clair aux dirigeants du groupe Eternit. À plusieures reprises, Stephan Schmidheiny, l’héritier de l’empire de l’amiante, tente d’échapper au procès. Quelques dizaines de millions d’euros d’indemnisation sont d’abord proposées, selon le journal local Il Monferrato, en guise «d’expression d’un sentiment de solidarité en accord avec l’esprit philanthropique et la sensibilité sociale de Stephan Schmidheiny», explique maître Di Amato, un des vingt-trois avocats de l’homme d’affaires suisse. L’Association des familles des victimes de Casale refuse la transaction: «Il n’est pas question d’argent, mais d’une bataille pour la justice.» Une seconde négociation se déroule à l’Hôtel de la Paix à Lugano, entre avocats, dans les salons de l’établissement quatre étoiles. Le nombre de victimes représentées ne dépasse alors pas quatre cents à cinq cents personnes. A la fin de la journée, assure Sergio Bonetto, avocat des parties civiles, «nous nous sommes mis d’accord sur la somme de 150 millions d’euros ainsi que sur la création d’une sorte de fonds d’indemnisation pour les autres victimes». Mais au moment de conclure, le négociateur d’Eternit s’absente pour téléphoner. Les heures passent. À son retour, l’homme a le visage fermé: le groupe a préféré tenter de faire voter une loi en Italie pour régler le problème. La négociation tombe à l’eau. La même année, le prix de la Fondation Max Schmidheiny, créée par son fils Stephan, est remis à Romano Prodi [Economiste, professeur à l’Université de Bologne ; professeur invité à Standford et à Harvard, respectivement en 1968 et 1974; Président de la Commission européenne de septembre 1999 à octobre 2004 et président du Conseil des ministres italien de mai 2006 à mai 2008- Réd.]

Le troisième round n’est pas plus couronné de succès. Il se déroule au milieu des années 2000. Le procureur Guariniello a ouvert son instruction, le temps presse. Les avocats ont changé, la stratégie aussi, les discussions reprennent. Une rencontre est organisée à Milan pour envisager la création d’un fonds d’indemnisation privé. En échange, les avocats de Stephan Schmidheiny exigent qu’il n’y ait ni procès civil ni procès pénal en Italie. Fin des tentatives d’accord à l’amiable.

L’enquête est close en août 2007, les conclusions sont transmises aux juges de l’audience préliminaire. Les trois coups sont frappés en décembre 2009. Stephan Ernest Schmidheiny (pour Eternit Suisse) et Jean-Louis Marie Ghislain de Cartier de Marchienne (pour Eternit Belgique), qui ont dirigé les usines italiennes du groupe, sont accusés d’avoir provoqué un désastre sanitaire toujours en cours en omettant de prendre les mesures de sécurité adéquates. Ils risquent douze ans de prison.

Remonter au début de l’histoire

Cela fait vingt ans que je m’intéresse de très près au dossier de l’amiante. Depuis qu’un paysan m’a interpellé sur le trottoir d’un petit village du sud de la France où je me suis établi au début des années 1970. Un atelier de conditionnement d’amiante traitait jusqu’à trois mille tonnes par an. Satisfait de son activité, l’artisan avait décidé de doubler sa production et construit mille mètres carrés de hangar à la sortie du village, à côté des terres du paysan qui, inquiet de ce voisinage, cherchait des informations. Il s’était adressé à moi. Et je promis d’aller aux nouvelles. J’allais découvrir, bien au-delà d’un simple problème de pollution et de santé publique, un véritable continent. S’y croisaient industriels, syndicalistes, médecins, hommes de pouvoir, ouvriers, inspecteurs du travail et scientifiques ainsi que stratèges en communication. Les uns avaient en ligne de mire leur carrière, l’argent ou le pouvoir, les autres assumaient le rôle ingrat du lanceur d’alerte ou du défenseur du droit à la santé. Pour comprendre quelque chose, il fallait balayer du regard le siècle précédent. L’histoire donnait le vertige. Très vite, je retrouvai ceux de Jussieu [Université Paris 6, le principal animateur était Henri Pézerat. Voir : Collectif intersyndical sécurité des universités Jussieu, Danger ! amiante, Maspero, Paris, 1977, 423 pages. C’est à notre connaissance le premier ouvrage francophone qui informe sur le lobby Eternit et Stephan Schmidheiny] , les pionniers des années 1975. Puis, je me rendis à Balangero, la mine piémontaise qui alimentait mon atelier villageois, et au Brésil, une des places fortes de l’industrie mondiale de l’amiante. Cette histoire ne m’a plus quitté, voilà ce que je me dis dans le train qui roule vers Turin en ce printemps 2010. Après des années de procédure, le procès va débuter. J’ai entre les mains un livre publié aux éditions Stampfli à Berne. Signé par deux journalistes de la presse économique zurichoise [René. Lüchinger et Ueli Burkhard, Stephan Schmidheiny. Sein langer Weg zu sich selbst, 2009, Stämpfli Verlag] et relu par le porte-parole suisse du milliardaire, il s’intitule « Stephan Schmidheiny, son long chemin vers lui-même. Héritier, entrepreneur, philanthrope ». [Ce livre n’est pas traduit en français!] Un «philanthrope» mis en accusation à Turin, est-ce possible? Cette question, la fondation Avina [«Action Vie et Nature», (sic), en espagnol], créée par l’homme d’affaires suisse, la pose dans un communiqué publié au Brésil le 6 janvier 2010: «La fondation regrette qu’on manipule la souffrance légitime d’un groupe de travailleurs italiens pour dénigrer un pionnier de la responsabilité sociale des entreprises […]. II est difficile de comprendre pourquoi le tribunal de Turin accuse Stephan [Schmidheiny], reconnu comme un pionnier mondial de la substitution de l’amiante dans l’industrie. » La justice italienne se trompe-t-elle de cible…?

Un fait étrange vient troubler le tableau. La consultation des procès-verbaux des audiences de la fin avril 2010 révèle qu’un système de surveillance avait été mis en place afin de permettre au milliardaire suisse d’être informé de la situation en Italie. Une consultante de la petite ville de Casale Monferrato, Maria Cristina Bruno, journaliste à ses heures pour le journal paroissial local, avait ainsi été recrutée en 1990 par une agence de relations publiques milanaise chargée d’éviter que les noms des propriétaires d’Eternit soient cités dans la presse. Elle devait adresser à son employeur un rapport mensuel sur tout ce qui concernait Stephan Schmidheiny en Italie. «Au vu des nombreux rapports remis par la consultante, les dirigeants d’Eternit étaient au courant de la situation sous tous ses aspects», releva le substitut du procureur de la République, Sara Panelli.

Aspects environnementaux, incidence du mésothéliome sur les habitants, état d’avancement d’un éventuel procès, stratégie des avocats, nourrissaient les comptes-rendus de Maria Cristina Bruno, qui participait aux réunions de l’Association des familles des victimes, questionnait les avocats et transmettait, jusqu’en 2006, les informations recueillies en échange de 4’000 à 5’000 francs suisses (3’000 à 4’000 euros) par mois.

L’enquête du ministère public ayant mis au jour de nombreux contacts avec une société du milliardaire suisse, une perquisition fut lancée dans les locaux milanais de l’agence de relations publiques. Des documents saisis, il ressortait que l’héritier du groupe Eternit dépensait beaucoup pour être informé. Selon Paolo Rivella, expert pour le ministère public, «entre 2001 et 2005, Stephan Schmidheiny a versé un million d’euros à l’agence MS&L Bellodi de Milan pour organiser un réseau d’informateurs capables de manipuler l’information sur l’amiante […]. Une attention particulière était, en outre, donnée a l’objectif de garder l’accusé principal en dehors des possibles procès […] Stephan Schmidheiny, lit-on dans une note envoyée en 2000 depuis la Suisse à Milan, ne doit jamais comparaître quelle qu’en soit la raison». Où était passée la responsabilité sociale des entreprises dont Stephan Schmidheiny se faisait le héraut ? Quelque chose ne collait pas. Il fallait remonter au début de l’histoire.

Le périple brésilien de l’héritier

La première partie du livre des éditions Stampfli, « Stephan Schmidheiny, son long chemin vers lui-même » [Editions Stämpfli Verlag AG, Berne, 2009. A ce jour, cet ouvrage n’est paru qu’en allemand], est intitulée « L’héritier« . Elle scène la saga familiale qui, à travers l’histoire de trois générations, a mené à la naissance et au développement de l’empire Eternit.

Parmi la trentaine de pages consacrées à l’enfance, l’adolescence puis l’entrée dans la vie active du futur homme d’affaires, seules deux relatent son périple brésilien. Encore étudiant, le jeune Stephan, qui dit avoir envisagé de devenir missionnaire, éprouve le besoin de voir du pays [Il est envoyé par son père]. Nous sommes en 1969, il s’envole pour le Brésil afin d’effectuer un stage de formation dans le plus grand établissement d’amiante ciment d’Amérique latine à Osasco, dans la banlieue de Sao Paulo. Stagiaire anonyme, il ouvre et vide les sacs d’amiante, travaille sur machine et conduit un chariot élévateur. «Couvert de poussière blanche de la tête aux pieds comme n’importe quell travailleur indigène […] le futur héritier du groupe industriel […] partage avec les ouvriers la table de la cantine […]. La menace pour la santé que représente l’amiante n’est pas un sujet de conversation parmi les ouvriers […]. Plus d’un connaît des travailleurs qui, malgré le handicap professionnel d’une pneumoconiose, se sont éteints dans la paix à 90 ans» [Il est bon de rappeler que cette année-là, en 1969, les Schmidheiny savaient depuis 1950 que l’inhalation d’amiante provoquait des cancers des poumons et depuis 1962, des cancers de la plèvre].

Cette année 1969 où le jeune Suisse effectue son stage à Osasco est celle où le Brésil, sous dictature militaire, promulgue l’acte institutionnel n°5 qui suspend toutes les libertés. C’est aussi une période prometteuse pour le groupe Eternit qui détient, depuis deux ans, 50 % des parts d’une nouvelle mine d’amiante dans l’Etat de Goias, à Canabrava [la mine est à Cana Brava]. Allez savoir ce que le jeune Stephan retient de son séjour, lui qui, selon ses biographes, «s’en met plein les oreilles au cours de nuits agitées, car après tout il est jeune et les filles brésiliennes sont charmantes».

Les anciens ouvriers de l’usine Eternit d’Osasco ont peut-être plus à dire que les deux journalistes zurichois auteurs de la biographie. J’en rencontre cinq, au Brésil, tous entrés à l’usine d’Osasco dans les années 1950 et 1960. Eliezer, Joao Batista, Esdraes, Walter et Antonio totalisent à eux seuls plus d’un siècle de travail chez Eternit. L’établissement comptait près de mille sept cents ouvriers, expliquent-ils, et produisait des tubes, des plaques pour la construction, des citernes pour l’eau, des abreuvoirs, des bacs à fleurs.

Les machines tournaient 24 heures sur 24. «Excepté le travail des machines, tout était fait à la main, me dit Joao Batista. J’ai travaillé dans l’atelier de coupe des tôles [plaques planes et ondulées] et des tubes [tuyaux]. Tout était fait à sec. A partir de 1967, ils ont commencé un peu à mouiller le sol. On gardait les vêtements de travail blancs de poussière toute la semaine. Nos femmes les lavaient en fin de semaine. Je suis le seul encore en vie de ceux qui ont travaillé dans l’atelier de coupe.» Au moulage, la finition se faisait manuellement, avec des limes et des couteaux. Une couche d’amiante épandue sur le sol évitait que les vases finis soient en contact avec la terre. «Comme le travail était dur, on suait beaucoup, se souvient Walter. La poussière collait sur le corps et brûlait. Ça brûlait autour du masque jusqu’à faire une blessure. Quand les camions passaient, une poussière épouvantable envahissait les maisons et les gens tombaient malades.»

Les ouvriers étaient-ils avertis d’un risque quelconque? Eliezer, président de l’Association brésilienne des victimes de l’amiante, prend la parole: «Les patrons n’ont pratiquement parlé de rien. On faisait une radio des poumons dans un camion qui passait. Quand on demandait si les radios étaient normales, il n’y avait qu’une seule réponse: «Tudo bem» [« Tout va bien »]. Ils savaient que ça donnait l’asbestose, mais ils ne le disaient jamais. Ils disaient que c’étaient des pneumonies et que les maladies étaient dues au tabac et à la boisson. Simplement, le ponçage manuel était interdit lors des visites importantes, celles des Suisses ou de l’inspection du travail. »

Les syndicats pouvaient-ils faire quelque chose? Les réponses sont unanimes: «Le syndicat n’entrait pas chez Eternit. Lors de la grande grève de 1968 des métallos contre le régime militaire, l’usine a été la seule à ne pas faire grève. Si un ouvrier se syndiquait, sa cotisation étant prélevée sur sa fiche de paie, il était aussitôt repéré et viré. »

«Vous souvenez-vous de votre stage ?»

Le jeune Stephan Schmidheiny a-t-il travaillé avec eux, à la production? «Nous n’avons jamais vu un étranger suisse ou allemand travailler à la production. Jamais, jamais», répondent les cinq anciens d’Eternit Osasco [Leur mémoire a dû être défaillante car la présence active de S. Schmidheiny est certifiée et décrite, entre autre par Mr. Grabenweger dont nous avons publié les griefs qu’il lui adressait à Noël 2003]. Et d’énumérer ceux dont ils se souviennent: «Un Hollandais, un Suisse nommé Bony [Il s’agit d’un Bonï] qui était chef de production et un Japonais. Celui-là était le seul à travailler à la production, il était prêtre-ouvrier. On se souvient des étrangers: s’il y en avait eu un autre, on l’aurait remarqué.»

Le récit du déroulement du stage aurait-il été adapté pour servir d’argument au procès de Turin? Stephan Schmidheiny travaillant dans de telles conditions, ce serait la «preuve» que la dangerosité de l’amiante n’était pas connue. On retrouve là un des arguments majeurs de la défense: à cette époque, on ne savait pas [Ceci est nié par le propre Stephan Schmidheiny qui affirme qu’il a dit à son père, vers le milieu des années 60, donc avant le Brésil, être informé des risques pour avoir lu les études du Dr. Irving Selikoff].

Curieusement, la biographie publiée au début du procès de Turin ne fait pas mention d’un homme-clé. Descendant d’Autrichiens, João Francisco Grabenweger a travaillé de 1951 à 1989 à l’établissement Eternit d’Osasco. C’est lui qui a piloté le jeune stagiaire lors de son passage dans l’usine, c’est lui aussi qui adresse à Stephan Schmidheiny ce courrier en décembre 2003. «Vous souvenez-vous de votre stage au cours des années 1960, lorsque vous travailliez à l’usine d’amiante-ciment d’Eternità Osasco? […]. J’en garde un bon souvenir bien que mon poumon soit fort endommagé par un mal inexorable qui me ronge et progresse: l’asbestose […].Nous, les ex-collaborateurs d’Eternit Osasco, avons travaillé en ignorant tout des risques de l’amiante, avec dévouement et la fierté de construire l’empire de l’amiante-ciment pour votre famille Schmidheiny. Mais qu’avons-nous reçu en échange? Une bombe à retardement implantée dans nos poitrines […].«Nous vous demandons à vous, le patron qui dans la presse vous présentez comme moderne, généreux et juste, qui avez donné 212 milliards [millions, certainement –réd.] de dollars pour vos oeuvres philanthropiques en Amérique latine, si vous seriez aussi disposé à verser seulement quelques millions à l’Association brésilienne des exposés à l’amiante (Abrea) qu’elle pourrait redistribuer aux victimes, selon le degré d’urgence de leurs maladies. Certes, cet argent ne prolongera la vie d’aucun d’entre nous, mais il aiderait au moins à soulager […]Je fais appel à vous au nom des victimes d’Osasco pour que vous appliquiez la plus élémentaire des justices à ceux qui ont donné leur vie pour vous, votre famille et votre entreprise. J’attends sincèrement une prompte réponse de votre part.» [Nous avons publié le texte intégral dont le journaliste s’est inspiré dans notre ouvrage : Eternit, le blanchiment de l’amiante sale, CAOVA, p. 62].

Décédé quelque temps après l’envoi de cette lettre, Joao Francisco Grabenweger n’a jamais reçu de réponse. Il avait perçu 50’000 reals (environ 20’000 euros) de l’entreprise après avoir signé un accord extrajudiciaire l’obligeant à se désister de toute action en justice.

Les arrangements du passé

Pour en savoir plus sur les rapports noués entre Eternit et la junte militaire brésilienne alors au pouvoir, il faut à nouveau écouter les anciens d’Osasco.

En 2010, Eliezer Joao da Souza, le président de l’Association brésilienne des victimes de l’amiante qui travailla à Osasco, a témoigné à la Chambre des députés devant un groupe de travail de la Commission de l’environnement et du développement durable. Les installations de l’armée situées à proximité de l’usine, dit-il, étaient utilisées pour stocker les déchets d’amiante-ciment provenant de la fabrication. Des camions faisaient le va-et-vient. La proximité n’était pas que géographique. Le rapport du groupe de travail parlementaire souligne qu’il existait un processus de négociation permanent entre la société exploitant la mine d’amiante de Cana Brava pour Eternit et les militaires au pouvoir.

Les industriels de l’amiante avaient, en effet, un problème: la loi interdisait aux sociétés étrangères d’exploiter du minerai. Mais Eternit bénéficiait d’un régime d’exception. L’ancien directeur commercial de la société exploitant la mine, Joao Carlos Duarte Paes, expliqua qu’en prenant les décrets autorisant l’extraction de l’amiante, les militaires avaient décidé de considérer Eternit comme une entreprise nationale. Ce qui permit à la firme de doubler rapidement la production. Faire des affaires dans un pays soumis à dictature nécessite du doigté. La famille Schmidheiny pouvait se prévaloir d’une certaine expérience dans l’emploi de travailleurs forcés et de prisonniers de guerre dans l’établissement Eternit de Berlin Rudow sous le IIIe Reich [Voir l’ouvrage de Maria Roselli cité lus haut], exploitation d’une mine d’amiante en Yougoslavie avec les nazis, affaires florissantes dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, ouverture au Nicaragua en 1968 d’une usine dont une partie des actions seront plus tard cédées au dictateur Somoza [?]… De cette histoire, aucune trace dans le chapitre du livre suisse consacré à l’héritier Stephan Schmidheiny [Voir à ce sujet le chapitre «Eternit dans le tiers-monde» dans notre ouvrage Eternit: poison et domination, paru en allemand, français et italien, Veritas Verlag, 1983]. Pour accéder à ces informations, il faut se reporter aux travaux de Maria Roselli, Amiante et Eternit, fortunes et forfaitures, [Editons d’en-bas, Lausanne, 2008] et de Werner Catrina, Der Eternit Report, Stephan Schmidheinys schweres Erbe » [ Ed. Orell Füssli, 1985. Cet ouvrage n’est qu’en allemand] (Le rapport Eternit, le lourd héritage de Stephan Schmidheiny).

Dans son ouvrage, Werner Catrina note que les Schmidheiny «détestaient les nazis» et affirme que, lors d’un séjour en Afrique du Sud, le jeune Stephan, l’héritier en formation de management, jugea «détestable» le régime d’apartheid. Mais les affaires restent les affaires. La famille soutiendra toujours n’avoir aucune responsabilité juridique ou morale. Ne se conformait-elle pas aux lois en vigueur à l’époque dans ces pays?

Au Brésil, Stephan Schmidheiny est tenu pour un héros du développement durable. Sa fondation Avina, créée en 1994 et largement dotée, n’y est pas pour rien: «Pendant les dernières décennies, Stephan a impulsé un grand nombre d’initiatives gobales qui ont conduit de nombreuses entreprises à adopter des pratiques entrepreneuriales responsables du point de vue social et environnemental.» C’est en Amérique latine que Stephan Schmidheiny opère sa mue. Et sur ce continent, ils sont peu aujourd’hui à connaître les démêlés de l’homme de l’amiante en Europe, où un procureur italien s’emploie à rattraper des lambeaux de vie aspirés par l’oubli.

Les années 1980 marquent un tournant. Dès 1978, le patron du groupe annonce son intention de «sortir de l’amiante». L’héritage Eternit, dit-il, est une «vallée de désespoir». Il se débarrasse peu à peu de ses participations, mines et sociétés. Par conviction personnelle, comme il l’affirme, ou pour tenter d’échapper à un passé peu reluisant?

Le syndicaliste sud-africain Fred Gonna a sa petite idée sur la question. Il a travaillé dans la société Everite, créée en 1941 par Max, le père: «C’était absolument terrible. Il y avait partout de la poussière. Personne ne nous disait que c’était mortel. Lorsque l’un d’entre nous tombait malade, l’entreprise le renvoyait Après 1992, ce n’était plus possible. C’est pourquoi Stephan Schmidheiny s’est retiré de son commerce avec l’Afrique du Sud et a vendu la firme à une entreprise locale. Il s’est sorti de la poussière avant qu’un nouveau gouvernement ait pu l’amener à assumer ses responsabilités», déclarait-il au mensuel Work en mars 2002.

La révélation chilienne

La troisième partie du livre consacré par les deux journalistes suisses à Stephan Schmidheiny s’intitule «Le philanthrope» et s’ouvre sur une évocation des années 1980. «Au début, il y a un rêve qui l’envahit dans son sommeil […] Il se voit dans le sud du Chili, debout sur des promontoires pierreux, surplombant d’infinies étendues avec des arbres qui ressemblent à des pins, tandis qu’à l’horizon miroite une mer bleue […]. Peu de temps après, Stephan Schmidheiny rencontre un garde forestier qui veut émigrer au Chili. Hasard ou pas, en tout cas l’entrepreneur le charge de regarder s’il n’y a pas là-bas des possibilités sensées d’investir.»

Ce rêve fonctionne, pour les biographes de Schmidheiny, à la manière d’une révélation. Ce sera le Chili, car «les Chiliens sont en quelque sorte des montagnards et, comme tels, semblables aux Suisses». Les affaires restant les affaires, «il ne lui a pas non plus échappé que les temps sont favorables pour investir dans l’économie chilienne». Abandon du taux de change fixe du peso libéralisation des mouvements de capitaux, les «Chicago Boys», disciples de l’économiste Milton Friedman, sont aux commandes économiques à Santiago, où règne Pinochet.

Un voyage de quatre semaines avec le garde forestier permet à Stephan Schmidheiny d’évaluer la situation. Il visite une entreprise du secteur du bois nommée Masisa, mais renonce à y investir car «les machines sont démodées et les dettes s’accumulent».

Encore une fois, le «hasard» fait bien les choses: sur la route du retour vers Santiago, il tombe sur une scierie, la visite, jette un coup d’oeil sur les quatre mille hectares de «forêt reboisée» qui l’entourent et décide, quelques mois plus tard, d’y investir 5 millions de francs suisses (près de 4 millions d’euros). «C’est le commencement, écrivent les biographes, d’une toute nouvelle aventure d’entrepreneur» décrite quelques pages plus loin comme une nouvelle façon de faire des affaires, que l’on appellera des années plus tard “durabilité”.» Les années passent, «la petite scierie au Chili est devenue une imposante entreprise[…]. En deux décennies, la forêt cultivée est passée de quatre mille à trois cent mille hectares».

Comment? On n’en sait pas plus si l’on se contente de la biographie officielle de Stephan Schmidheiny. Rien n’y est dit du décret-loi n° 701 qui, en 1974, un an après l’arrivée au pouvoir du général Pinochet, entérine la confiscation de cent vingt mille hectares de terres indigènes [Mapuche], mis en adjudication à bas prix. Majoritaire, Stephan Schmidheiny étend l’activité de la scierie, devenue Terranova, au Brésil et au Venezuela. Elle ne vend plus simplement des planches rabotées, mais aussi des meubles, des fenêtres et des portes «produites de façon durable à partir de forêts reboisées et régénérées».

L’industriel suisse se souvient alors de Masisa, l’entreprise chilienne de bois, devenue entre-temps leader dans la fabrication de panneaux d’aggloméré au Chili et en Argentine: «Masisa dispose d’un produit exportable avec un grand potentiel de marché, ce qui manque à Terranova qui a par contre d’énormes réserves de forêts.» Le rapprochement s’impose.

Un holding de Stephan Schmidheiny, Grupo Nueva, chapeautera le tout. C’est le début de la renaissance. Héritier d’un immense empire, l’industriel joue depuis longtemps dans la cour des grands. En ces années 1980, Stephan Schmidheiny participe au sauvetage de l’industrie horlogère suisse, investit dans Swatch et de nombreuses entreprises. En 1983, il participe à la création de l’European Round Table des industriels. Au début des années 1990, il se sépare de toutes ses activités liées à des marchés protégés et devient majoritaire dans la grande société suisse de commerce international, Cosa Liebermann. Fin 1990, son héritage est redéployé: il contrôle par ses holdings un chiffre d’affaires de 8 milliards de dollars et emploie plus de cinquante mille personnes.

Le  tournant du sommet de la terre

Le Sommet de la Terre de Rio marque, en 1992, l’étape décisive de la mue. Stephan Schmidheiny rencontre Maurice Strong qui, à la direction du Programme des Nations unies pour l’environnement, occupe un poste-clé: il prépare le Sommet de la Terre. Les deux hommes collaborent, leur duo est d’une efficacité redoutable. Les biographes suisses de Stephan Schmidheiny présentent Maurice Strong comme «un homme intéressant, né pendant la grande dépression au Canada, qui a grandi dans des conditions de pauvreté et a fait une carrière fulgurante au sein de l’ONU, ce qui lui a valu le surnom de “Mister Environment”».

Le long parcours de “Mister Environment” mérite quelques compléments: directeur de l’Agence canadienne de développement international, puis administrateur de la Rockefeller Foundation,  Maurice Strong a fait fortune dans le pétrole avant d’être élu à la présidence de la Fédération mondiale des associations des Nations unies et nommé à la direction du Programme pour l’environnement.

De la rencontre entre l’homme de l’amiante et “Mister Environment” naît le World Business Council for Sustainable Development, Conseil mondial des entreprises pour le développement durable. Sa devise: «Le changement de l’économie n’est pas la tâche de l’Etat, mais celle du patronat libre.»

L’heure est au partenariat avec les grandes organisations humanitaires non gouvernementales, au code de conduite volontaire pour les multinationales et à la certification « durable » tous azimuts: des forêts, du soja, de la canne à sucre, de l’huile de palme… «De nouvelles formes de collaboration entre les gouvernements, I’économie et la société sont nécessaires », avait écrit Stephan Schmidheiny dans une étude publiée en 1992, l’année du sommet de Rio et intitulée « Changing course, a global business perspective on development and the environment». Nous y sommes.

Dans ce dispositif, Avina, la fondation créée par Stephan Schmidheiny en 1994, a toute sa place. Le livre des deux biographes zurichois en définit ainsi les objectifs: «Il s’est créé dans les pays du tiers monde et dans les pays émergents un vide provoqué par le désengagement de l’Etat dans les questions sociales. Ce vide doit être rempli par les dirigeants des sociétés multinationales en promouvant des projets financièrement viables […] Des activités de ce genre développent la stabilité sociale de ces pays et vont plus loin qu’une simple prévention des conflits. Cela assure des marchés pour les produits de ces entreprises.»

La fondation Avina, intégrée en 2003 dans le trust Viva («Visions et valeurs ») qui regroupe également le holding Grupo Nueva, réunirait donc les concepts d’éco-efficacité et de socio-efficacité en apportant son appui financier aux leaders des organisations sociales, indigènes et indigénistes. Mais on peut le dire autrement. Dans une interview accordée en février 2005 au journal Revista Amanha, Stephan Schmidheiny, installé au Costa Rica d’où il navigue à travers le monde, développe l’idée qu’on ne peut contrôler les ressources naturelles sans acheter les «ressources humaines des leaders les plus en vue de la société civile».

Le 23 mars 2010, la presse locale brésilienne annonce l’inauguration, à une soixantaine de kilomètres de Porto Alegre, d’une nouvelle usine de la société Masisa, la petite scierie chilienne devenue une imposante entreprise. Le gouverneur de l’Etat est de la fête. L’établissement a une capacité de production de sept cent cinquante mille mètres cubes de panneaux de bois pour meubles et architecture d’intérieur. Tout le monde discourt sur les emplois créés, environ deux cents, et la sauvegarde de l’environnement: un lac n’a-t-il pas été créé pour recueillir les eaux de pluie? Puis, le directeur de la société annonce l’acquisition de quarante mille hectares destinés à devenir des plantations, ce qui devrait permettre de tripler rapidement la production.

«Reforestation», «plantations», «protection des forets primaires», tout est dans le vocabulaire utilisé. Une visite de terrain s’impose. Des murailles d’eucalyptus plantés à raison de deux mille cinq cents à l’hectare pour un objectif revendiqué d’un million d’hectares dans la région. Des étendues chaotiques rasées à blanc. D’énormes tas de bois. Dans le paysage dévasté, il n’est plus trace de la couverture végétale originelle. Ne gronde dans le lointain que les machines qui abattent, écorcent et coupent. Les rendements sont au rendez-vous. Les sociétés forestières s’enorgueillissent de la plus grande productivité au monde, plus de quarante mètres cubes de bois par hectare et par an en 2009.

Le World Rainforest Movement conteste cette notion de productivité: «Une vraie forêt ne peut pas produire autant de bois pour le marché. Sa production comporte nécessairement d’autres variétés d’arbres, des végétaux, des animaux, des fruits, du miel, des champignons, du fourrage, des fibres végétales, de la pharmacopée, du bois à usage local, des fertilisants et du petit bois

En d’autres termes, les plantations ne sont pas des forêts. La sémantique est au coeur de la bataille menée par les industriels du bois. La société Masisa ne vante-t-elle pas ses centaines de milliers d’hectares de plantations certifiées « développement durable » ?

Hans-Rudolf Merz et feu Mouammar Kadhafi

Sa définition du leader

Précurseur d’un nouveau business, l’homme d’affaires suisse l’a été sans aucun doute. «Une des forces de la dynastie, c’est évidemment son sens des affaires, la capacité de prévoir l’évolution future et d’y entrer très vite», notait Maria Roselli dans son ouvrage sur l’amiante et Eternit. Leader, Stephan Schmidheiny l’a été aussi, au sens qu’il donnait lui-même à ce mot dans une interview de mai 2002 au Synergos Institute: «J’aime la définition du leader comme quelqu’un qui raconte une nouvelle histoire et s’attire des disciples pour cette histoire.»

Mais, à Turin, une autre histoire s’écrit. Et les épisodes se succèdent. Au tribunal, l’ancien maire de Casale Monferrato, Riccardo Coppo, explique avoir adressé en 1985 une lettre, restée sans réponse, à Stephan Schmidheiny pour l’alerter sur les conséquences de l’utilisation de l’amiante. Dans sa déposition, Silvano Benitti, ingénieur chez Eternit de 1975 à 1979, affirme que la société avait rédigé un livret pour contrer la «diffamation» de l’amiante.

Un ancien syndicaliste raconte avoir été licencié en novembre 1976 après avoir protesté contre les nuages de poussière dans les ateliers. Un ancien manager d’Eternit, entré dans le groupe en 1979, explique par des questions de coût la lenteur avec laquelle la substitution de l’amiante s’est opérée. Un expert [Nord-]américain affirme que «les grandes sociétés connaissaient les risques et savaient que l’amiante pouvait tuer depuis les années 1930». Que pèse devant les mots prononcés au procès de Turin la reconstruction littéraire des dernières décennies de la vie de Stephan Schmidheiny?

Cette question, je suis allé la poser à Romana Blasotti Pavesi, une dame menue de 80 ans qui reçoit dans son petit appartement non loin du centre de Casale. Romana, comme tout le monde l’appelle ici, a perdu successivement son mari, sa soeur, son neveu, sa cousine et sa fille, tous fauchés par le mésothéliome. Seul son mari avait travaillé dans l’usine Eternit. «Quand j’ai su que ma fille allait, elle aussi, mourir de l’amiante,je n’ai même pas pu pleurer » La vieille dame se bat depuis vingt ans et n’a rien perdu de sa détermination: «Je n accepterai jamais de retirer ma plainte contre de l’argent.» Depuis 2004, Stephan Schmidheiny se refuse à toute déclaration publique sur l’amiante. Les plaintes déposées contre lui, sont, juge-t-il, «totalement absurdes». Le verdict du procès de Turin est attendu à la fin de l’année.

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